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mar 2011
Posté dans Romans par lesfablesdechabreh à 10:41 | Pas de réponses »

La Voie Lactée, juste à l’aplomb de la clairière dans laquelle nous avons pris l’habitude de laisser nos corps depuis la visite à Océambre, trace un sillon clouté d’innombrables points scintillants lorsque nous rentrons d’une visite au Grand Sphinx. Une démarche qui ne nous a rien apporté de nouveau.

Jean-Marc se lève au bout de deux ou trois minutes pour faire quelques pas et je le rejoins, histoire de faire jouer muscles et articulations passablement ankylosés. Un mouvement réprobateur de nos oiseaux, dérangés dans leur premier sommeil, nous invite à reprendre rapidement la position allongée et c’est la tête reposant dans les mains que nous fixons la portion de galaxie qui traverse notre ciel.

- Lorsque je projette mon imagination vers la Voie Lactée, surtout quand elle se détache si nettement dans le firmament, fait mon ami, je me demande toujours ce qui peut laisser croire aux locataires de notre planète que nous sommes les seuls humains, les seuls « pensants », dans ce fourmillement d’étoiles dont une grande partie peut donner la vie !

- La prétention, la bêtise, la méconnaissance, ce ne sont pas les qualificatifs qui manquent !

- J’ai aussi tendance à y inclure les religions. De tout temps elles ont posé sur les êtres des œillères, afin de mieux maîtriser leur esprit. Elles sont responsables de bien des retards dans l’évolution de notre humanité. Cela dit, la position du Soleil, en bordure de la Voie Lactée, nous met sans doute hors de portée de la très grande majorité des civilisations de la galaxie. Et notre comportement agressif, de toute manière, fait de nous des primitifs, des parias, que les autres préfèrent éviter.

- Il en est pourtant qui passent ou séjournent ici !

- Bien sûr ! Ne serait-ce que pour nous surveiller ! Le Terrien est dangereux et il ne serait pas le premier occupant d’un système à détruire un univers.

- Détruire un univers !

- Mais oui, Antoine. Comment crois-tu qu’est né le nôtre ?

- Même avec une bonne dose d’imagination, à part le Big-Bang, je n’ai rien à proposer !

- Ce n’est pourtant pas si difficile à imaginer ! La destruction d’une planète peut provoquer la destruction de son système. Celui-ci, à son tour, peut se propager aux systèmes voisins et c’est finalement, de proche en proche, toute une galaxie qui peut être atteinte. Et de galaxie en galaxie…

- C’est tout un univers qui disparaît ?

- Il est détruit, mais il ne disparaît pas. Il renaît de ses cendres, indéfiniment.

- Alors le Big-Bang, ce n’est pas la création d’un nouvel univers, de quelque chose surgi de nulle part ?

- Non, notre univers n’a pas été créé, puisqu’il a toujours existé et qu’il existera toujours, quoi qu’il lui arrive. Il ne peut être que recréé.

- Il y a un quelconque rapport entre destruction d’univers et trou noir ?

- Un trou noir commence par une étoile détruite qui implose. Tout ce qui se situe à proximité est irrémédiablement attiré et entre alors dans un espace-temps particulier. C’est cet espace-temps que l’on appelle un trou noir. Il arrive que ce phénomène finisse par avaler tout ce qui l’entoure, des étoiles proches aux plus éloignées, jusqu’à absorber tout l’univers dans lequel il se trouve. Sauf accident c’est tout de même un événement rarissime et qui se déroule sur un nombre considérable de milliards d’années.

- Ce qui devrait laisser de la marge au nôtre !

- Notre Soleil aurait cessé d’être bien avant, si une telle éventualité devait survenir.

- Maintenant que tout un univers s’est concentré dans le trou noir ?

- La puissance phénoménale qui s’est accumulée dans cet espace-temps va tout bonnement passer de l’autre côté et exploser dans un nouveau Big-Bang afin que toutes choses puissent recommencer.

- Donc l’univers dans lequel nous évoluons est un ex-univers jailli d’un trou noir il y a une quinzaine de milliards d’années et qui va s’étendre à l’infini si rien ne vient l’arrêter ?

- Il ne peut ni s’étendre à l’infini, ni revenir en arrière, sauf destruction. Ni lui, ni les autres.

- Les autres ?

- Oui, les autres. Il n’y a pas qu’un univers, mais des univers.

- Parallèles ?

- Oui.

- Et ils ont toujours été là, tous ?

- Bien sûr ! Et ils renaîtront indéfiniment de leurs cendres.

- Ces univers parallèles ne risquent-ils pas de se heurter, de s’interpénétrer, comme c’est le cas pour certaines galaxies, ce que nous sommes maintenant en mesure de constater ?

- Aldoban explique qu’il existe des horloges du Temps. Elles sont gérées par des entités entre deux réincarnations. Chaque univers existe dans un Temps qui lui est propre, parfois seulement séparé de son plus proche voisin par quelques secondes. Les univers parallèles, les mondes parallèles, sont donc simplement décalés dans ce Temps les uns par rapport aux autres.

- Je reviens un instant sur les trous noirs. Lorsque le « Peuple inconnu » a transféré Terrom dans le monde parallèle où nous avons rendu visite aux licornes, est-ce qu’il a utilisé ce moyen ?

- Tout à fait. Il a utilisé un trou noir créé de toutes pièces et très limité pour ne provoquer que le minimum de perturbations, tant au départ qu’à l’arrivée. Si limité même, qu’il a fait en sorte que les débris arrachés à Terrom restent dans notre système.

- Alors il est aussi possible qu’une étoile, après implosion, passe directement dans un autre univers sans systématiquement porter atteinte à celui qu’elle quitte ?

- Bien sûr ! C’est possible.

- Expliqué comme ça, tout paraît plutôt simple, en théorie !

- Oui, mais ça ne l’est pas vraiment et ce sont en tout cas des mécanismes hors de portée de notre intelligence.

- Et l’homme, dans tout ça ? Il a fallu attendre plus de dix milliards d’années pour qu’il fasse son apparition après le passage de l’univers au travers du trou noir ?

- En voilà une idée ! La Terre n’a que quatre milliards et six cents millions d’années d’existence parce qu’elle se situe dans un système qui se trouve sur un bras en périphérie de la Voie Lactée. Un système qui ne s’est formé que tardivement par rapport aux autres, plus proches du noyau. D’autres étoiles ont créé les conditions nécessaires à la vie bien avant la naissance de notre Soleil et les plus anciennes intelligences sont apparues peu après la formation des toutes premières galaxies. Tu vois, il y a de quoi faire fonctionner l’imagination la moins imaginative ! 

- Surtout si l’on tient compte du fait qu’il existe un nombre infini d’univers contenant chacun des milliards de galaxies. Hors d’ici ce serait de la science-fiction !

- Et une occasion de plus, pour nombre d’esprits étroits, de tourner l’information en dérision.

- Les Grusiens peuvent voir à quoi ressemblent les humains des autres univers ?

- Non, bien sûr ! Ils n’y ont pas accès. Seulement le fait de savoir que ces univers existent suffit pour eux à accréditer la réalité de la vie, à l’exemple de ce qui se passe dans le nôtre. Et que cette vie soit à deux ou trois dimensions ou peut-être plus n’est pas à exclure.

- Il pourrait y avoir des humanoïdes plats dans d’autres univers ! Et aussi toutes sortes de couleurs de peaux ou des tailles inimaginables ?

- Bien évidemment, Antoine, et il n’est pas nécessaire de chercher hors de notre galaxie pour cela. Sur Terre, les peaux blanches et noires dominent et celles qui sont dites jaunes ou rouges, même si elles sont peu marquées, n’en sont pas moins réelles car toutes les couleurs de l’arc-en-ciel peuvent exister dans les épidermes de nos visiteurs.

- Est-ce que dans ces conditions tous les humains d’une même planète ne devraient pas avoir la même couleur de peau ?

- A quelques nuances près, si. Mais l’élément principal dans la différenciation que nous connaissons vient du peuple extraterrestre qui a aidé au développement des humains de l’une ou l’autre portion de la planète. Il leur a légué à la fois sa couleur de peau et ses caractéristiques morphologiques.

- Comment ?

- En se mélangeant à eux, comme toujours, par les femmes.

- Nous aurions donc tous un ancêtre extraterrestre très lointain issu de quelque planète tournant autour d’une étoile qui brille dans le firmament ?

- C’est de cette manière que les êtres mal dégrossis qui occupaient notre sol ont évolué avec les variantes que nous connaissons. Il en a été de même lors des « races-mères » précédentes.

- Le « Peuple inconnu » aussi a participé ?

- Plus que tout autre puisque, non content de féconder les terriennes, il ne s’est jamais complètement éloigné. Par lui certains humains ont été des géants. Des peuples entiers ont mesuré jusqu’à deux mètres cinquante et plus. Nous avons beaucoup régressé, ensuite, même si nous avons à nouveau tendance à grandir du fait de l’amélioration des conditions de vie. Il y a encore parfois quelques individus dont la taille rappelle ce passé.

- Sur Muu et l’Atlantide il y avait des géants. Nous en avons vu lors de nos « voyages ».

- C’est tellement plus ancien ! Mais il y en avait encore beaucoup, c’est vrai. On trouvera d’ailleurs des restes, un jour, qui le démontreront.

- Un jour ? Lorsque ce qui est dessous remontera ?

- Exactement. Pour l’instant ils sont sous l’eau, eux aussi.

- Si le « Peuple inconnu » est un peuple d’immortels, est-ce que ça ne devrait pas être également le cas de tous les hommes ?

- Il a fait en sorte qu’il n’en soit pas ainsi. Ce sont eux, les Grusiens, qui ont programmé génétiquement les êtres humains pour vivre cent vingt ans. C’est l’homme chassé du paradis terrestre.

- L’homme chassé du paradis terrestre, c’est ça ? C’est la symbolisation d’une humanité à qui l’on a retiré la possibilité de vivre toujours et sans connaître le vieillissement ?

- C’est ça.

- Mais pourquoi ?

- Punition.

- J’avais bien compris, mais pourquoi ?

- Si tous les êtres humains étaient immortels, il est probable que nous aurions été contraints de vivre en couches superposées par manque de place avant de disparaître totalement sous le nombre ! Je suppose qu’il y avait d’autres moyens de limiter cette prolifération, mais que la bêtise, la méchanceté ou je ne sais quoi d’inhérent à l’espèce humaine, depuis sa première apparition et quelle que soit sa planète d’origine, a fait que le problème n’a pu se régler que de cette façon.

- Ève croquant la pomme proposée par le serpent tentateur ?

- Une image. Rien de plus qu’une image qui diffère selon les époques, les religions et les degrés d’évolution, mais qui ne manque pas de précision puisque montrant l’incapacité humaine à gérer la principale conséquence de son activité sexuelle : la procréation à l’infini.

- Les religions, les nôtres du moins, sont récentes par rapport à la présence de l’homme. Ce n’est pas le cas de ce châtiment qui semblerait dater du tout début de la vie dans la galaxie. Tu ne m’as encore jamais parlé d’humanoïdes, en dehors du « Peuple inconnu », ayant une longévité particulière.

- La limitation est un événement qui se noie dans la nuit des temps, Antoine. Un événement qui remonte aux origines des toutes premières races ayant peuplé les galaxies. Je n’en sais pas plus, sinon que toutes les humanités ont en elles un potentiel de vie désormais limité à cent vingt ans et que seuls nos amis les Grusiens ont conservé l’immortalité.

- Au commencement, les enfants qu’ils avaient avec d’autres races devaient aussi être immortels ? Non ?

- Si, mais cela n’a pas duré longtemps.

- Et depuis, ils maintiennent l’immortalité seulement pour les enfants qu’ils font entre eux ? Pour tous les autres, y compris les leurs lorsqu’ils sont issus de croisements avec les femmes des races qu’ils viennent secourir et éduquer, la limitation est inscrite dans les gènes ? Tu sais, Jean-Marc, ce n’est pas la première fois, depuis que je suis arrivé sur Edéna, que l’on parle de l’immortalité du « Peuple inconnu », et pourtant…

- Oui ?

- Et pourtant c’est un concept qui est toujours demeuré plutôt assez vague dans mon esprit. En fait, Aldoban pourrait bien avoir quelques milliards d’années d’existence ?

- Sans aller aussi loin, il en a plusieurs centaines de millions derrière lui, tout comme Solinia et Dénahée.

- Mais ils pourraient parfaitement vivre depuis des milliards d’années ?

- Bien sûr ! Il y a dans leur peuple des individus qui cumulent.

- Ils ne finissent pas par trouver la vie ennuyeuse ?

- Ils sont inattaquables par la maladie, mais à la merci des accidents et Dieu sait si, au cours de ces innombrables années, il peut en survenir ! Du crash de leurs astronefs au poison, en passant par les catastrophes naturelles et tous les avatars qui peuvent arriver dans les mondes visités, neufs ou non, ils ne sont probablement pas si nombreux à pouvoir comptabiliser les milliards d’années d’existence. Et puis ils sont loin d’être inactifs.

- S’ils sont venus un jour sur Terre, après l’apparition des premiers hommes, c’était à la fois pour se désennuyer et pour régler leurs propres problèmes de surpopulation en allant à la recherche de planètes vierges ?

- Et lorsque ces planètes sont peuplées, ils viennent au secours des habitants qui, la plupart du temps et sans leur intervention, resteraient encore longtemps à l’état plus ou moins sauvage. Ils essaiment et ils aident.

- Et parfois aussi ils sanctionnent ou abandonnent, si je reviens sur ce que tu m’as déjà dit.

- Pour ce qui est des « races-mères » précédentes je ne sais pas, mais pour la nôtre c’est oui ! Cela s’est produit plusieurs fois depuis la destruction programmée de l’Atlantide.

- Depuis l’Atlantide il y a eu des nations détruites par le « Peuple inconnu » !

- Non, pas détruites, ou alors très partiellement et localement, mais abandonnées à leur sort, souvent. Mauvaises croyances, mauvaise utilisation du milieu, inaptitude à coexister, rébellion et j’en passe ! Les menhirs, les dolmens, par exemple, sont tout ce qui reste encore de l’une de ces civilisations qui n’a fait que péricliter à partir du moment où elle a été livrée à elle-même.

- C’est celle que l’on appelle la civilisation des mégalithes ?

- Elle-même. Elle avait pourtant réussi à couvrir la quasi-totalité du globe d’une même religion. En témoignent encore les menhirs, dolmens et autres constructions éparpillés partout sur la planète. C’était le temps des druides, leur pleine époque, celle où ils possédaient le pouvoir psychique de déplacer les énormes blocs de pierre avec lesquels ils édifiaient leurs mégalithes. C’était après l’Atlantide et avant les Celtes. Ce que l’on sait des Celtes et des Gaulois correspond à la fin de cette civilisation mégalithique, après qu’elle a été abandonnée à son tour par le « Peuple inconnu ». Il avait estimé, une fois de plus, être allé à l’échec avec l’humanité en place !

- Qu’avaient fait ces gens ?

- Toujours la même chose ! Ils avaient une croyance commune, mais cela n’avait pas été suffisant pour les inciter à fusionner, pour les empêcher de se battre, pour en faire le peuple de la Terre capable d’avancer uni dans la voie qui lui avait été indiquée.

- Et pour justifier leurs échecs, comme toujours, ces hommes ont cru, ou décrété, avoir été abandonnés par Dieu, ou les dieux, selon le cas ?

- Oui, mais en réalité Dieu ne joue aucun rôle dans ces problèmes d’hommes. Ce n’est pas lui qui punit, c’est le « Peuple inconnu » qui le fait parce que l’humanité ne suit pas la ligne qui lui a été tracée. Elle ne vit pas comme elle le devrait pour le bien de tous. Quand elle ne fait pas tout le contraire ! Lorsqu’il en est ainsi le « Peuple inconnu » nettoie et il faut recommencer.

- Il nettoie ?

- Ou alors il se retire et le déclin ne tarde pas à faire son œuvre.

- Mais lorsqu’il nettoie ?

- Cela laisse parfois des traces dans les mémoires, comme pour Sodome et Gomorrhe et toute la vallée dans laquelle se situaient ces deux villes, car elles n’ont pas été les seules à subir les foudres. Mais les contrées du globe vitrifiées pour les mêmes raisons ne manquent pas. Quelque part dans l’Océan Pacifique, non loin de l’île de Pâques, il y a un immense endroit où rien ne pousse sur des kilomètres carrés. On n’y trouve que des coquillages. Le Triangle des Bermudes est un de ces espaces. Dans le Moyen Atlas, il suffit parfois de creuser sur deux mètres de profondeur pour atteindre le sol vitrifié. Certains points du Sahara, aussi, ont été marqués de cette façon. Il nettoie et il faut souvent recommencer à zéro. J’oubliais l’Égypte, même si les Grusiens, là, se sont seulement contentés de se retirer.

- Tu racontes ?

- L’Égypte, nous la gardons pour un autre jour. Nous y retournerons, comme pour le Sphinx.

- Je voudrais déjà y être ! Mais, dis-moi, lorsque les Grusiens participaient à la vie de certains Terriens, lorsqu’ils étaient physiquement actifs, par exemple en Égypte, puisque c’est apparemment l’époque la plus récente de leur présence, ils étaient visibles de tout le monde ?

- Seulement lorsque leur présence pouvait être admise par les populations, parfois comme naturelle, parfois comme surnaturelle. En Égypte, puisque c’est à elle que tu fais allusion, ils étaient les représentants de Ra, jusqu’à ce qu’ils passent le relais aux pharaons, en faisant d’eux à la fois des dieux et des hommes, du moins pendant un certain temps. Mais pour des nations évoluées, comme Muu ou l’Atlantide, et bien d’autres auparavant qui voyageaient dans l’espace, ils étaient des extraterrestres, tout simplement.

- Mais toujours nettement en avance.

- Les Terriens ont souvent atteint des sommets dans bien des disciplines lorsqu’ils ont pu accumuler les millénaires. Ils savaient greffer des cerveaux et cela réussissait mieux que nos greffes de cœurs actuelles. Il en reste d’ailleurs des traces parfaitement visibles de nos jours, au milieu d’autres gravures, au Pérou.

- Les fameuses pierres gravées du docteur Cabrera ? J’ai lu pas mal de choses là-dessus. Elles seraient authentiques ?

- Elles le sont. Ce n’est pas une supercherie. Seulement elles n’ont évidemment pas été gravées par ceux qui effectuaient les opérations qui y figurent ou qui pratiquaient les sciences diverses que l’on peut y reconnaître. Ces gravures sont des réminiscences, des esquisses dues à des êtres dégénérés, après le déclin de la civilisation concernée.

- Ils ont aussi gravé des animaux préhistoriques sur ces pierres. Cela veut-il dire qu’ils coexistaient ?

- L’homme de notre XX° siècle, avec son cerveau mal utilisé, est dans l’impossibilité d’admettre que le monde n’a pas toujours été à l’image du sien ! Les dinosaures sont arrivés après Océambre, après l’ouverture des terres de la Pangée, sur laquelle la vie pensante a longtemps été purement végétale. Lorsque la vie est normalement sortie des océans, il y a eu des civilisations humaines et des dinosaures. En même temps.

- Mais il n’y a pas eu de catastrophe définitive capable de tout détruire en même temps que les dinosaures et d’éliminer une « race-mère » puisque celle-ci, dont nous sommes, est toujours en cours ? 

- Voilà ! Une telle catastrophe ne s’est pas produite et de nombreux spécimens de dinosaures ont continué leur existence et côtoyé des hommes, ce qui explique leur présence sur les pierres gravées. Ces humains dégénérés, dont le cerveau avait sans doute perdu tout ou partie de ses capacités de défense mentale, n’ont plus eu les moyens de tenir les monstres à distance et c’est pourquoi certaines pierres gravées reproduisent des scènes de combats entre eux et les monstres.

- Est-ce que les autres « races-mères » ont aussi eu leurs mastodontes ?

- Elles ont eu leurs animaux fabuleux, c’est certain. La Nature est une créatrice généreuse, mais qui a probablement toujours fait en sorte que les humains soient en état de cohabiter avec cette faune particulière en lui donnant un cerveau capable de la tenir à distance.

- Pour en revenir à nos amis Grusiens, il y a donc eu des époques fastes où ils se déplaçaient sur Terre sans avoir à dissimuler en aucune façon leur présence ?

- Il n’est pas nécessaire de retourner bien loin dans le passé pour en avoir la preuve, Antoine. Des témoignages concrets existent. Nazca, par exemple. Cette immense plaine desséchée a été un astroport très utilisé à certaines époques de notre « race-mère » et les dessins que l’on peut y voir sont des figures destinées à être lues de très haut et qui resteront toujours lisibles, même si de nos jours le passage de véhicules de toutes sortes en détériore l’ordonnancement de surface. Tout est gravé en profondeur par un procédé de vitrification indétectable pour nous, mais pas par les astronefs du « Peuple inconnu ». Il en existe également un à Bimini et un autre en Mer Égée. Aux temps où ils servaient régulièrement à accueillir des vaisseaux leurs activités se déroulaient au vu et au su de tous.

- Bimini ? Ce n’est pas qu’une ruine, des restes d’un mur cyclopéen en mauvais état !

- Pas vraiment, non. En réalité la chaussée de Bimini a la forme d’un fer-à-cheval. Elle est enveloppée d’un champ magnétique qui nous empêche de comprendre et pourtant elle est toujours en état de fonctionner. Elle n’est pas utilisée actuellement, et pour cause, mais elle peut l’être à nouveau à n’importe quel moment. Elle tiendra encore des millénaires, tout comme celle de la Mer Égée. Le fait que toutes deux soient sous l’eau ne pose aucun problème aux vaisseaux du « Peuple inconnu » qui supportent parfaitement l’immersion.

- Si tout ce monde, Terriens du passé compris, a eu ou possède toujours la capacité de voyager dans l’espace, les planètes du système solaire ne gardent apparemment leurs secrets que pour nous. Titan ou Mars ont dû être visités ou colonisés plus d’une fois ?

- Visités, évidemment. Colonisés, non. Du temps de Terrom la Lune a pu être habitée parce qu’elle était assez proche du Soleil et qu’elle possédait de l’eau. Pas d’étangs ni de mer ou de lacs, juste des filets d’eau. Titan, par contre, est bien trop éloigné de la lumière du Soleil pour être habitable et s’il y a eu une atmosphère sur Mars, et par conséquent de l’eau, aucune vie intelligente n’y est jamais apparue ou ne s’y est installée vraiment, si ce n’est quelques comptoirs ou relais. Les canaux de Mars ont la même origine que Nazca.

- Nous allons pouvoir le vérifier dans les prochaines décennies.

- Nous deux, oui, grâce à nos amis et à leur vaisseau. Pour le reste de l’humanité c’est une autre paire de manches ! Si Terre revient sur la révolte qui gronde en elle, les habitants auxquels elle aura accordé de survivre devront beaucoup changer pour qu’il leur soit permis d’aller voir ne serait-ce que la face cachée de la Lune. Encore faudrait-il que cela se fasse tant qu’ils en ont encore les capacités. Il y a tant de choses de leur propre globe auxquelles l’accès leur est toujours refusé !

- À l’image des neuf îlots secrets ?

- Pour les îlots, Antoine, il n’y aura jamais de passe-droit, mais il existe bien d’autres endroits susceptibles de s’offrir à la connaissance des Terriens, s’ils évoluent en sagesse. Sans parler de tout ce qui dort sous l’eau pour une durée indéterminée, il y a, dans les terres émergées, tant de traces enfouies que personne n’est capable de s’en faire la plus petite idée. On parle souvent de l’Agartha, mais elle n’est qu’une faible partie des labyrinthes qui datent des civilisations qui ont précédé notre venue et que la croûte terrestre a enterré au cours de ses soubresauts. Avant que les Andes ne se soulèvent, il y avait là d’immenses cités maintenant à l’abri de la lumière. Et que ne recèle pas l’Amazonie, cette forêt vierge sans égal qui a toujours, à peu de choses prêts, été ce qu’elle est aujourd’hui ?

- Tu disais tout à l’heure que ce n’est pas Dieu qui punit les humains, mais le « Peuple inconnu ». Pourquoi Dieu n’intervient-il pas ?

- Parce que ce n’est pas son rôle. Dieu c’est la Création Universelle, l’Énergie Créatrice. Il est tout ce qui est. Il ne se définit pas, Il n’a pas d’image, Il est, c’est tout. Il est parce que nous sommes et parce que tout ce qui nous entoure est. Tout ce qui procède de Lui est vivant. Les univers sont vivants, les mondes le sont, les plantes, les pierres et pas seulement les êtres. Tout ce qui est, est vibration et création de Dieu et c’est la raison pour laquelle les humains sont tenus au respect et à l’amour de la Nature. Celui qui se rapproche de la Nature se rapproche de Dieu. La créature humaine est une infime parcelle de Dieu et elle n’existe que pour s’intégrer complètement à Lui après en avoir acquis la capacité.

- Et cette capacité, chacun peu l’acquérir par le jeu de la réincarnation ?

- C’est bien ça. Chacun gère sa propre marche en avant. C’est lui qui décide par avance de chacune de ses vies en vue d’atteindre le but qui lui est assigné d’office par le simple fait qu’il se mette un jour à exister, d’abord comme être matériel puis, après s’être débarrassé de son encombrante enveloppe charnelle, comme être immatériel, spirituel. Dieu n’intervient pas dans cette marche en avant, enfin, pas directement.

- Que veux-tu dire ?

- Que Dieu, créateur de toutes choses, a deux « représentants » qui viennent périodiquement essayer de remettre sur les rails des humains qui ne cessent de se fourvoyer. Ils empruntent alors chacun une enveloppe charnelle et, dans l’oubli de leur origine divine, créent les circonstances indispensables à la remise sur le bon chemin. Ce processus ne se renouvelle pas systématiquement tous les deux mille ans, mais se termine toujours de la même manière, c’est-à-dire par la mort de l’un ou de l’autre des « représentants ». Seule la façon que nous avons de les faire mourir diffère, selon l’époque et les mentalités, mais le but de leur passage parmi nous est de baliser le chemin vers Dieu.

- Sans grand résultat, le libre-arbitre dont nous sommes à jamais détenteurs finissant toujours par nous pousser dans une mauvaise direction ?

- Pourtant la seule aspiration de Dieu est de voir l’Homme arriver jusqu’à Lui. Tout le reste n’est que création humaine, interprétation, déviation, falsification de Sa pensée. C’est dû à la nature même de l’être vivant, dont nous sommes aussi, toi et moi, Antoine. Regarde ce ciel. Il est Dieu, même si cette seule idée peut empêcher certains de dormir !

- Dormir. Tu ne crois pas que nous pourrions l’envisager ? Surtout que j’aimerais assez sombrer dans les bras de Morphée avec dans l’idée de retrouver l’Égypte, ne serait-ce qu’en rêve !

3
mar 2011
Posté dans Romans par lesfablesdechabreh à 8:43 | Pas de réponses »

  L’Égypte, j’en ai rêvé plusieurs nuits de suite avec un Dieu, vieillard barbu sorti tout droit de mon catéchisme, pour me montrer d’un doigt impératif des lieux ou des monuments issus de mes lectures et d’un voyage organisé accompli au pas de course.Je m’en ouvre à Jean-Marc :

- Quand je te disais, l’autre soir, que j’aimerais sombrer dans les bras de Morphée afin de rêver d’Égypte, je n’imaginais pas que cela friserait l’obsession ! Nuit après nuit je me retrouve là-bas avec une régularité de métronome.

- Mais ce n’est qu’une réédition de ce que tu sais déjà ! Je connais. Si tu veux je t’emmène voir la femme la plus extraordinaire de la XVIII° dynastie ?

- Hatchepsout ? J’ai visité son temple.

- Les représentations que l’on a pu retrouver d’elle ne donnent qu’un faible aperçu de sa beauté et de son charisme.

- Qu’est-ce qu’on attend ?

Je me rattrape in extremis alors que je suis en passe de basculer dans l’eau d’un bassin au bord duquel je viens d’aboutir, un pied sur le sol, l’autre dans le vide. Il fait nuit, mais la Lune projette sur l’herbe rase et les bosquets de fleurs, l’ombre des acacias et des sycomores.

- Si tu avais été physique tu flanquais la pagaille parmi les canards du bassin, s’amuse Jean-Marc. Suis-moi, nous sommes au cœur du palais, tout près des appartements d’Hatchepsout.

Mon ami se dirige sans hésitation vers un imposant corps de bâtiment que longe une galerie ouverte sur le parc et que de solides piliers ouvragés soutiennent sur sa partie externe. Nous nous y engageons. Nous n’avons parcouru que quelques mètres lorsqu’il accélère le pas et que je sens une certaine inquiétude s’installer dans son esprit. Je l’interroge par la pensée :

- Il se passe quelque chose d’anormal ? Tu sembles inquiet tout à coup !

- Il y a un problème. Il devrait y avoir des hommes en armes devant l’entrée principale qui donne sur cette galerie. Les appartements de pharaon sont toujours gardés.

Jean-Marc s’arrête devant une porte monumentale à double battant. Elle est entrouverte. La pénombre ambiante due aux arbres proches et que ne perce que difficilement l’astre de la nuit, en laisse cependant entrevoir les dorures. Nous entrons dans ce qui doit être une sorte de vestibule dont je ne peux distinguer les contours. Le rayon de lune qui s’infiltre ne parvient pas à le sortir suffisamment de l’ombre. Nous traversons une succession d’autres pièces dont les portes sont grandes ouvertes jusqu’à une dernière ouverture qui donne dans une salle éclairée par une lueur tremblotante comme celle que peuvent émettre une bougie ou une lampe à huile. En travers de l’ouverture, allongée sur une natte, une jeune fille nue dort en chien de fusil. Son sommeil est agité.

Je l’enjambe à la suite de Jean-Marc pour pénétrer dans une vaste chambre. Mon ami s’immobilise et je l’imite aussitôt. Une lampe à huile brûle sur une table au centre de la pièce ainsi qu’une seconde, au fond, sur un coffre près d’un lit aux angles sculptés de têtes de lions. Il y a des meubles partout avec beaucoup d’ors, des décorations et des peintures murales, mais je n’y prête pas attention, l’œil immédiatement attiré par la silhouette d’une femme qui se déplace nerveusement en tous sens. Elle n’est vêtue que d’une légère et courte tunique qui ne dissimule rien de son corps lorsqu’elle passe entre la lumière et nous. Cette tenue me donne à penser que la dame était sur le point de se coucher ou qu’elle s’est relevée, incapable de dormir, contrairement à sa servante. Elle serre et desserre ses mains qu’elle écrase contre sa poitrine. Le maigre éclairage des lampes projette sur son visage des alternances d’ombres et de lumières qui font luire ses yeux de chatte, tour à tour apeurée ou furieuse.

Tout à coup, elle s’arrête et se tourne dans notre direction. Elle reste ainsi, figée, interrogative, la tête légèrement penchée sur le côté, ses cheveux de jais recouvrant sa poitrine et cachant ses mains qui se sont immobilisées, elles aussi. Elle hésite longtemps avant de se remettre en mouvement.

Je suis surpris par ce comportement car je sais qu’elle ne peut nous voir. À l’époque que nous sommes venus hanter, le cerveau humain a depuis longtemps perdu ses pouvoirs. Jean-Marc ne semble pas aussi étonné que moi :

- Quand je te disais qu’elle était remarquable ! Je suppose que tu as compris que ce corps magnifique, toujours jeune, et ce visage, appartiennent à Hatchepsout ? Le faible éclairage n’enlève rien à la force et la beauté qui se dégage de cette femme exceptionnelle. Elle ne peut nous voir, mais il est évident, malgré les soucis qui semblent la ronger, qu’elle a parfaitement senti notre présence, même si elle est incapable de la comprendre.

- Il arrive quelque chose de grave, n’est-ce pas ?

- Oh oui ! Le futur et ambitieux Thoutmosis III et ses acolytes sont sans doute sur le point de passer à l’action, ce qui signifie que tout est fini pour elle. Je me suis connecté à son esprit. Elle est certaine que sa fin approche et elle ne la redoute que parce qu’elle se demande sous quel aspect la mort va se présenter. Maintenant elle revoit des images du passé ! Fais comme moi, accroche ses pensées.

À l’instant où je m’introduis dans son esprit, la reine est tout amour pour un personnage qui se tient debout à la proue d’un navire de commandement, à voile rectangulaire, qui approche du quai. Trois autres bateaux suivent, plus imposants, que des marins abandonnent en se jetant à l’eau pour rejoindre la rive à la nage et arriver plus rapidement. Le voyage a été long.

Celui qu’elle attend est Senmout, son architecte, conseiller, confident, amant, le seul homme qu’elle ait jamais aimé et qu’elle avait envoyé en exploration dans les profondeurs de l’Afrique, dans un pays actuellement sous la férule d’un régime communiste. 

Toute de blanc vêtue, son visage resplendissant soigneusement maquillé, elle s’est coiffée de la double couronne des pharaons et ne porte pour tout bijou qu’un collier d’or en forme de serpent. Une musique diffuse, comme intégrée aux molécules de l’air, se répand sur le port et la ville.

Sans quitter du coin de l’œil l’homme qu’elle chérit et qui s’active maintenant à faire décharger la marchandise rapportée, elle voit débarquer des arbres d’essences diverses, des cages contenant des animaux inconnus, dont un long serpent jaune avec des taches noires, des singes, des bêtes à cornes qui avancent, attachées deux par deux. Puis apparaît un guépard apprivoisé que tient en laisse un homme vêtu d’un pagne et qui marche pieds nus. Arrivent ensuite des guerriers noirs armés de lances et de boucliers peints. Ils viennent pour rendre hommage au pharaon de la part de leur reine, une grosse femme à qui il manque la jambe gauche et dont les explorateurs ont été les hôtes. Il y a eu des morts, durant ce long périple, et les vivants les sortent à leur tour de la cale dans laquelle ils avaient attendu de pouvoir revenir sur leur terre natale.

L’esprit d’Hatchepsout quitte sans transition ces retrouvailles publiques pour l’intimité de sa chambre. Elle s’est délestée de la lourde couronne et se blottit maintenant dans les bras de Senmout. Il est grand, sa peau est sombre, son nez fort et ses lèvres bien ourlées. Il a les cheveux longs et bouclés dans le cou. Il n’a pas quitté l’ample robe blanche, serrée à la taille par un cordon, qu’il portait en débarquant. Je sens son cœur battre à grands coups contre la joue de la reine appuyée sur sa poitrine et qui se retient de respirer pour mieux l’entendre. En cet instant Hatchepsout n’est plus le pharaon autoritaire, incisif, sûr de lui, qu’elle a pour habitude de mettre en avant, mais une femme qui irradie une aura verte, lumineuse, une aura d’amour. Elle n’a qu’un désir : arrêter le temps et rester ainsi, indéfiniment.

Mais cette idée d’infini appelle instantanément d’autres images qui lui déchirent les entrailles. Peu de temps après son retour d’expédition et les visions de bonheur que la reine vient d’évoquer, Senmout disparaît. Comme elle ne peut croire un seul instant à une disparition volontaire, elle fait enquêter dans l’environnement de Thoutmosis qui ne supporte plus d’être supplanté par sa belle-mère et elle ne tarde pas à connaître la vérité. Les compagnons du futur pharaon ont assassiné Senmout en le lardant de coups de couteaux et ils ne se privent pas, en comité de fidèles, d’en ressasser tous les détails. Depuis que le récit lui en a été fait, Hatchepsout ne peut plus s’empêcher d’imaginer la scène qui la prive de son amour et de son soutien. Elle voit ces hommes frapper Senmout à mort avant de lui ouvrir la poitrine pour lui arracher le cœur. Puis une partie d’entre eux attache le cadavre, par les pieds, à deux chevaux qu’ils lancent, sans cavaliers, dans le désert. C’est d’abord la robe blanche qui part en lambeaux, puis les avant-bras qui se détachent tandis que les chevaux se séparent lentement, arrachant les membres inférieurs et éparpillant ainsi le corps dans le désert. Pendant ce temps, le reste de l’équipe maudite longe la voie qui a été construite par Senmout pour relier le Nil au tombeau d’Hatchepsout. À mi-chemin, celui qui porte le cœur encore sanguinolent, le jette sur la chaussée.

Devant ces images atroces, ni Jean-Marc ni moi ne pouvons retenir un mouvement de révolte tandis que, sous nos yeux, la reine s’effondre, assommée par la douleur.

Je demande :

- Que peut-on faire pour elle ?

- Rien, rien, malheureusement ! C’est d’ailleurs peut-être mieux ainsi car nous pourrions être tentés de modifier le cours de l’histoire et Dieu seul sait quelles en seraient les conséquences !

- Alors ?

- Alors il faut attendre. À moins que tu ne préfères aller vers un autre événement ou repartir chez nous ?

C’est le moment que choisit Hatchepsout pour se redresser et regarder à nouveau dans notre direction. Sent-elle vraiment notre présence dans son esprit torturé qui s’aventure à la recherche d’un monde dont elle est exclue ? Le désespoir lui entrouvre-t-il enfin cette porte qu’elle a si souvent tenté de franchir tandis qu’elle priait les dieux au pied des autels ? Tout son être, je le sens, se jette corps et âme dans une recherche qui la tient longuement en haleine. Et puis ses épaules s’affaissent, son regard se voile et l’espoir s’envole. Les visions de mort reviennent, brutales, qui lui broient le cœur.

Des idées de révolte et de vengeance submergent maintenant son esprit. Elle se revoit dans les premières années de son règne, guerrière splendide sur son char lancé au grand galop des chevaux, le bras armé d’une javeline. Son père avait fait d’elle un athlète à l’égal de la plupart des hommes et elle se sent encore, forte de ce passé, capable, elle aussi, de brandir la mort sur ses adversaires.

Elle éprouve tout à coup un intense besoin de sortir de cette chambre, de respirer. Elle s’empare d’une sorte d’écharpe qu’elle pose sur ses épaules et se jette littéralement vers la porte. Nous nous écartons pour la laisser passer et lui emboîtons le pas lorsqu’elle enjambe sa servante toujours endormie. Elle ne s’arrête qu’une fois parvenue au-dehors. Puis elle longe la galerie jusqu’à son extrémité, indifférente à l’absence des gardes, et lève les yeux vers le ciel à qui elle adresse une courte prière pour lui demander son aide.

À l’instant où elle se retourne pour revenir sur ses pas, une lanière siffle dans l’air et s’enroule autour de son cou avant de la tirer brutalement en arrière, à l’ombre du bâtiment. Un premier coup de poignard lui perce le cœur tandis qu’un second lui ouvre la gorge, répandant son sang en abondance.

C’est fini ! Hatchepsout est partie. Elle n’a plus besoin de s’interroger sur la façon dont ses assassins vont lui infliger la mort. Elle peut rejoindre Senmout dans un monde où tous deux attendront paisiblement de renaître à une nouvelle vie dans laquelle ils choisiront peut-être de faire route ensemble.

Le crime a été si rapidement exécuté que je n’ai pas eu le temps de réaliser ! Jean-Marc non plus, semble-t-il, et je perçois un grand émoi dans les pensées qu’il m’adresse :

- L’histoire dit bien qu’elle a été assassinée, mais elle ne précise ni quand, ni comment ! Quelle abomination ! Que les hommes sont vils !

- Elle n’a pas eu le temps de voir venir la mort.

- Il y a des façons plus douces de l’administrer !

- Que va-t-il se passer maintenant ?

- Elle va être transportée jusqu’au temple où les prêtres entameront le processus destiné à préserver son corps pour l’éternité. Dans soixante-dix jours elle rejoindra son tombeau et ses représentations seront martelées pour tenter de la faire disparaître de la mémoire des hommes. Sans y parvenir.

Tandis que Jean-Marc parle, je vois arriver une charrette vide dont le corps a la forme d’un V. Elle est tirée par quatre chevaux. Lorsqu’elle repart, Hatchepsout y est allongée, vêtue d’une longue robe blanche et bleue avec un grand décolleté circulaire.

- Je n’ai pas vraiment envie d’assister à la mise au tombeau, déclare mon ami en brouillant l’image du sinistre corbillard qui s’éloigne. À toi de choisir une autre époque.

- Tu as raison, quittons ces lieux d’infinie tristesse. Tu m’avais laissé sur ma faim à propos des amours du Nil blanc et du Nil bleu. C’est peut-être le moment d’y revenir, puisque nous sommes sur place ?

- L’union entre les deux fleuves a été voulue pour permettre la construction de la pyramide de Kheops. Malheureusement, et par la faute des hommes, ce mariage a eu des répercutions néfastes sur la vie de l’Égypte et des Égyptiens, ainsi d’ailleurs que sur le reste de l’Afrique.

- Qui a voulu cette union ? De quelles répercutions veux-tu parler ?

- La construction de la Grande Pyramide nécessitait, pour le transport des matériaux, un débit plus important que celui normalement fourni par le Nil bleu, d’où l’apport des eaux du Nil blanc qui aurait dû réintégrer son lit d’origine après les travaux. Un événement tragique, à la mesure de la duplicité des hommes, en a décidé autrement.

- Raconte !

- Pas ici ! Je t’emmène au-dessus du Sahara, avant que ne commencent lesdits travaux. Il faut juste faire un nouveau bond en arrière.

Quelques instants plus tard j’ai la surprise de me retrouver, flottant auprès de Jean-Marc, à quelques mètres au-dessus d’une étendue d’eau immense dont je ne peux apercevoir les berges ou les côtes. De petites îles verdoyantes émergent, de-ci, de-là, sur lesquelles se meuvent des silhouettes humaines. De grandes embarcations à voiles sillonnent les flots calmes. Je me tourne vers mon ami :

- Ne devions-nous pas survoler le Sahara ?

- Mais nous y sommes, Antoine ! Il y a cinq mille ans c’était ça, le Sahara. Enfin, une partie du Sahara.

- Une mer ?

- Presque. Nous sommes au-dessus d’un immense lac d’eau douce, alimenté par le Nil blanc et dont le trop-plein s’échappe par quatre bras appelés les fils du Nil. L’Égypte, à partir de Kheops, bénéficiera de l’apport de deux fleuves dont l’un, auparavant, pourvoyait en eau une grande partie de l’Afrique par l’intermédiaire de ce réservoir géant. Pour l’avenir du continent africain, il faudrait d’ailleurs rendre le Nil blanc à son cours d’origine.

- Ce qui reviendrait à mettre l’Égypte encore plus en danger de sécheresse !

- Il y a toujours eu de l’eau en Égypte, grâce au Nil bleu. Mais, en plus de ce liquide indispensable, il fournissait le limon salvateur et nourricié, alors que le Nil blanc, lui, n’était destiné qu’à augmenter le débit en eau. C’est le barrage d’Assouan qui est cause de la sécheresse qui sévit maintenant sur le pays. Ce barrage est un non-sens et devra disparaître un jour. Faute de retrouver son Nil, le désert va s’étendre de plus en plus loin sur l’Afrique. Ce ne sont pas les quelques pauvres hères qui creusent des puits qui pourront remédier à une situation désormais irréversible. Lorsque le « Peuple inconnu » a fait creuser la montagne en amont de l’emplacement où se trouve maintenant la ville de Khartoum, et après avoir fait faire les travaux de canalisation nécessaires pour diriger les flots du Nil blanc vers le Nil bleu, il prenait un risque, mais il avait bien l’intention de tout remettre en ordre une fois la pyramide achevée. Cette déviation devait être limitée dans le temps et sans conséquences. Un acte particulièrement grave commis par des Égyptiens a provoqué une cassure et fait prendre aux Grusiens la décision de se retirer sans rendre leur père aux quatre fils du Nil.

- Ce devait être quelque chose de très grave, en effet, pour aboutir à la condamnation certaine de tout un continent !

- L’assassinat est toujours un acte lourd de conséquences, et plus particulièrement à ce niveau ! Depuis, et sans l’appui du « Peuple inconnu », les Égyptiens sont rapidement revenus à un degré normal de connaissances et de civilisation. Malheureusement nos amis ne se sont pas seulement contentés d’abandonner à leur sort l’Égypte et le continent africain, ils ont aussi laissé choir tout le reste de l’humanité !

- Sans cet événement, ils pourraient être encore visiblement présents parmi nous ? Je veux dire parmi les hommes ?

- C’est probable mais pas certain.

- Il est vrai qu’en cinq millénaires l’humanité avait tout loisir d’en remettre une bonne couche, c’est ça ?

- Nous savons de quoi elle est capable ! Pour en revenir au Nil, je crois t’avoir déjà dit que c’est le plus long fleuve du monde.

- En effet. Mais il est supplanté par l’Amazone pour le débit.

- L’erreur de tous, Antoine, c’est d’avoir considéré le lac Victoria comme étant la source du Nil. En fait, il y a même une deuxième erreur qui est de prétendre que le Nil bleu rejoint le Nil blanc à Khartoum alors que c’est le contraire puisque c’est après avoir été dévié de son lit que le second est venu grossir le premier.

- Donc, selon toi, ce n’est pas dans le lac Victoria…

- Pas selon moi ! Je ne fais que répéter ce qui m’a été dit par nos amis. Le fleuve ne naît pas de ce lac, il le traverse. En réalité il prend sa source dans une région de tourbières, interdite d’accès. Il sort du sol par sept sources distinctes, déjà bouillonnant après un long séjour souterrain. Dans son périple au travers du continent africain il lui arrive d’ailleurs encore, en certains endroits, de retourner sous terre. C’est le cas lorsqu’il fait la jonction entre les lacs Tanganika et Victoria. Il traverse aussi deux lacs salés. Et même là, on est encore très éloigné des sept sources.

- Est-ce qu’il n’y avait pas, du côté d’Assouan, un bras qui se dirigeait vers la Mer Rouge ?

- Si, mais c’était à l’époque où le Nil bleu irriguait seul l’Égypte. En ce temps-là, il passait d’ailleurs plus près de Gizeh que de nos jours. De son cours à proximité du plateau, maintenant desséché et où végètent toujours quelques palmiers rabougris, sera percé un souterrain pour communiquer avec la pyramide. L’arrivée du Nil blanc a creusé un nouveau lit, plus éloigné, mais l’ancien a été maintenu le temps des travaux pour permettre la construction de trois écluses supplémentaires.

- Supplémentaires ?

- Souviens-toi ! Il y en avait déjà une pour monter les blocs jusqu’au niveau du Sphinx, longtemps auparavant.

Nous quittons les eaux claires du lac asséché pour Gizeh, en remontant l’ancien cours du fleuve jusqu’au lieu de sa déviation avant d’entamer la descente. En chemin, nous survolons les cataractes puis de nombreux monuments édifiés par les dynasties qui ont précédé Kheops, parmi lesquels des pyramides de briques crues, dont la plupart déjà en mauvais état. Même celle de Djoser, pourtant bâtie en pierres et due à l’extraordinaire Imhotep, n’arrête pas Jean-Marc. À notre arrivée sur le plateau de Gizeh, le Sphinx trône toujours en maître solitaire, mais le sable a déjà remplacé la végétation et partiellement enterré l’animal dont les pattes, qui enserrent l’entrée, ne sont plus visibles. Nous nous asseyons sur un rocher, à l’emplacement même où s’édifiera la Grande Pyramide et nous laissons notre esprit errer au gré des images.

Une fois les écluses en mesure de faire leur office, ce sont des Nubiens, des noirs, qui ont travaillé à l’édification de ce monument sans égal et avec des autochtones. Ils l’ont fait pour et à la demande du pharaon, avec des initiés Hébreux, mais sous la direction du « Peuple inconnu », sur un site choisi par ce dernier comme étant le centre du monde de l’époque et avec des moyens dont nous ne disposons plus et que nous ne retrouverons pas. Placée très précisément à cet endroit, la nouvelle pyramide devait, par sa position et sa structure, mettre ses incomparables pouvoirs au service de l’humanité.

Les Hébreux ont joué un rôle important dans la confection de l’ouvrage. Le véritable concepteur des plans était Énoch, un grand initié, bien avant que l’un de ses descendants ne les apporte aux Égyptiens. La Grande Pyramide a été bâtie selon le chiffre neuf, le chiffre sacré. Neuf arcs ont été les repères sur lesquels se sont appuyés les architectes. Du concret, rien qui soit surnaturel ou spirituel. Ce sont également les Hébreux qui ont fourni la coudée sacrée aux initiés égyptiens. Ils disaient la tenir de leur divinité. Ils la tenait en fait déjà du « Peuple inconnu ».

Il a fallu plus d’une génération pour élever ce monstre extraordinaire car le façonnage de chacun des blocs qui le composent faisait appel au travail des hommes. Arrachées aux lointaines carrières du sud du pays, les pierres étaient transportées par bateaux, les plus grosses attachées sous les coques, comme l’a démontré l’historien Alain Decaux, le tout étant ensuite hissé jusque sur le plateau de Gizeh par le système des écluses. C’était un moyen tout à fait à la portée des Égyptiens de cette époque, peuple bien plus évolué qu’on ne le pense généralement et qui avait acquis une connaissance parfaite de la planète. Une fois arrivés à destination, les blocs étaient débités et taillés selon les besoins et chaque pièce déplacée jusqu’au pied de l’édifice au moyen de traîneaux tirés par les ouvriers nubiens. Pas par des esclaves. Les constructeurs n’employaient pas non plus une immense armée humaine, pas plus qu’il n’avait été nécessaire d’élever une rampe ou de fabriquer de quelconques et hypothétiques échafaudages.

Depuis les abords du chantier, les blocs de pierre étaient mis en place par lévitation, un acte aisé pour les Grusiens et dont étaient aussi capables des initiés formés par eux, comme le pharaon, certains prêtres et des Hébreux. Ils en modifiaient ensuite la structure, rendant la matière malléable ce qui permettait cette précision totale dans l’ajustement que notre moderne savoir ne saurait imiter.

J’interromps le film qui se déroule dans ma tête pour questionner Jean-Marc :

- Le déplacement de toutes ces masses de pierre par lévitation se faisait au vu et au su de tous les ouvriers ou la nuit, clandestinement ?

- Cela se faisait parfois la nuit, mais surtout de jour sans que personne, du moins parmi les non initiés, n’en ait conscience. Le « Peuple inconnu » a ce pouvoir de fermer les yeux de qui ne doit pas voir.

- Dans ces conditions, pourquoi a-t-il fallu si longtemps pour édifier ce monument ?

- La mise en place par des initiés ne demandait qu’un nombre réduit de personnes, alors que le transport et le façonnage des blocs exigeaient une main-d’œuvre énorme et durable.

- Quel besoin avaient Kheops et ses successeurs, de s’atteler à ces œuvres titanesques ? Ils voulaient imiter Djoser et ses prédécesseurs ?

- Les premières pyramides, y compris celles de Djoser, n’ont été que des tombeaux réalisés sur un modèle de construction apporté par le « Peuple inconnu » et que l’on retrouve ailleurs qu’en Égypte. Après Kheops, ses descendants ont voulu le copier, et là aussi, sauf pour Khephren qui pouvait encore profiter du savoir de quelques initiés, il s’est seulement agi d’édifier des tombeaux.

- Mais Kheops et sa pyramide, c’est autre chose ?

- Sans comparaison possible ! Le Temple de Lumière, comme il faudrait en réalité désigner ce monument, a été placé là pour sa position centrale par rapport à l’ensemble des terres habitées afin d’apporter, une fois l’œuvre terminée, son aide à l’humanité. Sa position, son orientation, les informations qu’elle contient sur le passé, le présent ou l’avenir, dans tous les domaines, devaient la consacrer aux hommes tout en glorifiant Dieu et le « Peuple inconnu ».

- Alors pourquoi y trouve-t-on ce couloir descendant ou cette chambre dont le plancher est un plafond ?

- Parce que rien n’est jamais acquis avec les occupants de notre planète ! Il y a la voie sacrée, idéale et celle qui dévie et que notre humanité n’a que trop tendance à suivre.

- Et dont on nous fait la démonstration en nous donnant à voir le chemin sur lequel nous sommes engagés : folie, dégradation, descente aux enfers ? La fin du monde ?

- La fin d’un monde, le nôtre, celui qui a débuté avec la naissance de Jésus, sept ans avant la date convenue et qui ne devrait pas tarder à trouver sa conclusion. Ce que les hommes du calife Al Mamoun ont mis à jour ne concerne que cette courte et misérable période avec ses parties fastes et celles qui ne le sont pas.

- Pourquoi le sarcophage que les hommes d’Al Mamoun ont découvert était-il vide et sans couvercle ?

- Il n’était ni vide ni sans couvercle. Il contenait un adolescent, probablement un fils de Kheops, mort pendant la construction et dont le corps a été inhumé dans une chambre en cours de réalisation et qui aurait dû rester vide. Ce sont les Arabes qui ont détruit la momie et sorti le couvercle. Cet ensemble, maintenant visible, était en relation avec le cours ancien du Nil par le souterrain dont je t’ai parlé et qui permettait d’entrer ou sortir. Les initiés qui ont participé à la construction de la seconde pyramide ont ensuite creusé un autre souterrain destiné à relier les deux édifices, le premier ayant été rendu inutilisable.

- Il était important de les relier ?

- Très important ! Il fallait permettre à des individus susceptibles d’apporter leur aide aux hommes, de s’initier en leur ouvrant les parties accessibles des pyramides. Et du Sphinx, qu’il ne faut pas oublier. Pour entrer, il fallait passer par celle de Khephren, celle de Kheops n’étant plus accessible de l’extérieur.  Moïse, avec la Grande Pyramide, Jésus, avec l’ensemble, ont acquis là une grande partie de leur savoir.

- Pourquoi Moïse n’a-t-il pas eu accès à tous les monuments ? À son époque, ils étaient tous construits !

- Erreur, Antoine. Moïse, les Hébreux, les sept plaies d’Égypte, sont des êtres et des évènements en rapport avec Kheops et pas avec Ramsès II. Les sept plaies, le départ des Hébreux, ont été provoqués par l’assassinat du pharaon, de sa reine et de son architecte, qui était peut-être un Hébreux, et sans doute d’un ou plusieurs Grusiens. Tout cela a contrecarré les plans du « Peuple inconnu » en faveur de la planète, et décidé de son retrait. Jusqu’à Kheops, les pharaons étaient des initiés et des descendants de Ra. Certains, et en particulier Kheops, avaient des liens privilégiés avec les Grusiens.

- Mais les Hébreux ?

- Eux aussi bénéficiaient de liens exceptionnels avec nos amis et ils étaient à l’origine de la pyramide, également, avec les plans apportés par un descendant d’Énoch. S’il fallait punir le peuple égyptien pour le crime commis par certains des siens, la punition ne concernait pas les Hébreux vivant dans le pays et qui n’étaient en rien mêlés à ce geste aux conséquences désastreuses pour l’humanité. Le « Peuple inconnu » se devait par conséquent de les éloigner avant de se retirer. Mais les Égyptiens ne voulaient pas de ce retrait.

- Alors les sept plaies qui se sont abattues sur l’Égypte…

- Ont été envoyées par les Grusiens.

- Est-ce que la pyramide était finie, au moment de l’assassinat ?

- Non. Après cet événement elle a volontairement été détournée de sa destination première. Elle est devenue le tombeau du pharaon, de la reine et de l’architecte et le « Peuple inconnu » en a terminé rapidement la construction, en omettant, entre autre, la pointe finale afin de lui ôter tout son potentiel d’aide au genre humain. Bien plus tard, lorsque les Arabes sont arrivés en Égypte, elle était encore revêtue de son enveloppe de calcaire et l’œil ne pouvait soutenir son éclat.

- C’était aussi le cas des deux autres.

- Oui, oui, bien sûr ! Mais le Temple de Lumière, le seul, le vrai, c’est Kheops, les autres ne sont que des imitations !

- Que reste-t-il maintenant de ce Temple de Lumière ?

- Il est toujours là, Antoine, inchangé malgré tout. Ceux qui en ont le pouvoir, et c’est notre cas, peuvent toujours l’admirer dans sa plénitude.

- Grâce à Edéna ?

- Bien sûr. Nous y allons ?

Dans l’instant nous nous retrouvons au XX° siècle, survolant le plateau de Gizeh, dont une foule bigarrée piétine assidûment le sable brûlant. Placé au nord de l’ensemble, j’ai sous les yeux la Grande Pyramide et ses deux sœurs, légèrement décalées, dans le prolongement de mon regard.

Kheops est entièrement enveloppée d’une prodigieuse aura d’un resplendissant bleu électrique qui la remet dans ce qui aurait dû être sa forme originelle, pointe comprise. Un véritable éblouissement !

3
mar 2011
Posté dans Romans par lesfablesdechabreh à 8:41 | Pas de réponses »

Je m’éveille doucement. C’est en tout cas la sensation qui pénètre mes neurones. J’ai vaguement conscience de l’endroit où je me trouve par contact sensoriel avec mon environnement. Ma peau sent la douceur des fourrures vertes et jaunes sur lesquelles je suis allongé alors que mes paupières, fermées, ne sont pas encore traversées par la lumière du jour. La nuit ne cède que difficilement sa place. Les rayons du soleil qui se lève, de l’autre côté de la montagne, ne peuvent encore qu’à peine titiller les miroirs qui revêtent les parois.

Mais dans le même temps qu’une partie de mon cerveau essaye de me sortir du sommeil, une autre partie s’accroche aux images du dernier voyage effectué avec Jean-Marc et m’enchaîne dans un rêve d’Égypte qui m’empêche de faire surface. Hatchepsout, la double couronne posée sur la tête et les yeux rayonnants d’excitation, fouette les chevaux qui tirent son char de combat lancé au grand galop devant une armée qui l’acclame. Sa course folle se déroule sur fond de Grande Pyramide revêtue de son aura.

Je ne sais combien de temps j’erre ainsi de sensation d’éveil en rêverie, avec des évènements qui se mêlent sans distinction d’époque, mais lorsque je finis par émerger vraiment, les miroirs éclairent déjà copieusement la bulle dans laquelle je me suis réfugié pour la nuit en raison de la pluie qui passait sur Edéna.

Le pèlerinage égyptien s’est approprié mon esprit au point de m’accompagner tout au long des jours et des nuits depuis que nous sommes rentrés. Les sirènes, les baleines, les Sterns, les licornes, enfin toutes ces merveilles que mon ami m’a fait découvrir depuis mon arrivée sur l’île, ont marqué ma mémoire et trituré mon imagination, mais l’Égypte, elle, m’a agrippé par tous les sens. Jean-Marc dit toujours que les lieux qui obsèdent un individu, les pays qu’il rêve de visiter et revisiter, sont des endroits où il a vécu au cours de précédentes réincarnations. Ce sont des espaces de vie dans lesquels il a aimé ou rencontré des êtres proches qu’il retrouve souvent dans les existences suivantes qu’il choisit d’investir pour les progrès de son âme.

Pour ce qui me concerne, il existe quelques endroits qui répondent à cette idée. C’est le cas de la Polynésie, ce qui explique probablement pourquoi je tenais à y entamer l’espace de liberté que je me suis octroyé en montant sur le « Papeete ». Il en va de même pour le Mexique, que je n’ai pas encore eu l’occasion de concrétiser par une visite. Mais, par-dessus tout, il y a l’Égypte des pharaons pour qui je n’ai jamais cessé d’éprouver une sorte de passion. Elle s’est longtemps matérialisée dans l’ingestion de tout ce qui pouvait me tomber sous la main en matière de livres ou de reproductions photographiques. Il n’y a donc rien de bien surprenant dans le fait que je m’éveille, une fois de plus, le cerveau englué dans les images des heures passées auprès d’Hatchepsout et de Kheops.

Ce matin, mon premier regard sur le monde des vivants se porte vers l’entrée de la grotte, tache claire et carrée par où entre maintenant la lumière. Tout près de moi, installés par deux sur les accoudoirs d’une chaise pliante issue du naufrage de Jean-Marc, les quatre cacatoès émergent des brumes de la nuit. À tour de rôle ils s’ébrouent et baillent avant de s’immobiliser, silencieux, le cou tendu et la crête figée. Cette attitude est suffisamment surprenante pour attirer mon attention, nos cacatoès ayant la désagréable habitude d’émettre des sons criards dès qu’ils ouvrent un œil. Dans la pratique quotidienne, nous leur parlons, notre voix ayant la faculté de les faire réagir par des mouvements de tête et de crinière que nous croyons interrogateurs. Cette fois aussi je les questionne :

- Que vous arrive-t-il, les commères ? Il n’y a rien de particulier à entendre ce matin !

Entendre ? Mais c’est ça ! Il n’y a rien à entendre ! Aucun son ne pénètre dans la grotte et les quatre bestioles ont perçu immédiatement cette anomalie. C’est le silence qui les fige sur leurs accoudoirs, l’oreille tournée vers la seule ouverture de notre abri. Habituellement les oiseaux de l’île manifestent leur joie de vivre dès le lever du soleil. Ce matin, rien, pas le moindre son et le silence, absolu, retentit comme une déflagration à l’instant où j’en prends conscience ! C’est en opposition totale avec ce que je vis depuis mon arrivée ici et j’ai besoin de quelques instants pour me remettre de ma surprise. Cela fait, je me dresse et me propulse au-dehors.

Dans son hamac, qui se balance doucement, Jean-Marc dort toujours. Je pose une main sur son épaule et il ouvre les yeux, étonné par l’agitation qu’il perçoit aussitôt en moi. Je prononce un seul mot :

- Écoute.

Il se fait attentif et soudain un sourire radieux éclaire son visage tandis que ses pensées me parviennent avec force :

- Ils sont là ! Antoine. Ils sont revenus !

Dans le même temps qu’il émet, il tourne la tête vers le lagon et son sourire s’élargit davantage. Je suis la direction de son regard et le spectacle que je découvre me coupe le souffle ! Préoccupé seulement d’informer mon ami, je n’avais rien remarqué en sortant de la grotte. Au niveau de la galerie, nous sommes légèrement au-dessus de la cime des arbres qui nous séparent du lagon et là où se trouve habituellement ledit lagon il y a une sphère gigantesque, mate, légèrement aplatie. Je confirme : gigantesque. Jean-Marc m’avait bien dit que le vaisseau spatial des Grusiens mesurait trois cents mètres, mais se l’entendre dire et le constater de visu, c’est une autre paire de manches !

J’éprouve un terrible sentiment de petitesse, et je ne dois pas être le seul dans cet état, si j’en crois le calme qui règne partout sur l’île. Une véritable chape de silence est tombée sur Edéna dont la nature semble entrée en léthargie, abandonnant son monde au souffle d’un vent délicat qui lui caresse l’épiderme au passage.

Lorsque je reprends contact avec la réalité, je regarde Jean-Marc dont le sourire s’est fait béat, et qui réagit à la question que je ne formule pourtant pas :

- C’est étrange ce silence qui englobe l’île chaque fois que nos amis arrivent. Je ne sais pas si cela est dû à la masse de leur navire ou à l’aura, au magnétisme qui s’en dégage, mais chacun des retours, après un certain temps d’absence, produit le même effet. Ensuite, les allées et venues créent l’habitude et nous n’y prêtons plus guère attention.

- Il est colossal !

- Je t’avais dit que les mots ne permettent pas de comprendre ce que l’on peut ressentir en présence du vaisseau lui-même. Et encore, vu d’ici il y a moindre mal.

- Tu crois qu’ils sont là depuis longtemps ?

- Dix minutes ou quelques heures, c’est impossible à dire. L’atterrissage est totalement silencieux.

- Et si l’on arrêtait de bavarder…

- D’accord, Antoine, on y va.

Pas du tout blasé mon ami Jean-Marc, si j’en crois la vitesse à laquelle il m’entraîne sur le sentier qui mène au lagon. Lorsque nous arrivons sur la plage tous les dauphins sont présents, un œil tourné vers le renflement central qui fait à l’engin comme une ceinture à mi-hauteur. Kaor se manifeste aussitôt :

- Il vous en a fallu du temps !

- Nous étions encore dans les bras de Morphée, répond Jean-Marc. Mais vous, comment se fait-il que vous soyez tous là ?

- La chance. Enfin, je suppose, car avec le « Peuple inconnu » tout est possible.

Je perçois l’échange de pensées qui se fait entre Kaor et Jean-Marc, mais sans y prêter vraiment attention, tant je me sens minuscule, accablé par l’énormité de ce qui me bouche la vue. C’est beaucoup plus impressionnant que depuis la grotte. Mon regard, compte tenu de la distance réduite qui me sépare maintenant de la coque, n’englobe plus l’intégralité du vaisseau dont la partie basse affleure la surface du lagon à proximité de sa plage sud, laissant libre la quasi-totalité du bassin. Mon cerveau de Terrien est dans l’incapacité absolue de concevoir la puissance, le savoir, nécessaires pour maintenir pareille masse ainsi suspendue sans contact avec le sol. Mis à part la couronne équatoriale, là-haut, à quelque cent cinquante mètres, et son léger renflement, la coque est lisse et rien ne permet de deviner l’existence éventuelle de panneaux susceptibles d’ouvrir sur les entrailles du monstre.

Devant nous les dauphins s’agitent tout à coup et aussitôt Jean-Marc lève les yeux. Je l’imite, oubliant instantanément toutes pensées concernant la technologie ou la taille du vaisseau spatial. Un panneau s’est ouvert, à moins qu’il ne se soit dématérialisé. En tout cas une ouverture vient d’apparaître dans le renflement. Elle est éclairée et quatre silhouettes se détachent sur ce fond clair. Trois femmes et un homme nous font des signes de la main avant de se laisser glisser dans le vide.

Cet évènement aussi, Jean-Marc me l’avait décrit. Pourtant, malgré les capacités mises à ma disposition par Edéna, j’ai des difficultés à admettre que se balader ainsi physiquement dans les airs soit possible. Mais cette façon de se déplacer est particulièrement représentative des moyens mis à la disposition du cerveau humain lorsqu’il est utilisé dans sa totalité !

Les dauphins sont plus excités qu’ils ne l’ont jamais été depuis que je les fréquente et leurs pensées s’entrechoquent au point qu’ils en oublient de siffler et de caqueter. Je n’ai pas besoin de regarder Jean-Marc pour sentir tout le bonheur qui bouillonne en lui. D’ailleurs je n’ai aucune envie de détourner mon regard des êtres magiques qui descendent vers nous.

Selon les fréquentes descriptions qui m’ont été faites par Jean-Marc, l’homme c’est évidemment Aldoban. La femme qui se tient à sa gauche est brune, ce doit donc être Dénahée. Les deux autres, à sa droite, sont blondes. L’une est Solinia, mais laquelle ? Et qui est la seconde ?

- Elle s’appelle Dorléane, me susurre une pensée de Jean-Marc. C’est celle qui est à côté d’Aldoban. Elle est déjà venue sur l’île et elle est aussi belle que les deux autres. D’ailleurs tous ces êtres sont beaux.

- Je le vois bien !

Arrivés au terme de la descente, les quatre personnages se dirigent vers les mammifères marins qu’ils embrassent sur le bout de leur rostre. C’est une histoire sans parole car l’émotion est grande chez les dauphins qui ont du mal à coordonner leurs pensées. Cela me surprend, je ne les croyais pas aussi émotifs, eux qui, finalement, connaissent le « Peuple inconnu » depuis un bon million d’années. C’est peut-être pour ça, tout compte fait. Ils les ont vus souvent venir en aide aux humains, mais aussi, parfois, les punir.

Aldoban est encore penché vers Arian et sa compagne Ariana lorsque les trois femmes se redressent et glissent à la surface du lagon pour venir à notre rencontre. Un instant cela me fait songer à Jésus marchant sur les eaux du lac de Tibériade et mon esprit ne devait pas être exempt d’un fond de doute car je constate que ma pensée est cueillie au vol par ces dames et que l’une d’elles réagit aussitôt :

- Ce n’est pas pour rien que Jésus a été s’initier dans les labyrinthes secrets du plateau de Gizeh, tu ne crois pas ?

Que répondre ?

Maintenant elles prennent pied avec légèreté sur le sable et Jean-Marc s’avance pour les embrasser. Il leur dit combien il est heureux de leur retour et le petit rire que cela provoque chez toutes les trois en dit long sur ce que cet aveu peut laisser sous-entendre.

C’est mon tour. D’un même mouvement elles me font face et s’immobilisent. Les deux blondes pointent leur index sur leur propre poitrine et donnent leur nom :

- Je suis Solinia, fait la première.

- Et je suis Dorléane, déclare la seconde.

Dorléane mesure une dizaine de centimètres de plus que ses compagnes et par conséquent elle nous dépasse aussi, nous autres, les occupants temporaires de l’île. Aucune de ces trois grâces ne bouge, et même si j’entrevois l’immense Aldoban qui s’approche de Jean-Marc, mon regard reste bloqué sur le spectacle qui m’est offert et qui, il y a trente ans, coupait déjà le souffle à mon ami. Leurs formes sont sculpturales, somptueuses, même si Dorléane semble plus mince en raison de la supériorité de sa taille. Elles ne sont vêtues que d’un bas de maillot de bain et ce n’est pas fait pour orienter mes pensées ailleurs que sur leur physique. Ce qui n’arrange rien, c’est que les ondes qu’elles m’adressent sont caressantes à faire fondre la banquise.

L’arrivée d’Aldoban, qui me donne l’accolade, remet un semblant d’ordre dans ma tête et c’est avec un peu de gène que je l’entends déclarer avec philosophie:

- Qu’elles soient Grusiennes ou Terriennes, Antoine, elles aiment toutes s’amuser avec nos sentiments.

Son intervention amène un large sourire sur les visages de ces dames qui s’approchent et, l’une après l’autre, posent doucement leurs lèvres sur les miennes.

Jean-Marc se glisse entre Dorléane et Solinia et spontanément nous nous prenons la main pour former un cercle. Le lien physique qui se crée par ce geste ne fait pas que réunir nos six corps. L’espace d’un instant il fait de nous une entité unique dans laquelle six esprits se fondent.

Maintenant je ne suis plus seulement l’un des deux occupants privilégiés d’Edéna. Par cette consécration je participe aussi, pour le temps qui m’est imparti, à la vie de notre galaxie.

 

 

 

 

                                                     FIN

3
mar 2011
Posté dans Fables par lesfablesdechabreh à 8:27 | Pas de réponses »

Posée une fois de plus sur le rebord de la fenêtre ouverte sur le jardin, ce rebord qu’elle affectionne tout particulièrement car il lui permet de jaser sur la bêtise des hommes et sa méchanceté, la pie mâle à laquelle nous avons déjà eu à faire, se démène comme prise de folie soudaine. Et, non contente de se démener ainsi, elle jacasse avec une violence qui prend à témoin tout le voisinage.

D’abord figée de crainte par les vociférations et les cavalcades désordonnées du rutilant personnage, toute la gent animale, et volatile plus particulièrement, prend vite conscience que ces cris ne sont pas là pour l’alerter de quelque danger, mais pour exprimer une colère froide et incontrôlable.

- Qu’y a-t-il encore ? questionne timidement sa compagne qui s’est approchée d’un coup d’aile, bien qu’effrayée par ce déchaînement inhabituel alors que tous les êtres vivants du jardin sont à l’écoute.

-  JE, je, je…

- Je, je, je… quoi ? Tu t’es encore laissé perturber la cervelle par les images de ce maudit appareil ?

- Laisse-moi rep…

- Je te laisse reprendre tes esprits, mais tu commences à m’inquiéter sérieusement ! Ce que tu vois sur les écrans de télévision ou d’ordinateur de cet humain va te rendre fou si tu persistes !

- Fou ? Il y a de quoi le devenir quand on voit ce que certains hommes de l’Europe dite civilisée, sont capables de faire sur d’autres êtres vivants ! Et dire que je m’étais focalisé sur les Japonais et autres asiatiques il n’y a pas si longtemps !

- Aie ! La dernière fois que le compagnon de ma vie s’est mis dans un état déplorable à cause des Japonais, c’était sur les images d’un massacre de dauphins. Toute une classe d’enfants était venue assister au spectacle de ce massacre abominable, conduite sur les lieux par son maître dans le cadre de son éducation scolaire.

- Éducation justifiée par des goûts alimentaires qui exigent de telles tueries ! Mais la cruauté naturelle de ces gens ne s’applique pas qu’aux dauphins. Les images du massacre des requins pour leur couper les ailerons avant de les rejeter à la mer, vivants, passent également en boucle sur Internet sans vraiment provoquer de grande réaction de révolte chez la plupart des humains.

- Et il y a pire que la cruauté naturelle des Japonais sur les images que tu regardes par la fenêtre de cet homme qui habite notre jardin ? demande une huppe dont la présence est rare en ce lieu et dont la crête s’agite de manière inhabituelle.

- Je ne sais pas comment exprimer ce que je ressens. Pour les dauphins piégés et exterminés le résultat est le même puisqu’il se termine par une boucherie sans nom dans une mer rouge de sang dans laquelle pataugent des assassins excités et rigolards. Mais cependant…

- Alors tout est dit, semble vouloir conclure la jolie huppe fataliste en interrompant le mâle qui a dominé quelque peu les manifestations de sa colère. Cruauté gratuite chez les forts contre mort atroce chez les faibles. Les hommes pratiquent aussi cela entre eux. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil de l’humanité.

- Le résultat est le même pour les victimes, je te l’accorde, mais il y a cependant une différence dans la motivation. Une différence qui mérite d’être relevée.

- Nous t’écoutons, font aussitôt plusieurs voix spontanément.

La pie mâle s’ébroue, comme pour chasser ce qui reste en elle de hargne et clarifier ses pensées avant d’exprimer ce qu’elle ressent.

- Les Japonais se livrent à la tuerie des dauphins et des requins pour la satisfaction de leur estomac et la puissance de leurs organes reproducteurs. Ce n’est pas le cas des Danois. Eux…

- Alors ? s’impatientent ses auditeurs à visages multiples devant ce qu’ils prennent pour de l’hésitation.

- Est-ce qu’il serait possible d’en savoir un peu plus sur ce que tu as vu par cette fenêtre ? s’enquière une petite mésange charbonnière en se posant à distance respectueuse de la pie. Des dauphins ont été massacrés à leur tour, par des Danois, si j’ai bien compris, mais…

- Pardon, mes amis, la colère me rend stupide ! Ce carnage immonde s’est déroulé en Europe, aux îles Féroé, pour être précis, des îles qui appartiennent au Danemark, un membre de l’Union européenne, un pays supposé civilisé.

- Une chose pareille pourrait arriver ici ? s’exclame quelqu’un tandis que l’assistance est parcourue d’un frisson de peur.

- Ici, non, évidemment, nous sommes entourés de terres et il n’y a pas de dauphins. Mais sur la côte… Les îles Féroé ne sont pas si éloignées, tout compte fait, et les humains qui y vivent ressemblent à ceux qui nous entourent. Ils ont une reine à leur tête et un Français comme prince consort. Ce qui m’a mis hors de moi c’est la motivation de cette tuerie. Motivation qui n’enlève rien à l’horreur de l’action des Asiatiques, mais…

- Mais ? s’impatiente l’assistance.

- Mais cette fois, chez ces Danois, le massacre a pour but d’aider des adolescents à devenir des hommes.

- À devenir des hommes ?

- Oui, vous avez bien entendu. Tous les ans les jeunes gens de ce pays supposé civilisé ne deviennent des adultes, des êtres éminemment responsables, qu’après avoir assassiné avec des instruments qui coupent et déchirent les chairs, des dauphins caldéronnes, une variété de dauphins sociables, intelligents comme tous ceux de leur race, et qui recherchent la compagnie des hommes. Ces criminels appellent ça passer à l’âge adulte. Si vous voulez voir les images du massacre il suffit, pour ceux qui volent, de vous poser près de moi. Elles tournent en boucle sur l’ordinateur car notre homme à nous ne supporte pas ces tueries et en montre le film à tous ceux qu’il peut atteindre avec son matériel, sur toute la planète.

- C’est où le Danemark ? C’est loin ? demande un jeune écureuil tout tremblant.

- Pour nous c’est très, très loin, jeune écureuil, mais il y a des hommes partout au bord des mers et des océans.

- Et partout où il y a des hommes tout est possible, reprend la jolie huppe dont la crête s’agite encore plus violemment. La cruauté imbécile et la méchanceté gratuite ne sont pas l’apanage du monde animal qui lui, n’est pas supposé avoir un pouvoir de réflexion !

 

 

                                                                                 Antoine CHABREH

3
mar 2011
Posté dans Fables par lesfablesdechabreh à 8:26 | Pas de réponses »

Les deux merles mâles qui, l’an dernier, cancanaient en attendant que leurs femelles en aient terminé avec la couvaison de la progéniture en cours, se retrouvent sur la gouttière déjà utilisée par l’un d’eux pour écouter les chuchotements des cardinaux à propos des « Prophéties de saint Malachie ».

Le ciel est au beau fixe et les merles mâles n’ont rien de particulier à faire en attendant d’aider leurs compagnes dans la construction des nouveaux nids. Les jeunes de l’année précédente sont maintenant autonomes et nos deux mâles inactifs s’ennuient. Et quant les merles n’ont rien à faire et que le soleil luit, ils jasent, ils papotent, ils médisent, pour tout dire, ils cancanent et leurs voix volent de toits en toits sur toute la cité du Vatican. Les pèlerins qui arpentent la célèbre place devant la basilique édifiée à la gloire de l’apôtre Pierre, ne comprennent évidemment rien à ce tintamarre et c’est préférable car le sujet de l’envolée vocale des merles aurait vite fait de semer la zizanie parmi eux.

En effet, l’un des deux mâles vient d’interpeller son vis-à-vis en faisant fi de tout le respect habituellement de rigueur en ces lieux à propos du personnage mis en cause :

- Est-ce que notre pape a encore tout son bon sens ? Est-ce qu’il est seulement conscient de la portée des mots qu’il prononce devant les journalistes ?

- De quoi est-ce que tu parles ? demande son acolyte surpris.

- De cette histoire de préservatif pour protéger du sida, tiens !

- En quoi est-ce que cela t’intéresse ? Tu en utilises, toi, des préservatifs ? Tu as peur du sida ?

- Ne sois pas stupide, mon frère ! Je pense à tous les pauvres humains de par le monde dont la vie dépend de ce morceau de caoutchouc.

- Si leur vie en dépend, qu’ils l’utilisent, je ne vois pas où est le problème, si toutefois il en existe un !

- Justement oui, il y a un problème.

- Un problème ? interviennent alors des voix anxieuses alentour. Raconte.

- Le pape a dit, lors d’un voyage, que le préservatif ne protège pas de la contamination et que la seule solution pour se prémunir contre le sida, c’est l’abstinence sexuelle hors mariage, répond le premier mâle à l’adresse de tous. Et il y a de la contestation jusque dans les rangs du clergé, s’il faut en croire les échos.

- Tu as entendu quelque chose, comme pour la prophétie de saint Malachie ?

- Pas moi, mais un de mes fils, à cette même petite fenêtre proche qui ouvre dans une pièce sous les toits. Cet endroit doit servir de défouloir. Il est aussitôt venu me questionner sur ce préservatif qui avait l’air d’affoler la libido de plusieurs religieux vêtus de rouge. Ils faisaient d’ailleurs plus que chuchoter dans le local et ont bien failli en venir aux mains d’après ce qu’il m’a dit.

- Ils ont vraiment failli se battre ? Des ecclésiastiques de ce rang ! intervient un anonyme perché à proximité.

- Je ne fais que répéter ce que m’a dit mon fils. Alors tu imagines les conséquences de ces paroles insensées sur le reste de la population ? reprend le narrateur à l’intention de son acolyte. Que vont pouvoir faire les populations d’Afrique, par exemple, qui n’ont pas d’autre moyen de se protéger ?

- Je me demande surtout ce que doivent en penser Jésus et Marie ? s’interroge le second cancanier.

- La prophétie ! siffle bruyamment un parmi tous les merles à l’écoute de cette conversation et qui n’a rien oublié du débat de l’année précédente. La prophétie !

- Quoi, la prophétie ? Qu’est-ce qu’elle vient faire là ? s’étonnent en même temps les deux discoureurs.

- Je comprends ce qu’ils veulent dire, reprend soudain, inspiré, celui qui a délivré l’information. Selon la prophétie ce pape est le dernier avant le retour de Pierre et pour provoquer ce retour il va falloir des événements graves, en tout cas suffisamment sérieux pour jeter le trouble chez tous les catholiques de la planète.

- Les prédécesseurs du pape étaient déjà agrippés à cette lecture de la Bible, ce n’est pas nouveau.

- Bien sûr, seulement ils n’avaient pas cette façon psychorigide de traduire leur interprétation des écrits, ce manque de souplesse dans le dire. Et comme cela s’ajoute à la crise des vocations, les fidèles vont de plus en plus s’expatrier, si je puis m’exprimer ainsi, vers une religion plus souple et plus accueillante.

- Une religion plus adaptée aux temps que vivent les hommes. Tu as tout à fait raison, mon frère, et le pape ne fait que radicaliser la situation. Comme s’il était là, inconscient de son rôle, mais avec pour mission du Ciel d’en finir avec un dogmatisme quelque peu suranné et que Jésus n’a jamais voulu, lui qui n’a de toute manière, jamais non plus, cherché à instaurer une quelconque religion.

- Raconte comment les hommes en rouge ont failli en venir aux mains, relance la voix anonyme, plus intéressée par la perspective de la querelle latente dans le clergé que par les oppositions sur le dogme.

- C’est sans intérêt, coupe le narrateur. Ce qui compte c’est ce que nous entendons en écoutant aux portes depuis toujours, ici à une fenêtre en l’occurrence, et qui est bien souvent en contradiction avec ce qui est martelé en public. Même dans les plus hautes sphères de l’église catholique il y a des êtres qui n’admettent pas de voir leur religion se détruire parce que certains s’obstinent à prôner, entre autre, le célibat des prêtres et l’exclusion des femmes du sacerdoce.

- Oui, mais cela va dans le sens de la prophétie. Il faut bien une raison à la transformation qui se prépare avec l’ère du Verseau. Toutes les interprétations des livres saints des différentes religions, en fonction du fanatisme des uns ou de l’intérêt des autres, ne peuvent que finir par lasser ou heurter les esprits. Même les plus bornés entrevoient un jour la lumière.

- Et comme Dieu est unique, s’enthousiasme un nouvel intervenant, il ne peut avoir qu’une façon de voir sa création !

- Pourquoi faut-il que ce soient les merles qui comprennent ça ? reprend celui qui a ouvert la discussion. Peut-être que nous sommes plus intelligents qu’il n’y paraît. En effet, pourquoi Dieu aurait-Il donné des instructions différentes à ses créatures selon leur race, leur couleur de peau ou leur appartenance à un groupe, un peuple ou une croyance ?

- Il faudra bien un jour mettre à raison tout ce déraisonnable ! confirme son acolyte. Il reste à souhaiter que le Créateur de toutes choses sur cette planète ne décide pas, en désespoir de cause, de tout effacer pour repartir du bon pied, comme il l’a déjà fait à plusieurs reprises. Si c’était le cas, nous serions aussi punis, nous, le peuple des merles, alors que nous avons parfaitement saisi le sens de son message !

 

Antoine CHABREH

3
mar 2011
Posté dans Fables par lesfablesdechabreh à 8:25 | Pas de réponses »

Une magnifique pie mâle, au plumage rutilant, s’agite sur le rebord d’une fenêtre ouverte sur un grand jardin entouré d’une haute haie. Sa compagne, qui parcourt la pelouse fraîchement tondue à la recherche de quelque insecte imprudent, décide de le rejoindre, intriguée par cette agitation.

- Qu’est-ce qui arrive au compagnon de ma vie, pour qu’il se démène ainsi ? s’inquiète la femelle en se posant près de son mâle. Je ne perçois pourtant aucun danger dans les environs.

- Je viens de voir un documentaire qui m’a littéralement bouleversé !

- Tu vois où te conduit cette manie de regarder par la fenêtre de cette maison chaque fois que le maître des lieux laisse sa télé allumée en allant faire ses courses ?

- J’aime me tenir au courant de ce qui se passe hors de notre étroit secteur de vie, tu le sais. Particulièrement en regardant les documentaires animaliers. Que veux-tu que je te dise de plus ?

- Et c’est un documentaire animalier qui te rend si fébrile ?

- Bien sûr ! Les histoires des hommes, en général, je m’en fiche. Si je te demande ce qu’est un écolier japonais au Japon, qu’est-ce que tu me réponds ?

- Que je n’en ai aucune idée !

- Eh bien, moi, je peux te le dire ! C’est un apprenti assassin ! L’écolier japonais au Japon est un futur massacreur de dauphins et des autres habitants des océans ! Je viens de voir de prétendus êtres humains, des Japonais, s’acharner à tuer des dauphins à coup de machettes ou de je ne sais trop quel instrument à découper, après les avoir piégés en masse dans un coin de littoral. L’eau de la mer était rouge du sang de ces êtres et, comble de vilenie, il y avait toute une classe d’écoliers, amenés là tout spécialement par leur éducateur, pour admirer le spectacle ! De futurs tueurs, je te dis !

- Je comprends ton émotion, mais nous ne sommes pas concernés, nous les oiseaux, et c’est loin le Japon.

- Pas concernés ? Qui te dit que la prochaine fois nous ne nous réincarnerons pas dans un dauphin ou une baleine ? Notre voyage dans un corps de pie n’est qu’un passage. Le prochain pourrait finir sous la machette d’un de ces gamins, devenu adulte. De toute façon ce n’est pas la première fois que j’assiste à des massacres perpétrés par ces gens. Les dauphins, les baleines et les orques sont des cétacés, des êtres intelligents, pas des poissons, et il y a des nations d’humains dégénérés pour les détruire ! Les Japonais ne sont pas les seuls.

- Que peux-tu y faire, toi ?

- Rien, mais j’ai le droit de penser qu’un jour ils devront payer. Les Japonais ne respectent même pas les quotas de pêche à la baleine, alors que ces quotas sont déjà une aberration ! C’est comme si l’on autorisait un peuple à ne tuer en toute légalité qu’un certain pourcentage du peuple voisin.

- Une baleine ou un dauphin c’est tout de même plus proche du poisson que de l’homme !

- C’est ce qui te trompe ! Ce sont des êtres pensants qui ont longtemps vécu en parfaite intelligence avec les hommes. Mais d’autres hommes, d’anciennes civilisations, pas de cette humanité à peine sortie du ventre de la Terre et déjà si totalement avilie qu’elle est prête à retourner dans le chaos en y entraînant tout ce qui vit.

- Ce ne sont pas là des pensées de pie, qui sortent d’un cerveau de pie ! Tu regardes trop la télévision ! D’ailleurs, si j’en crois certains de tes passages précédents devant cette fenêtre, tu as déjà assisté à ce genre de spectacle entre ethnies africaines.

- C’est possible, mais ils se massacraient entre eux, ils ne s’en prenaient pas à un peuple trop attaché au souvenir de ses liens amicaux avec les hommes du passé pour se rebeller ! Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça, mais je sais que le peuple japonais n’a plus beaucoup de temps pour changer son comportement s’il veut survivre. Un jour la planète va se secouer un peu plus que d’habitude dans cette région ou alors les orques vont décider qu’il y en a assez de ces massacres et se servir de leur capacité à émettre des ultrasons pour réveiller cette partie de la croûte terrestre et ébranler les fondations des îles. Et si rien n’est fait sur ce plan-là, de toute façon ils vont finir par se détruire de l’intérieur. Seulement que restera-t-il encore du peuple des dauphins ?

- Maintenant mon compagnon se lance dans la voyance !

- Même pas. Il suffit de suivre un peu l’actualité.

- Je t’écoute.

- À plusieurs reprises déjà j’ai vu, dans ces documentaires animaliers évidemment, que les hommes de cette nation pratiquent aussi une chasse destructrice aux requins. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls asiatiques à le faire !

- Et alors ? Les requins, eux, sont bien des poissons.

- Bien sûr, ma compagne chérie, seulement ces gens-là ne s’acharnent sur les requins que pour leurs ailerons.

- C’est sans doute pour eux un met particulièrement recherché, comme les oisillons des autres espèces, encore au nid, pour nous autres pies ?

- Particulièrement recherché, effectivement, mais pour de prétendues vertus aphrodisiaques.

- Tu veux dire qu’ils ont besoin de ces ailerons de requins pour pouvoir se reproduire ? Tu plaisantes !

- Pas pour se reproduire, mais pour s’accoupler.

- Alors quand ils auront massacré tous les requins ils ne pourront plus s’accoupler, et par conséquent se reproduire ?

- Je pense qu’ils auront cessé de se reproduire bien avant d’avoir réussi à éliminer tous les requins. Ils ont inventé quelque chose de bien plus efficace pour disparaître.

- Ne parle pas par énigmes !

- Ce peuple est en train de s’auto exterminer. Il trouvera probablement toujours des moyens chimiques plus perfectionnés pour continuer à s’accoupler, il en existe déjà, ce qui n’est pas le cas de l’aileron de requin. Mais cela ne lui servira plus à rien car il aura affaibli, puis détruit, ses gènes reproducteurs avec l’aide de toutes les ondes néfastes émises par les appareils électroniques au milieu lesquels il vit en permanence et qu’il ne cesse de développer. Un bon petit téléphone portable, par exemple, accroché près des parties génitales et les dauphins pourront vivre heureux !  

- Voilà que tu ironises ! En tout cas leurs femelles pourront toujours aller se faire engrosser ailleurs, par d’autres hommes encore en possession de tous leurs gènes.

- Qu’est-ce qui te fait croire que seuls les mâles de cette nation sont concernés ? Les ovaires de ces dames sont, elles aussi, accessibles aux ondes. Mais la mort ou la survie de ce peuple, c’est son affaire, les massacres qu’il perpétue, eux, sont un problème pour tous les vivants de la planète. 

 

 

                                   

                                                               Antoine CHABREH

3
mar 2011
Posté dans Fables par lesfablesdechabreh à 8:24 | Pas de réponses »

Dispersés sur les toits des édifices sacrés qui constituent le Vatican, des merles mâles sifflent. Pour qui sait les entendre, il serait plutôt pertinent de déclarer qu’en cet instant ils jasent. Habituellement, au lever du jour, ces volatiles annoncent joyeusement l’arrivée du soleil ou pleurent si de gros nuages bien sombres laissent augurer de l’imminence de la pluie. Mais là, le soleil est installé depuis son lever et aucun nuage ne menace de déverser son trop plein sur les pèlerins qui envahissent lentement l’immense place devant la cité papale.

Les femelles couvent dans les arbres des parcs de la ville et il n’est pas encore nécessaire de courir à la recherche de la nourriture exigée par la progéniture à venir. Se disputer pour passer le temps ne leur est pas encore venu à l’esprit. Alors les merles, qui n’ont pas d’annonce à faire, s’ennuient. Ils papotent et l’écho de leurs conversations vole de cheminées en cheminées.

Si les pèlerins qui continuent d’envahir la place étaient familiarisés avec le langage de ces oiseaux espiègles, ils tendraient soudain l’oreille car une question a fusée d’un gosier :

- Est-ce que l’un de vous a déjà entendu parler des « Prophéties de Saint-Malachie » ?

Sur les toits le silence se fait instantanément et des becs s’ouvrent d’étonnement jusqu’à ce qu’une petite voix, timide, sorte d’une gouttière, tout en haut du bâtiment où se trouvent les appartements du pape :

- Moi, je connais. J’ai entendu deux cardinaux en uniforme qui s’entretenaient de ces prophéties. Ils chuchotaient dans une pièce sous les toits dont la fenêtre donne sur la gouttière dans laquelle, pour préparer le nid de ma compagne, je ramassais des brindilles apportées par le vent. Et à la façon que ces deux personnages avaient de ne pas élever la voix, j’ai tout de suite soupçonné quelque mystère.

- Et qu’est-ce qu’ils disaient, ces cardinaux en uniforme ? reprend le questionneur.

- Que, selon ce Saint-Malachie, leur pape serait l’avant dernier, et qu’après lui reviendrait le tout premier.

- C’était qui, le tout premier ? demande une troisième voix. Sans doute un jeune ignorant né de l’année dernière.

- Ils ont parlé de Saint-Pierre. Lui, nous le connaissons tous. Tous sauf un, apparemment.

Approbation générale sur les toits. Cacophonie. Bien sûr que tous connaissent le fondateur ! « Tu es Pierre et sur cette pierre… »

- Et après, qu’est-ce qu’ils ont ajouté ? se manifeste à nouveau la première voix, impatiente.

- Je n’ai pas pu tout entendre. Je vous rappelle qu’ils parlaient très bas, continue le narrateur improvisé. Il était question de la fin de la papauté, de l’Ère du Verseau et du fait que les hommes n’auraient plus besoin de prêtres ou d’édifices religieux pour rester en rapport avec Dieu. Que Dieu serait directement en contact avec tous les humains, dans leur tête. Et puis ils ont enchaîné sur la devise citée par Saint-Malachie concernant notre pape, le dernier avant le retour de Saint-Pierre : « La gloire de l’olivier » ou « La gloire de l’olive ». Ils n’avaient pas l’air de bien savoir qu’elle était la bonne version.

- Et il y a vraiment un rapport entre les papes et leurs devises ? interroge à nouveau la jeune, mais curieuse, voix de l’ignorance.

- S’il faut en croire les deux cardinaux, saint Malachie a attribué à chaque pape, depuis l’an 1100 et quelques années, une devise qui lui correspondrait, soit par son nom, soit par son passé, soit encore par les événements de son sacerdoce et je ne sais quoi d’autre.

- Et pour le nôtre de pape ? L’actuel ?

- Ils n’avaient apparemment rien trouvé concernant l’homme lui-même ou son passé, reprend le narrateur, par contre l’environnement mondial les inspirait bien, et en particulier l’essor que semble prendre la religion musulmane.

- Et pourquoi ça ? reprennent plusieurs voix avec ensemble.

- C’est pourtant simple ! Réfléchissez ! L’olivier, c’est un arbre qui pousse et produit des olives tout autour de la Méditerranée. Et la religion musulmane y est plutôt à l’aise et en expansion, parfois agressive, non ? Alors, de là à faire le rapprochement avec la devise de Benoît XVI… Ils ont même fait allusion à un lointain passé où ces musulmans étaient déjà installés jusqu’en Espagne. Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre. Ils ont fermé ce chapitre-là en disant que de toute façon, si Malachie a encore raison, avec l’arrivée du Verseau, les musulmans auront, en fin de compte, les mêmes relations à Dieu que les chrétiens et tous les autres, dans la tête et rien que dans la tête. Plus besoin de temples, d’églises, de mosquées et plus de fanatisme en rapport avec les religions.

- Tu as dit : « Ils ont fermé ce chapitre-là », l’interrompt la toute première voix. Ils en ont ouvert un second ?

- Oui. Un tout frais. Pas encore très net dans leur esprit. Un projet plutôt qu’une certitude, mais également en rapport avec la Méditerranée. Il était question du Président des Français qui cherche à fédérer les pays du pourtour méditerranéen dans une union qui, là aussi, aurait fatalement un rapport avec l’olivier de la devise et ses fruits.

- Dites-moi, les frangins, fait alors une voix nouvelle avec un brin d’ironie, la religion, le bien-être des peuples, l’avenir des humains, ce ne serait pas le boulot des colombes, plutôt que celui des merles moqueurs et cancaniers ?

- Peut-être bien, réplique celui qui a demandé au tout début si quelqu’un avait entendu parler de la prophétie, mais tes colombes sont bien trop timides pour oser aborder en public de pareils sujets. Alors autant que les cancaniers cancanent, peut-être qu’il y aura un ou deux esprits assez ouverts pour les entendre, dans la foule des humains qui s’entassent sur la place. 

 

 

                                                                                Antoine CHABREH

3
mar 2011
Posté dans Fables par lesfablesdechabreh à 8:23 | Pas de réponses »

Géo, souriceau du dehors, rêvasse. Les yeux clos, il somnole. Bien abrité sous quelques feuilles sèches accumulées contre le tronc d’un arbre du petit bois dans lequel il a élu domicile, il profite de la douceur du jour sans pour autant subir les rayons du soleil qui filtrent au travers des branches. Le regard et les pensées dans le vague il ne montre, de la vigilance qui caractérise toujours sa race, que le frémissement perpétuel de ses longues moustaches qui débordent du feuillage. Tous les sons et toutes les odeurs qui lui parviennent lui sont familiers.

Tout à coup un mouvement inhabituel à peine perceptible à des moustaches moins attentives, un changement dans le déplacement de l’air, quelque chose d’insolite, le ramène soudain à la réalité. Là, devant lui, se frayant un passage dans la végétation, une forme minuscule avance péniblement dans sa direction en jetant autour d’elle des regards effrayés. Un frère de race, portant sur l’épaule un baluchon qui se balance au bout d’un bâton, se bat contre la nature. C’est alors que, surgissant à l’improviste et sans avoir été détecté, l’attention de Géo étant braquée sur son frère de race, un chien déboule à toute vitesse, langue pendante, immédiatement suivi par un petit d’homme. Énormes, monstrueux, ils traversent le champ de vision des souriceaux et disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus. Le frère au baluchon s’est statufié. Il tremble de tous ses membres et n’ose plus faire un mouvement. Alors Géo avance le museau hors de son abri et l’interpelle :

- Viens par ici, frère, dépêche-toi !

D’abord surpris l’autre l’aperçoit et se précipite pour le rejoindre sous son tas de feuilles. Tout essoufflé et encore tremblant il déclare d’emblée :

- J’ai eu peur ! J’ai bien cru que ce gamin et son chien allaient me piétiner ! Qui es-tu ?

- Je m’appelle Géo et je suis un souriceau du dehors. Et toi ?

- Je m’appelle Gus, répond le nouvel arrivant, et si j’utilise ton système de décryptage, je suis, ou plutôt j’étais, un souriceau du dedans.

- Et tu vas où avec ton baluchon, frère Gus ?

- Aucune idée ! Je fuis ! Je m’en vais ! Je ne les supporte plus !

- Qui ?

- Les humains qui travaillent dans le bureau de poste où j’avais élu domicile ! Les grévistes fonctionnaires.

- D’accord, je suis un plouc, frère souriceau du dedans, mais j’ai un peu vécu tout de même ! Je suppose que tu fais allusion à ces individus qui perturbent la bonne marche de leur entreprise en manifestant une perpétuelle insatisfaction et qui s’abstiennent, périodiquement et régulièrement, de travailler. Ce ne sont pas des grévistes fonctionnaires, mais des fonctionnaires grévistes.

- Ah, mais non ! J’ai bien dit grévistes fonctionnaires et je le maintiens. Ces gens-là ont institutionnalisé la grève. Ils sont grévistes avant d’être fonctionnaires. Même quand ils s’activent, ils ne parlent que de grève, ne vivent que pour la grève et sont en permanence en train de préparer la suivante. Leur vrai métier c’est gréviste. Et comme ils sont employés de l’État et ne risquent guère de sanction, ils sont plus occupés à cette activité qu’à ce qui devrait être leur travail quotidien.

- Respire, Gus, suggère Géo.

- Je respirerai plus tard. Il faut d’abord que je me vide ! poursuit Gus. Figure-toi que quand ce n’est pas de leurs propres grèves qu’ils s’entretiennent, ils embrayent sur celles des autres. La semaine dernière j’ai eu droit à la grève des dockers de je ne sais plus quel port français. Une grève qui les a enchantés parce qu’elle avait toutes les chances d’être interminable une fois de plus et que les marchandises ne seraient plus déchargées des bateaux qui, par la force des choses, allaient embouteiller le port en question. Même moi, petite souris supposée être plus stupide qu’eux, j’aurais pu leur dire que ces grèves à répétition étaient le plus sûr moyen d’envoyer les bateaux se faire décharger ailleurs, définitivement, et que ça finirait par se retourner contre les grévistes, et qu’à force, ils allaient devenir des grévistes chômeurs. Cette Congrégation de Gugus Tueur me donne la nausée !

- C’est quoi ça ? Ta congrégation de je ne sais quoi ?

- Ils appellent ça la C.G.T. ! Elle est supposée représenter les travailleurs ! En réalité elle détruit lentement le marché du travail et elle se fiche éperdument du sort desdits travailleurs ! Quand il n’y aura plus de boulot les gogos seront encore plus nombreux à venir payer des cotisations pour se faire gruger !

- Tu m’as l’air bien remonté, petit frère !

- Mais je le suis ! Il est vrai qu’au bureau de poste j’ai bien profité de cette mentalité. Souvent, pendant qu’il y en a un qui bosse au guichet face aux clients qui font la queue, les autres se montent le bourrichon dans la pièce d’à côté en fumant et en cassant la croûte. Et le casse-croûte c’est un tas de bonnes choses qui terminent par terre ou qu’on oublie et qui font que j’ai supporté leurs bavardages jusqu’à aujourd’hui.

- Et toutes ces bonnes choses ne t’ont pas incité à endurer la situation ? Après tout, la grève, ce n’est pas ton problème. Qu’est-ce que tu en as à fiche ?

- L’absurdité du comportement de ces gens agresse mon intelligence de souris, frère Géo. Et le comble c’est que, ce matin, une des femmes est arrivée avec un sourire jusque derrière les oreilles en clamant que son fils de seize ans a été élu, la veille, vice-président de sa fédération de lycéens. Et devine quoi ! Le rejeton organise aujourd’hui même une assemblée générale pour appeler les autres lycéens au boycott du cours de chimie. Il n’aime pas sa prof. Là, j’ai pété les plombs ! J’ai fait mon baluchon et me voilà. Si la progéniture s’y met aussi…

- Ici tu vas pouvoir oublier la bêtise humaine, Gus. Tu verras, même si tu ne bénéficies plus de la sécurité des locaux, pour un souriceau du dehors il y a des choses plus saines et plus agréables à manger que des croûtons de pains et de vieux morceaux de fromage, et il y a aussi, dans les environs immédiats, deux ou trois jolies petites frimousses aguichantes dont je vais avoir l’immense plaisir de te faire découvrir quelques-uns des avantages. 

 

                         

                                                                               Antoine CHABREH

3
mar 2011
Posté dans Fables par lesfablesdechabreh à 8:20 | Pas de réponses »

Deux petits champignons s’entretiennent discrètement sur le rebord intérieur d’une fenêtre :

- As-tu reconnu celui qui vient de nous poser ici ? demande l’un d’eux.

- Bien sûr ! répond son compagnon, c’est l’abominable fermier dont tous les êtres vivants des environs ont peur !

- Tout juste, petit frère. Cet infâme personnage ne va pas tarder à nous jeter sur son tas de fumier et nous serons morts pour rien !

- Je sais, mais à quoi sers de nous lamenter ? Il ne nous est pas plus possible de modifier notre destin que celui de ce mauvais homme et de sa compagne. En tout cas, ce n’est plus possible depuis qu’il nous a retirés du panier.

Ainsi parlent deux petits champignons ramassés le matin même dans la forêt proche.

Ils avaient été cueillis et déposés au milieu de leurs semblables par la fermière en attendant que son mari fasse le tri, elle-même étant incapable de distinguer les comestibles de ceux qui ne le sont pas.

Le méchant homme, lui, savait parfaitement faire la différence et les deux compères s’étaient retrouvés sur le rebord de la fenêtre tandis que leurs frères consommables, dans le panier, avaient été déposés sur le sol, devant cette même fenêtre. Car les deux gaillards, non contents de n’être pas comestibles, étaient rien moins que mortels et susceptibles de contaminer toute préparation les intégrants dans sa composition.

Son travail de sélection achevé, le sinistre bonhomme en avait informé sa femme avec hargne avant de retourner vers quelque mauvaise action. La mésentente de ces êtres était aussi connue que leur méchanceté envers toutes les formes de vie. D’ailleurs le monde animal, celui des végétaux et tous les humains des environs, faisaient en sorte de les éviter.

Sur leur rebord de fenêtre, les deux champignons en sont maintenant à énumérer quelques-uns des méfaits dont ils ont eu connaissance dans leur si courte vie, que ce soit par leur propre expérience ou par les récits de voisins plus anciens :

- Je ressens encore la frayeur de la gentille mésange qui picorait près de nous et que ce sale bonhomme a essayé de tuer, juste pour le plaisir, en lui jetant une pierre. Le projectile ne nous a d’ailleurs manqués, nous, que de très peu !

- Et la grosse limace rouge qui a failli être écrasée, volontairement, sous le sabot rageur de la fermière ? Elle serait morte si l’herbe n’avait pas été aussi épaisse à cet endroit. Ces gens sont des assassins !

- La grande pie qui lustrait son plumage noir et blanc et qui nichait dans le chêne tordu n’a pas pu échapper au coup de fusil, elle. Elle n’était pourtant pas comestible !

- Ce qui fait qu’il n’a même pas pris la peine de ramasser son corps meurtri !

- Le pauvre chêne, lui, pleurait des gouttes de sève là où il a été atteint par les gros plombs qui n’avaient pas été fatals à l’oiseau.

- Ces êtres vivent décidément depuis bien trop longtemps, mon frère ! Regarde, même lorsqu’ils n’agissent pas directement, ils trouvent moyen de faire faire par d’autres leurs actes néfastes. Je pense à tous ces épouvantails dispersés autour de la ferme et jusque dans des endroits où ils ne sont d’aucune utilité. J’entends encore le cri de frayeur de la petite biche dont le cœur a bien failli lâcher lorsqu’elle s’est trouvée face à l’un de ces personnages si bien imités.

- Nous n’en finirons jamais d’énumérer toutes les vilaines actions de ces méchantes gens, petit frère. Ici, une racine est détruite à coup de hache parce qu’elle fait obstacle au pied de l’homme ; là, les poissons de la rivière sont empoisonnés parce qu’ils attirent les pêcheurs ; là-bas, c’est l’écureuil espiègle qu’un piège mutile parce qu’il grignote quelques noisettes ! Pourquoi faut-il que de pareils êtres aient le droit d’exister ?

- Que pouvons-nous y faire, nous, vénéneux, mais dans l’incapacité de faire plus que pleurer sur le sort de tous ces malheureux ? Pourquoi a-t-il fallu que ce sale bonhomme nous retire du panier ?

- Ah ! Si nous pouvions y retourner, petit frère ! La fermière n’y verrait que du feu. Elle n’a plus aucune raison de se méfier maintenant.

- Et demain matin il n’y aurait plus de fermier pour exterminer les oiseaux et les biches !

- Et plus de fermière pour écraser les gentilles limaces ou empoisonner les poissons !

- Plus que deux cadavres inoffensifs, frère, tu imagines ?

- J’imagine, petit frère. Le village est trop éloigné pour que l’un ou l’autre puisse se traîner à la recherche du moindre secours lorsque le ventre commencera à distiller sa douleur. Il sera trop tard et la mort sera sur eux !

- Malheureusement nous rêvons ! Nous n’avons aucun moyen de retourner dans le panier.

- Si tu étais en équilibre instable, comme moi, tu pourrais. Tu es tout au bord et le panier est juste au-dessous de toi.

- C’est vrai, mais je ne suis pas en équilibre instable et c’est bien dommage !

- Réfléchi, frère ! Si je perds l’équilibre dans ta direction et que je te heurte, peut-être que l’un de nous aura la chance d’atterrir dans le panier. Cela vaut la peine d’essayer, non ?

- Et comment ! Tu es un vrai génie !

Quelques instants plus tard la voix du premier champignon se fait entendre :

- J’y suis, petit frère. Et toi ?

- Moi aussi. C’est gagné ! Enfin presque. Si la méchante fermière prépare le repas du soir avant le retour de son horrible mari, ce coin de terre va pouvoir revivre.

La fermière n’a pas soupçonné un seul instant la présente des deux intrus qui se sont laissés découper puis frire sans aucun regret.

Dans quelles douleurs sont partis les fermiers monstrueux ne sera jamais raconté par personne, les champignons justiciers n’étant plus là pour en faire le récit.

 

 

 

                                                                                   Antoine CHABREH

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