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CHAPITRE 1- Contact avec l’Eden.

3 mars, 2011
Romans | Pas de réponses »

                                                         Antoine CHABREH

                                                                EDENA

 

 

                                      Le temps seul peut permettre à certaines

                                  vérités de s’extraire du fatras des croyances

                                                         et des idées reçues.

 

  

Les êtres et les lieux cités dans cet ouvrage qui oscille entre le roman et le document, sont les résultats de contacts avec des entités par le truchement de médiums. Si notre mental étroit de terriens du 21ème siècle, à quelques exceptions près, ne nous permet pas de les voir, ils n’en sont pas moins réels pour autant. De toute façon les légendes trouvent leur source dans les réalités d’un passé lointain, apparemment oublié de tous et cependant toujours présent par leur intermédiaire.

Le personnage principal de cet ouvrage, Antoine, qui a failli périr noyé, est sauvé par des dauphins et transporté par eux sur une île que ni l’œil humain, ni ses instruments, ne peuvent détecter. Sur cette île, Antoine trouve un personnage singulier doté de pouvoirs étonnants, mais qui devraient être à la porté de tous les hommes s’ils pouvaient utiliser toutes les potentialités de leur cerveau. Grâce à cet homme et aux pouvoirs que l’île donne à ses occupants, Antoine va de découvertes en découvertes. Il apprend à partager la vie de deux peuples de l’eau tellement plus intelligents que les humains et pour qui nous ne sommes que des « poissons à deux pattes ». C’est dire l’opinion qu’ils ont de nous. Au fond de l’océan, il entre en contact avec un peuple naufragé, depuis des millénaires, d’une autre galaxie. À l’intérieur de l’une des plus hautes de nos montagnes, il découvre les derniers représentants d’une civilisation, issue d’une autre race-mère, qui a rendu la planète inhabitable par le mal atomique et dont les serviteurs nous sont connus sous le nom de Yétis. Il va savourer les beautés d’Océambre, la première civilisation de notre propre race-mère, condamnée à exister sous l’eau, la surface des terres étant interdite à la vie. Les hommes-oiseaux, gravés sur les rochers de l’île de Pâques, sont les derniers vestiges d’une civilisation qui n’a, malheureusement tant elle était belle, duré que deux ou trois générations. Sur une planète d’un monde parallèle, il va retrouver des êtres fabuleux, les licornes, qui habitèrent jadis une planète du système solaire, Terrom, dont une guerre avec les terriens a laissé des débris entre Mars et Jupiter. Etc. Le monde est si différent de ce que nos sens limités peuvent en connaître.

L'île d'Edena cliquer image pour agrandir.

 CHAPITRE I 

Une troupe de dauphins m’a sauvé de la noyade.

Assis sur le sable je n’arrive pas à me faire à l’idée de ma présence sur cette plage car, si je sais parfaitement comment j’y suis arrivé, je n’en suis pas moins incapable d’admettre que cela soit possible.

Nous sommes le 2 décembre et il va être midi à ma montre que je consulte d’un coup d’œil.

Je faisais ce même geste, il y a quelques heures, dans ma cabine du « Papeete », une espèce de paquebot d’avant la dernière guerre, moitié caboteur moitié bateau de plaisance à vocation buissonnière. Imposant par la taille, mais vétuste, il erre d’île en île, depuis plusieurs décennies, dans ce vaste Pacifique que j’ai résolu de visiter en laissant à la fantaisie spéculative du commandant le soin de fixer les étapes de mon exploration.

Du fret avait été embarqué dans les îles Phœnix, la semaine précédente, et depuis nous naviguions plus ou moins vers l’est en faisant des zigzags, dans le dessein de livrer cette marchandise sur des poussières perdues au milieu de l’océan.

Ce matin donc, à peine éveillé, j’avais eu la visite d’un homme d’équipage venu m’informer d’une invitation à déjeuner au carré des officiers. Dans mon esprit, cela ne pouvait signifier qu’un nouveau changement dans l’itinéraire du malgré tout toujours vaillant « Papeete ». J’étais acquis d’avance car la route du rafiot m’importait peu. Rien ne me pressait.

Le matelot avait profité de sa visite pour me signaler, avec un plaisir mal dissimulé, que nous arrivions sur un fort grain qui risquait de nous malmener avec une certaine brutalité.

Ma montre indiquait un peu plus de sept heures. Chemise et pantalon enfilés rapidement sur mon maillot de bain, je m’étais précipité, pieds nus, vers le pont, pour voir de plus près la tempête annoncée.

Nous étions arrivés en même temps, moi sur le pont et la tempête sur le bateau. Les superstructures se détachaient sur un ciel d’un noir d’encre et le vent entamait un concert funèbre qui m’avait fait hésiter à m’aventurer au-dehors. Mais, si l’intérieur du « Papeete » offrait des perspectives amicales, à défaut d’être tout à fait sûres, la curiosité, plus forte que la crainte, m’avait poussé hors de l’écoutille.

Ce que le matelot avait appelé un fort grain, entreprenait déjà de nous secouer férocement dans le claquement assourdissant des rafales de vent. Les hommes d’équipage encore sur le pont, s’agrippaient aux moindres aspérités ou cherchaient à se mettre à l’abri.

Au milieu de tout ce vacarme des sons familiers étaient parvenus jusqu’à mes oreilles. Depuis que je naviguais dans le Pacifique, j’avais souvent entendu le cri des dauphins. À en croire le raffut qu’ils faisaient et qui parvenait à dominer les bruits de la tempête, ils devaient être nombreux et proches. Ils étaient là en effet, tout autour, et semblaient danser, dressés sur leur queue, narguant les flots déchaînés qui les portaient à hauteur du bastingage, vague après vague. J’étais fasciné ! Certains de ces mammifères marins se faisaient même déposer sur le pont avant de se laisser ensuite glisser avec l’eau qui refluait. Et c’est là que je m’étais fait piéger. Irrésistiblement attiré j’avais profité d’une accalmie pour m’avancer. Bien sûr, je ne voulais rien d’autre qu’un rapide contact, une caresse à l’un d’entre eux, avant de retourner me mettre à l’abri ! Seulement j’étais trop avancé lorsque le vent avait repris brutalement et mon imprudence m’avait été fatale. Roulé comme un fétu de paille, incapable de la moindre réaction, j’avais été jeté par-dessus bord.

Le temps de reprendre mes esprits et de remonter péniblement à la surface, j’avais constaté que le « Papeete » n’était déjà plus à portée de voix. De toute façon, avec la tempête, et même si quelqu’un avait eu la bonne idée de me voir emporté, il aurait été impossible au commandant de faire machine arrière assez rapidement pour retrouver l’endroit où j’avais été balayé par les vagues.

J’étais fichu et seul responsable de cette situation ! Que ce soit à l’est, au nord, au sud ou à l’ouest il n’y avait que de l’océan et sur des distances que je m’étais refusé à imaginer. Les plus courtes devaient se mesurer en centaines de milles et encore à la condition de savoir repérer une île avec précision.

J’avais froid. J’étais bousculé par les vagues et assourdi par leur bruit et celui du vent. Pourtant, je n’étais pas affolé. Je dois avoir un côté fataliste dont j’ignorais l’existence et qui m’a été bien utile en la circonstance. Deux possibilités s’offraient à moi : me laisser couler sur place pour en finir rapidement ou nager jusqu’à épuisement en espérant disparaître dans une quasi-inconscience. De toute manière ce serait vite fait, étant donné mes très relatives qualités de nageur de fond.

Quel miracle espérer dans cet environnement de fureur liquide ?

Je n’avais pas encore décidé de ce que j’allais faire lorsque les dauphins s’étaient à nouveau manifestés. Je les avais oubliés pendant les quelques secondes dramatiques écoulées. Ils étaient pourtant aussi la cause de mon malheur ! Il y en avait maintenant une bonne vingtaine autour de moi et ils semblaient me saluer joyeusement, comme satisfaits du bon tour qu’ils venaient de me jouer.

-  Vous pouvez vous réjouir, vous ne risquez rien, vous ! Vous êtes dans votre élément !

Mais parler m’avait fait avaler quantité d’eau et n’avait en rien empêché les dauphins de poursuivre leur sarabande, allant même jusqu’à venir au contact.

J’avais lu, un jour, que des dauphins sauvaient parfois la vie de baigneurs en les aidant à regagner le rivage. Mais il n’y avait pas de rivage dans ce coin du Pacifique et les quelques spécimens qui dansaient autour de moi n’avaient certainement pas lu l’article. Même si certains d’entre eux étaient dévoués aux hommes, ils ne devaient pas nécessairement courir les océans à ma recherche.

Je me trompais. Non seulement, les dauphins dévoués existaient, mais ils devaient l’être tous car ceux qui m’entouraient avaient tout fait pour me le démontrer. L’un après l’autre ils s’étaient glissés sous moi et m’avaient transporté sur plusieurs mètres avant de me laisser retomber. Il m’avait fallu un bon moment pour comprendre qu’ils se proposaient de me prendre en charge. À la suite de cet éclair de lucidité je m’étais agrippé à la nageoire dorsale d’un grand spécimen au dos sombre, presque noir, avec le dessus de la tête et les flancs d’un blanc brillant, ce qui avait aussitôt déclenché un concert de sifflements joyeux.

À défaut d’être assuré de survivre, je savais que je n’étais plus seul sur ce coin d’océan. Je ne crois pas que plus de quelques minutes s’étaient écoulées depuis ma chute, mais elles avaient changé certaines visions que je me faisais du monde. En particulier je m’étais trouvé des amis capables de se faire comprendre sans utiliser la parole, des amis qui n’appartenaient pas au genre humain mais n’hésitaient cependant pas à venir à son secours. Restait maintenant à savoir ce qu’ils entendaient faire de cet individu accroché à leurs basques et qu’ils tractaient à toute vitesse vers ce que je pensais être le nord ou le nord-ouest, laissant le « Papeete », encore vaguement visible, poursuivre sa route, plein est, dans la tempête.

-  Pourquoi allez-vous dans cette direction ? Il n’y a rien sur des centaines de milles ! Pourquoi ne pas poursuivre le bateau ? 

Je ne pouvais m’empêcher de leur parler. J’étais convaincu qu’ils me comprenaient parfaitement, même si leur petit œil intelligent ne m’apportait aucune réponse. Je n’avais d’autre solution que de me laisser faire.

Il y avait un bon moment que le grand dauphin me tirait lorsqu’il avait accéléré brutalement, me forçant à lâcher prise et provoquant un instant de panique. Mais le plus proche de ses congénères était venu prendre le relais et nous étions repartis, toujours en droite ligne.

Cette direction m’obsédait car nous nous dirigions vers un endroit du Pacifique absolument vide de toute terre.

Le temps passant, j’avais commencé à sentir mon corps s’engourdir et éprouvé des difficultés à maintenir ma prise. De leur côté, les dauphins devaient sentir la fatigue, eux aussi, mais ils filaient toujours bon train, se contentant de relais plus courts.

Cela avait duré au point que l’engourdissement de mon corps s’était communiqué à mon cerveau sans être perturbé par les prises de relais, et qu’il avait fallu un changement notable dans le comportement de mes amis pour me sortir de ma torpeur. Certains sautaient hors de l’eau comme pour attirer mon attention sur quelque chose. Ils sifflaient et caquetaient comme lors de la prise de contact, mais je ne voyais rien, même en levant la tête autant que cela m’était possible. Pas le plus petit bout de bateau, rien pour justifier cette agitation. Pourtant, quelque chose avait indiscutablement provoqué ce changement. Il ne pouvait en être autrement. Et nous filions toujours aussi droit et aussi vite. Leur radar avait certainement perçu un bateau que le regard ne pouvait encore enregistrer. Puis une forme était enfin apparue sur l’horizon et s’était rapidement rapprochée.

- Comment saviez-vous qu’il y avait un bateau à cet endroit ? Et pourquoi celui-là plutôt que le « Papeete » ? 

Encore ce réflexe très humain d’utiliser la parole pour dire des stupidités ! Ces charmants mammifères avaient un objectif, c’était évident, car ils auraient pu s’éviter la corvée du remorquage. Ils agissaient donc de propos délibéré et je m’étais trouvé avec un problème supplémentaire sur les bras puisqu’il m’avait fallu admettre que j’étais agrippé, depuis plusieurs heures, aux nageoires d’êtres intelligents accomplissant un acte réfléchi en ma faveur.

Mes réflexions avaient été interrompues à ce stade, car la forme vague prise pour un bateau, s’était muée en paysage. Malgré les brûlures infligées à mes yeux par le sel de mer, j’avais commencé à distinguer le sommet d’une montagne. Quelques minutes plus tard il était devenu évident que nous nous dirigions vers une terre posée au beau milieu de l’élément liquide. Le nouveau problème c’est que nous devions être la proie d’un mirage. Aucune carte ne signalait une île en cet endroit exclusivement maritime, et qui plus est, particulièrement profond.

C’est pourtant sur ce mirage que les dauphins m’ont déposé, bien au sec sur une plage de sable blanc piqueté de rouge et de jaune et ils sont là, dans l’eau, à quelques mètres de moi, et il va être midi. Ils sont manifestement heureux de m’avoir conduit sain et sauf jusqu’ici et ils le montrent en exécutant des cabrioles qui les font jaillir hors de l’eau dans des sauts périlleux impressionnants. Leurs corps fuselés s’entrecroisent dans un ballet à la signification mystérieuse.

Mes sauveteurs sont tous d’une taille supérieure à ceux que j’ai pu voir auparavant. Je n’ai aucune idée de ce que je dois faire pour les remercier de m’avoir gardé en vie. Alors je leur adresse un petit signe de la main tout en disant merci à haute voix et je m’avance dans l’eau. Ils se sont immobilisés et attendent en me fixant d’un petit œil rieur. Celui qui a été le premier à me prendre en charge, avec ses flancs et son crâne blanc, s’est posé sur le sable dans l’eau peu profonde. Je m’agenouille près de lui et je dépose un baiser sur son front. Quelques instants encore le silence pèse sur le groupe et soudain c’est la folie ! Les vingt corps se lancent dans une danse effrénée faite de sauts, de plongeons, de piqués, de retournements et de je ne sais quelles cabrioles insensées, le tout accompagné d’une indescriptible et stridente cacophonie. Puis, tout aussi soudainement et avec un ensemble parfait, ils se dressent sur leur queue et se dirigent vers le large. Arrivés à hauteur des récifs qui brisent l’élan de l’océan à trois ou quatre cents mètres de la plage, ils plongent et je me retrouve seul.

Je suis si ému que je reste longtemps à genoux dans l’eau avant de prendre conscience de ma situation. J’ai assez étudié les cartes des îles avant de m’embarquer pour être certain qu’il n’y a que de l’eau dans cette région du Pacifique. Il ne peut y avoir, sous mes pieds, aucune terre reconnue par l’homme. À moins que mes amis dauphins ne m’aient transféré sur une autre planète, l’endroit où je suis n’existe pas.

Je retourne m’asseoir sur le sable, face à l’océan, et je reste un moment immobile, à écouter. Je suis sur une plage au beau milieu d’une petite crique et les sons qui me parviennent sont ceux que l’on peut entendre sur toutes les plages. Il y a le bruit des vagues, le souffle du vent et les cris des oiseaux de mer. Pourtant, ils me parviennent comme atténués, assourdis. Le choc des eaux contre les récifs, là-bas devant moi, jette vers le ciel des gerbes d’écume qui éclatent la lumière en millions de soleils. Mais le spectacle est plus visuel qu’auditif, comme si les sons étaient renvoyés vers le large. Le vent d’est, qui arrive sur ma gauche et saute par-dessus des rochers, me frôle gentiment au passage en libérant quelques embruns. Il n’a plus rien de commun avec cette force qui pousse brutalement les flots contre les récifs. Le bruit en est comme étouffé, comme avalé par les rochers eux-mêmes. Les oiseaux de mer, dont les cris ont habituellement une stridence passablement incommodante, semblent retenir leur puissance vocale pour ne pas déranger. Dans le ciel agrémenté de quelques nuages épars, Sa Majesté Soleil, au zénith, chauffe juste assez pour être agréable.

La première impression qui domine, ici, c’est que tout paraît tourné vers une subtile recherche de calme et de sérénité. C’est en tout cas une sensation qui s’impose et qui aurait pu être apaisante si j’en avais éprouvé le besoin. Car je suis serein, malgré ma situation, et je ne m’en étonne même pas. Je constate les choses sans frayeur. Je ne suis ni réjoui ni affecté.

Je décide de partir en exploration et, en me redressant, mon premier réflexe est d’aller vers la partie basse à droite, la plus facile car sans rochers. Je réalise tout de suite mon erreur et fais demi-tour. À l’est commence une arête rocheuse qui s’élève progressivement jusqu’au pic volcanique qui domine le paysage. Un peu d’altitude devrait me permettre d’avoir une idée plus précise des lieux.

La roche sur laquelle je m’engage est le rebord d’une falaise qui plonge dans l’océan. La partie émergée n’est que de quelques mètres, sous mes pieds. Elle s’élève régulièrement en direction du nord et de la montagne. Les vagues s’y brisent sans violence et presque en silence. Par contre, elles m’aspergent copieusement ce qui ne fait que me mouiller un peu plus. Pourtant je n’ai pas froid, la température est douce et il ne devrait pas me falloir longtemps pour sécher, une fois à l’abri. L’eau est si pure que je peux voir les étoiles de mer et les coquillages, accrochés à la paroi, sur plusieurs mètres de profondeur. Un peu plus loin, devant moi, la falaise fait une sorte de dos d’âne qui émerge de la végétation humide et dense qui rampe sous le vent léger. Je me remets en marche et cela devient plus pénible sur ce terrain légèrement ascendant, accidenté et glissant, auquel mes pieds nus ont du mal à adhérer.

C’est en progressant sur ce sol humide et dangereux que je réalise tout à coup l’incroyable de ma situation. Quelque cinq heures plus tôt j’étais pris, sans aucune chance de survie, dans une tempête effroyable et je me retrouve maintenant sur la terre ferme, difficile d’en douter encore, grâce à une bande de dauphins dévoués et après des dizaines de milles accroché à leur nageoire dorsale. En fait, je ne sais même pas à quel moment nous sommes sortis de la tempête. Pas plus, d’ailleurs, que je ne sais ce que je vais devenir maintenant que la mort m’a laissé échapper. Je suis là, au milieu du Pacifique, perdu, et pourtant je continue à n’éprouver aucune inquiétude.

Je suis arrivé au sommet du dos d’âne et un bref tour d’horizon me confirme que cette terre est une île. Il ne me sera pas nécessaire de grimper plus haut pour en avoir la preuve. L’ensemble rocheux a la forme d’une immense virgule dont la partie renflée est le piton, au nord, et dont la queue aboutit à la petite crique dans laquelle les dauphins m’ont déposé. Toute la façade est plonge à pic dans l’océan tandis qu’à l’ouest la nature a accolé à cette masse inébranlable un paradis enchanteur sur le modèle des Iles de la Société, agrémenté d’un merveilleux lagon. Si, autour de moi, la végétation est rase, uniformément verte et plaquée au sol, elle grandit en taille à mesure qu’elle escalade les pentes en direction du sommet de l’île. Elle est variée et multicolore partout ailleurs. La virgule de roche semble avoir été placée là dans le dessein de servir de point d’ancrage à l’ensemble et d’abriter cet éden des vents d’est. J’ai comme l’impression d’être posé sur une gigantesque palette de peintre, une palette allongée dont toute la frange droite est couverte de peinture verte, épaisse, tandis que le reste s’habille de touches multicolores et chatoyantes.

Une barrière d’écume provoquée par des récifs entoure l’île, y compris la dure falaise de l’est, pourtant d’apparence difficilement abordable. Elle est seulement interrompue en deux endroits dont l’un a été utilisé par mes sauveteurs pour accéder à la petite crique. Le second se situe juste un peu au-dessus de l’entrée du lagon. Tout cela ressemble à un système naturel de protection.

Ma connaissance de la flore locale est assez limitée et je ne suis capable de discerner dans le paysage que les cocotiers, nombreux évidemment, et les palétuviers et autres flamboyants dont les dominantes rouges font saillie dans le décor. Mais un cacatoès, ça, je suis parfaitement en mesure de le reconnaître lorsque j’en rencontre un. Celui qui vient d’apparaître sur un buisson au pied de mon perchoir m’ausculte d’un œil malicieux comme s’il était heureux de la surprise qu’il me fait. Sa tête est penchée de côté et sa crête jaune, animée d’un mouvement permanent d’avant en arrière, est révélatrice de l’intérêt qu’il me porte. La tache blanche qu’il fait sur son environnement est comme une invite amicale encore accentuée par trois congénères qui arrivent en se dandinant. Je saute de mon rocher et je m’accroupis devant eux. Ils n’ont qu’un très léger mouvement de recul.

-  Vous n’êtes pas vraiment craintifs, les amis. Auriez-vous déjà eu des contacts avec le genre humain ?

Au son de ma voix, ils penchent un peu plus la tête, mais restent là à attendre, tranquilles et attentifs.

Avec la présence de ces petits êtres, je prends conscience de la vie qui règne autour de moi. Des lézards courent sur les rochers, des crabes entrent ou sortent de l’eau et des poissons, des nuées de poissons, lancent des éclairs de couleurs dans toutes les directions. Sérénité, lumière, couleur. Je me surprends à penser que cet endroit doit être le Paradis et que c’est pour cette raison qu’il est protégé de tous côtés et qu’il ne figure pas sur les cartes.

De prime abord, l’île doit être deux fois plus longue que large et son sommet volcanique culmine probablement vers quatre ou cinq cents mètres. J’ai toujours eu un sens inné des proportions et des distances. De profondes vallées découpent la montagne en larges tranches. Au fond de l’une d’elles je devine un tracé argenté qui est certainement un torrent ou plutôt une petite rivière, si je m’en tiens à l’ambiance des lieux. Deux grands aigles planent au-dessus du piton en donnant de loin en loin quelques coups d’ailes.

Les cacatoès m’observent toujours et j’en viens à me demander ce que ces volatiles, qu’un vague savoir me dit originaires du sud de l’Asie, peuvent bien faire ici. Il est vrai que ce n’est jamais qu’un mystère de plus.

Je détaille maintenant la partie la plus accueillante de cette terre providentielle. Elle est en partie couverte de cocotiers, uniformément penchés vers l’ouest, ainsi que d’une végétation luxuriante et colorée qui allie le jaune de minuscules buissons au rouge déjà repéré des flamboyants, en passant par toute la gamme des couleurs. Si ce n’était pas totalement contradictoire je dirais même qu’il y a là des cerisiers et des poiriers, pour ne citer qu’eux parmi les arbres qui me sont familiers.

C’est une large étendue plate qui se relève légèrement aux abords de la masse rocheuse. Elle débute au nord, en partie cachée par le piton, s’arrondit largement à l’ouest, revient en englobant le lagon et se termine par une courbe superbe dans la petite crique de mon arrivée. L’eau du lagon est si limpide que j’en devine le fond depuis ma position. Son accès à l’océan est étroit. Le ruban argenté descendu de la montagne le longe un moment avant de s’y jeter. Cette île est la réunion d’un massif volcanique et d’un atoll avec son lagon et si je dois être le nouveau Robinson, installé là par des dauphins, ce sera dans un lieu enchanteur.

Les quatre psittacidés prennent tout à coup leur essor et filent à tire-d’aile en criaillant à qui mieux mieux.  La dizaine de mètres de dénivellation entre ma position et le lagon, vers quoi ils se dirigent, leur assure un vol tendu. Alors qu’ils deviennent difficiles à distinguer, ils se posent sur la plage aux pieds d’un homme qui vient de surgir d’un bosquet de cocotiers.

J’en reste stupéfait avant de réaliser que je ne suis pas seul et qu’il y a au moins un autre être humain sur cette terre égarée dans les eaux. Malgré la distance, je vois que le personnage me fait de grands signes des deux bras pour m’inviter à venir jusqu’à lui et je me lance aussi vite que mes pieds nus m’en laissent la possibilité. Je ne voudrais pas que ce compagnon imprévu ne soit qu’un mirage.

Il est bien réel et m’accueille avec un large sourire en me tendant une main franche et chaleureuse :

-  Bienvenu sur Edéna, ami Antoine. 

Je prends la main avec empressement avant d’enregistrer qu’il m’a appelé par mon prénom. Je balbutie, essoufflé :

-  Comment pouvez-vous savoir qui je suis !

- Les explications viendront un peu plus tard. En attendant laisse tomber le vous et suis-moi. Je crois qu’il te faut d’abord te remettre de tes émotions, car j’imagine aisément tout ce que tu as dû ressentir depuis ce matin. Je m’appelle Jean-Marc et je sais que tu n’as pas eu le temps de prendre ton petit-déjeuner sur le « Papeete ».

- Alors bonjour Jean-Marc et merci d’être là. Est-ce que je peux savoir qui vous… pardon, qui tu es et quel est cet endroit qui n’existe pas sur les cartes ?

- Tu l’as dit toi-même, tout à l’heure, une sorte de Paradis.

- Tu peux lire en moi ?

- J’étais à l’affût des images émises par ton esprit.

- À l’affût des images !

- Tu comprendras vite. Je te dirai tout dans le détail, mais tu dois d’abord te mettre quelque chose sous la dent et prendre un bain d’eau douce pour éliminer le sel qui a séché sur ton corps.

- Un bain ? Ici ? Je comprends de moins en moins !

- Viens avec moi et tu verras.

Sans plus attendre Jean-Marc se retourne et s’enfonce sous les cocotiers. Je lui emboîte le pas et nous faisons une trentaine de mètres avant d’aboutir à une clairière en forme de cône tronqué penché vers l’ouest du fait des arbres qui l’entourent.

- Voilà, me dit-il, c’est ici que je vis et qu’il te faudra vivre.

D’un geste large, il désigne le décor circulaire. Sur la droite, les cocotiers font une voûte naturelle qui protège un abri aménagé avec des branches entrelacées et de larges feuilles. C’est une sorte de claie vive sous laquelle est installée une vaste couche faite de fourrures étranges, vertes et jaunes, superposées et d’une épaisseur considérable. Au centre de la clairière, directement sous la lumière du ciel, scintille l’eau d’un bassin naturel. De forme vaguement rectangulaire, il est entouré sur trois côtés de petits rochers, tandis que la partie qui nous fait face est une plage en miniature où l’eau clapote. Cette eau est manifestement courante, ce qui ne manque pas de surprendre puisque sans rapport apparent avec la rivière issue de la montagne. Elle est parcourue d’éclairs argentés émis par de petits poissons.

- La baignoire d’eau douce, dit Jean-Marc en montrant le bassin. Il faut la partager avec quelques poissons, mais ils sont plutôt amicaux. Tu devrais t’y plonger maintenant, pendant que j’achève de cuire ton déjeuner. Attention, l’eau est très froide, elle vient de l’intérieur. Le premier contact est difficile.

- Est-ce que tu vas enfin me donner quelques explications ?

- Après le bain, pendant que tu te restaureras.

J’ôte mes vêtements, maintenant raidis par le sel, et je m’avance. Les cacatoès se sont installés sur les rochers du bord et suivent attentivement chacun de mes gestes. Un peu en arrière, un transat est recouvert, lui aussi, d’une fourrure jaune et verte. Des oiseaux de différentes couleurs traversent la clairière en gazouillant tandis que des papillons volettent çà et là. Un parfum indéfinissable flotte dans l’air.

J’entre dans l’eau. Elle est glaciale ! J’hésite un instant, mais le petit œil observateur des cacatoès me décide. J’avance d’un coup et je m’accroupis. C’est terrible, mais cela ne dure que quelques brèves secondes avant que le froid ne cède la place à une voluptueuse sensation de bien être. Je m’immerge pour enlever également le sel de mes cheveux puis m’allonge en posant ma tête sur le sable. Je ferme les yeux et je laisse la vie entrer en moi par tous les pores de ma peau. Car c’est vraiment l’impression que me donne le contact de cette eau.

Le temps d’une pensée, il me revient le souvenir d’une lecture. Les rois de France, dans le passé, se rendaient à Etretat où ils pouvaient accéder secrètement à une rivière souterraine. Ils s’y trempaient pour se régénérer. Cette rivière descendait directement de l’Himalaya. Peut-être suis-je allongé dans une eau possédant les mêmes propriétés ?

- Jean-Marc ?

- Oui ?

- Est-ce que cette eau a des propriétés particulières ?

- Tu es encore plus réceptif que je ne l’imaginais ! L’île agit vite sur toi puisque tu as déjà compris ça. Cette eau a des propriétés remarquables, en effet. Ceux qui la boivent ou s’y baignent deviennent plus forts, plus résistants, ont l’esprit plus délié et peuvent accéder à des formes de pensées inconnues du reste de l’humanité actuelle.

- Elle aurait les mêmes effets que la rivière qui passe sous Etretat ?

- Exact. C’est d’ailleurs peut-être la même.

- Si loin !  Comment est-ce possible ?

- L’eau est le sang de la planète. Il y a sous la surface des terres autant d’eau, mers et océans mis à part, qu’au-dessus. Elle circule dans le corps du globe comme le sang dans notre organisme. Certains courants parcourent des distances fabuleuses en passant même sous les océans. C’est ainsi que de l’or trouvé en Europe peut parfaitement provenir directement des Andes. Le Nil, qui est déjà le fleuve le plus long du monde, ajoute encore considérablement à sa longueur si l’on considère sa partie non visible. C’est une vérité que les géographes apprendront peut-être un jour. Nous aurons l’occasion de parler plus longuement de ce fleuve extraordinaire.

Tout en parlant, Jean-Marc est revenu vers le bassin. Avec lui arrive une agréable odeur de poisson qui me fait saliver. Trop occupé à essayer de comprendre, je n’avais plus pensé à mon estomac qui se réveille brutalement. Il devra cependant attendre encore quelques instants car Jean-Marc vient aussi avec des explications dont je n’ai pas l’intention de perdre un seul mot :

- Il y a trente ans que je suis sur Edéna.  En arrivant j’étais myope et complètement perdu sans mes lunettes. Je n’en porte plus, comme tu peux le voir. Un mois de bains quotidiens et j’avais recouvré ma vue d’adolescent. Remisées au magasin des accessoires, les lunettes ! En fait, j’avais quarante ans et je les ai gardés. C’est tout dire ! Imprègne-toi tout de suite de cette vérité première que le corps humain est fait pour durer cent vingt ans et conserver presque jusqu’au bout la jeunesse de ses cellules. Ce sont les mauvaises habitudes de vie qui conduisent à une décrépitude précoce. L’évolution négative, déjà bien entamée pour moi, a été arrêtée net par un bain d’environ vingt minutes tous les jours pendant ce premier mois. Depuis cette époque, le bain et la vie naturelle à laquelle il n’est pas possible de se soustraire, ont fait de moi un jeune homme de soixante-dix ans. La Nature, avec un grand N, possède ce pouvoir de maintenir l’homme au plus haut de sa forme pratiquement jusqu’aux derniers instants. Et c’est valable aussi bien pour le physique que pour le mental.

- Alors, tu as vraiment soixante-dix ans ?

- Vraiment. Plus quelques mois.

J’ai des difficultés à accepter cette information. À regarder Jean-Marc je n’arrive déjà pas à lui donner quarante ans, alors soixante-dix ! Il est aussi grand que moi, qui mesure un mètre quatre-vingt-cinq, il a des muscles longs et noueux qui lui font une silhouette élancée mais qui dégage une force évidente. Son poil est châtain clair avec des cheveux mi-longs et son visage est couvert d’une courte barbe. Ses yeux, clairs, sont profonds comme l’océan qui nous entoure. Son nez est fort et droit. Pour tout vêtement, il porte un short fleuri qui ne date certainement pas de son arrivée dans l’île. Son corps est doré comme un pain bien cuit. Et si j’ai bien compris, tout cela est dû à l’action de la rivière dans laquelle je suis allongé.

Pour ce qui me concerne, je suis plutôt excessivement bronzé et un tantinet enveloppé par le farniente de ces vacances prolongées. J’ai le cheveu brun et le visage rasé de ce matin. Mon maillot de bain est un slip bleu. Je viens d’avoir trente-cinq ans et je n’ai, évidemment, subi aucun bain de jouvence. Je fais bien mon âge, mais si je reste sur Edéna, à en croire Jean-Marc, cet âge, je le conserverai physiquement et mentalement jusqu’aux environs de cent vingt ans.

La perspective de rester quatre-vingt-cinq ans sur cette île quasiment déserte ne me choque ni ne m’effraye.

Tout à mes réflexions je sors de l’eau et, à la suite de mon hôte qui tient toujours son poisson grillé, me dirige vers le bord ouest de la clairière. Une longue et lourde table est installée sous les premiers arbres. C’est une forte planche vernie posée sur deux gros billots. À côté, trônent une chaise pliante et un fauteuil. Sur la table, il y a des fruits variés et une boule que je sais venir de l’arbre à pain, ainsi que deux grosses pommes de terre, fumantes, posées dans un saladier en bois, sans oublier un cruchon d’eau fraîche.

- J’avais tout préparé pour ton arrivée, me dit Jean-Marc en désignant la chaise pliante. Installe-toi et mange. J’espère que tu vas apprécier ce premier repas sur Edéna.

- Merci pour mon estomac qui commence effectivement à réclamer. Ce n’est pas la première fois que tu fais allusion à mon arrivée préparée et attendue ! Tu veux bien m’expliquer, maintenant ?

- Disons que dans la tranche de vie qui nous concerne, je savais que tu allais tomber à l’eau. C’est la raison pour laquelle je t’ai envoyé les dauphins…

- C’est insensé !

- Pas du tout. Je t’ai envoyé nos amis parce que je savais que tu allais disparaître dans cette tempête.

- Sans les dauphins je n’aurais pas commis l’imprudence de m’avancer !

- C’est vrai, mais il s’agissait de prévenir un autre accident, identique, qui serait survenu quelques minutes plus tard, sans recours.

- Alors, tu peux lire dans l’avenir, commander aux êtres…

- C’est encore bien plus complexe que ça, Antoine. J’étais présent lors de ton sauvetage. Immatériel, mais présent. Tu vas apprendre l’île et bientôt tu comprendras ces mystères qui te maltraitent l’esprit en ce moment. Mais si tu ne te décides pas à manger, ton poisson va être froid ! C’est finalement assez simple, tout ça, tu verras.

- Simple !  Qu’y a-t-il de simple dans ce qui vient de m’arriver ? Je laisse tout tomber pour venir naviguer dans les Mers du Sud, même une amie très chère qui doit se poser, Dieu seul sait quelles questions sur ma décision…

- Si tu le veux, nous pourrons faire en sorte de calmer ses inquiétudes.

- Mais comment donc ! Je disais qu’après avoir tout quitté, je me retrouve sur un bateau pris dans une tempête et que là, stupidement, je tombe à l’eau pour avoir écouté chanter des dauphins. Des dauphins programmés pour me récupérer et me ramener sur une île qui n’existe pas, mais qui est un vrai paradis. Sur cette île, il y a un homme qui connaît l’avenir, se déplace sans son corps, parle aux mammifères marins et se propose de soulager les inquiétudes de ma fiancée, à l’autre bout de la planète. Sans bouger de son morceau de terre. Et en plus il me déclare, sans rire, que je vais bientôt être comme lui. Tout ça est bien naturel, c’est évident !

- Il est parfait, ton résumé.

        Ce disant, il s’installe confortablement dans le fauteuil et ferme les yeux.

CHAPITRE 2- Installation en Eden.

3 mars, 2011
Romans | Pas de réponses »

  Jean-Marc reste un moment silencieux, comme s’il cherchait à rassembler ses idées puis, tandis que je m’attaque, enfin, à la nourriture placée devant moi, il commence à parler :- Comme tu le sais depuis quelques minutes, j’avais quarante ans à mon arrivée sur Edéna. J’avais donc déjà vécu en partie mon existence d’homme parmi les autres hommes. Je résume. Avec mon frère, de deux ans plus jeune que moi, nous secondions notre père qui dirigeait l’entreprise de textiles héritée de plusieurs générations de travailleurs acharnés. Lorsque notre père est mort, j’ai laissé mon frère prendre la direction devenue vacante. Au fil des ans je m’étais aperçu que j’aspirais à autre chose. Je préférais de loin étudier le langage des ruines, manipuler de vieilles pierres ou fouiller à la recherche d’anciennes civilisations.

- Je peux t’interrompre un instant ? Il ne te semble pas surprenant que nous soyons tous les deux Français ? Le hasard a bien fait les choses, non ?

- Le hasard n’existe pas. Je dirais plutôt que tant qu’à recruter quelqu’un pour un long séjour en ma compagnie, autant piocher dans la même communauté de langues. De toute façon ma vision m’a été imposée. Si nous sommes ici c’est que la Terre est menacée et que nous devrons peut-être avoir à jouer un rôle dans sa sauvegarde. En attendant peu importent les raisons qui ont motivé le choix de nos personnes pour cette mission.

-  Quelle mission ? Quelle sauvegarde ?

- Plus tard, Antoine. Aboutir sur Edéna n’est pas sans implications. Laisse-moi en finir avec mon histoire ! Comme je le disais, faire des recherches sur le passé me passionnait autrement que discourir sur des stratégies de vente. Et puis, surtout, je supportais de moins en moins bien le comportement de l’homme à l’égard de son environnement et son matérialisme effréné. Comme j’avais assez de fortune pour ne pas être forcé de gagner ma vie au quotidien j’ai décidé, un jour, de prendre un congé sabbatique. C’était il y a trente ans. Nous possédions un petit yacht qui ne nécessitait qu’un homme d’équipage pour la manœuvre. Cet homme et moi sommes partis pour le Pacifique avec la seule et ferme intention de nous laisser vivre. C’est après avoir quitté Hawaii que les choses se sont gâtées. Une tempête dans le genre de la tienne. Elle nous est tombée dessus alors que nous étions dans l’impossibilité de nous abriter. Le yacht a été pris par le travers et j’ai été assommé. Quand j’ai repris conscience le plancher me servait de lit et nous étions immobilisés. J’avais mal au crâne et je saignais abondamment d’une plaie au front.

- Et tu étais arrivé sur Edéna ?

- Oui. La coque était littéralement incrustée dans les récifs coralliens qui entourent l’île. Je ne savais pas où j’étais et mon matelot avait disparu. Mes appels en direction de la terre, que je voyais à quelques centaines de mètres, étant restés sans effet, j’ai tenté de faire parler les instruments de bord. En vain. Plus rien ne fonctionnait. De toute façon, ils ne m’auraient donné aucune indication.

- Pourquoi cela ?

- Parce qu’Edéna n’existe pas, en tout cas pour les hommes de la planète. L’île est occultée pour les instruments de navigation, dont les rayons sont déviés, tout comme les regards. Nous sommes au centre géographique du Pacifique, mais le fait de le savoir ne rend pas Edéna plus visible. Un bateau qui viendrait droit sur l’île ferait un détour sans même se rendre compte qu’il dévie de son axe. Mais je n’ai acquis ces connaissances que plus tard, évidemment. Je me suis soigné avec la trousse de secours et j’ai ensuite pu constater que le yacht était devenu une épave. Il ne me restait plus qu’à gagner la terre ferme avec le secret espoir que mon compagnon de voyage y avait été déposé par l’océan. Idée absurde, bien sûr ! Mais l’espoir s’accroche parfois à ces absurdités. Et puis, les îles du Pacifique ne sont-elles pas habitées ? Seulement ce n’était pas le cas de celle-ci et pas de trace de mon homme d’équipage. C’est totalement épuisé par mes recherches que j’ai fini par aboutir dans cette clairière et que je me suis jeté dans le bassin. Maintenant que tu connais les effets produits par son eau, tu imagines aisément le résultat sur ma fatigue. J’en suis sorti complètement retapé et prêt à affronter un avenir de Robinson.

- Comme moi, tout à l’heure.

- J’ai passé le reste de la journée à récupérer et rapporter sur la plage tout ce qu’il y avait de détachable sur le yacht, et même un morceau du pont pour confectionner la table.

- Mais certainement pas ces extraordinaires fourrures jaunes et vertes.

- Non, évidemment, il n’y a pas d’animal portant ce genre de pelure sur notre bonne planète. Elles viennent de très loin dans la galaxie, d’une planète non-évoluée où des tigres énormes et particulièrement féroces prolifèrent au point de mettre en péril l’existence des autres espèces. Des chasses s’y déroulent périodiquement qui ont pour but de maintenir un juste équilibre.

- Des chasses d’extraterrestres ?

- Tout juste, mais ce sont des amis comme il y en a peu et qui utilisent cent pour cent de leur cerveau. Ils peuvent lire en nous, ils peuvent se déplacer dans les airs sans autre moteur que leur pensée, ils peuvent se projeter dans le passé ou l’avenir, et pour ne rien gâcher, ils sont capables de séjourner dans l’eau comme de simples poissons. Tu peux comprendre ?

- En tout cas, je m’y efforce.

- C’est déjà bien. Nous aurons l’occasion d’y revenir, fais-moi confiance. De toute façon tu les rencontreras. Je termine mon histoire. Avec moi, sur le bateau, il y avait un couple de cacatoès, deux des quatre voyous qui nous surveillent. Leur cage était à moitié écrasée, mais ils vivaient toujours. Quand je les ai libérés, ils ont filé comme si le diable était à leurs trousses, mais le lendemain ils étaient de retour. Depuis, ils ont eu deux rejetons et ils ne me quittent plus.

- Ces deux couples n’ont pas eu d’autres petits ?

- L’île n’accepte pas, actuellement, de surpeuplement, quel qu’il soit. Il y a une limitation systématique avec un nombre qui varie selon les espèces et les besoins. Je suppose qu’à la mort de mes deux vétérans, les jeunes auront, à leur tour, deux héritiers et ainsi de suite. 

- Edéna limite donc d’elle-même les populations ! Elle est programmée ou vivante ?

- Un peu des deux. Sur l’île, tout ce qui est animal ou végétal suit une règle stricte de reproduction selon des critères qui concernent l’avenir de la planète.

- Dans l’animal, il y a nous ?

- Oui, bien que rien ne me permette d’en faire la démonstration. Tout ce que j’ai pu voir ou étudier, depuis que je suis ici, a toujours été limité. Dans ces conditions pourquoi en irait-il autrement de nous ? Et puis c’est confirmé par nos amis extraterrestres. Je n’en finirai jamais avec mon arrivée ici ! En fin de journée, le yacht était vide de tout ce qui pouvait être transporté. J’ai mangé du chocolat et quelques fruits locaux et j’ai dormi. Le lendemain, à mon réveil, le bateau avait disparu et je n’ai jamais pu en retrouver la trace. Il faut croire qu’une force raisonnée avait attendu la fin du transbordement pour faire disparaître du paysage cet objet incongru.

- Une force raisonnée ! C’est bien ça ! Depuis ma prise en charge par les dauphins, cette idée n’arrête pas de me trotter dans la tête. Avec le temps, tu dois t’être forgé des certitudes ?

- C’est l’île, tout simplement. Elle est une parcelle vivante d’une planète vivante qui appartient à un univers vivant. C’est cela le Grand Secret, la Voie pour trouver Dieu.

- Tu m’assènes des informations que je ne suis pas toujours en mesure d’intégrer, même si je suis ouvert à toute suggestion. Il me faut assimiler trop de choses à la fois !

- Il est vrai que pour moi cela a été très progressif. Mais soyons plus matériels, que dis-tu de mes pommes de terre en robe des champs ?

- Un régal. Elles étaient là à ton arrivée ?

- Bien sûr ! Il y a de tout, ici, en matière de légumes et de fruits. Seule la viande est exclue et cela se comprend. Le poisson suffit pour compléter les besoins alimentaires. Au début, je pêchais avec le matériel du yacht, maintenant j’ai une nasse dans le lagon, elle fait un excellent garde-manger, toujours très bien approvisionné.

- J’ai deux questions qui se bousculent sur mes lèvres.

- Je t’écoute.

- N’as-tu pas songé à quitter l’île ?

- Pour être franc, je me suis surtout demandé pourquoi cette pensée ne me venait jamais. A aucun moment, je n’ai éprouvé le désir de partir, pas même pour quelques jours. Je pense qu’il en sera ainsi pour toi, car Edéna est la présence permanente de l’Essence de Dieu. Elle est tout ce que devrait être la Terre. Et puis elle est là en vue d’un possible sauvetage de la planète.

-  Est-ce là cette mission à laquelle tu as fait allusion ?

- Edéna existe depuis le début du peuplement humain, mais elle n’a été connue que de quelques privilégiés, de loin en loin, chaque fois que les civilisations se sont trouvées en danger.

- Ce qui veut dire ? Que risque notre vieille boule ?

- Son anéantissement. Edéna est un asile, un lieu de rassemblement où se retrouvent les quelques êtres choisis pour aider au redémarrage et servir de guides aux survivants des cataclysmes qui vident en grande partie et périodiquement les terres émergées. Edéna faisait partie du continent Muu, avant sa destruction. Il y a huit autres îlots de survie, éparpillés et invisibles.

- Tu les connais ?

- Bien sûr ! Je les ai tous visités. Il est aussi arrivé que des hommes, non initiés, en découvrent accidentellement l’existence du fait de situations météorologiques particulières.

- Et cela est connu du public ?

- Oui, mais sans pouvoir, jamais, être prouvé. L’amiral Bird, ce célèbre explorateur, a eu l’occasion d’accéder à un asile de l’Antarctique. Lors de l’un de ses voyages d’exploration, il est arrivé dans une vallée luxuriante plantée au beau milieu des glaces. Il y a vu des lapins et des fleurs magnifiques, entre autres, mais il n’a jamais pu en retrouver le chemin après en être sorti. Il existe un autre cas, plus connu, celui de ces navigateurs qui aperçoivent de temps en temps, dans l’océan Atlantique, une terre qu’ils ne parviennent jamais à aborder. Elle s’évapore comme un mirage dès qu’ils s’en approchent.

- J’ai lu quelque chose sur ces deux événements, maintenant que tu en parles.

- Comme tout le monde, bien sûr, et tu t’es dit que ces gens avaient eu des hallucinations. C’est très bien ainsi puisque les refuges doivent rester secrets. Il y en a un troisième qui est encore plus connu puisqu’il a servi de point de départ à un célèbre roman de Jules Verne. Les héros de « Voyage au centre de la Terre » sont partis du refuge du pôle Nord.

- Mais alors, Jules Verne en connaissait l’existence ?

- C’était un initié et, d’ailleurs, la majorité de ses écrits comportent des informations que d’aucuns savent décrypter. Ces oasis, dont Edéna est la plus agréable selon moi du fait de son lieu d’implantation, sont des havres de paix destinés à le rester de par la volonté d’êtres supérieurs.

- Toujours les extraterrestres ?

- Fatalement. Aucune science terrestre n’est en mesure de rendre un quelconque territoire invisible. Et si nous poursuivions cette conversation en marchant, maintenant que tu as fini de manger ? Je commence à avoir la bougeotte.

- Pourquoi pas. Si mes pieds nus le supportent !

Nous voilà partis en direction du nord-est, précédés par les cacatoès qui semblent connaître le trajet et qui se posent un peu plus loin pour nous attendre. Jean-Marc m’explique son île. Elle est harmonie totale avec une longueur de trois mille deux cent trente-six mètres, exactement le double de sa largeur. Quant au piton volcanique, il culmine à cinq cent trente-neuf mètres et neuf vallées découpent ses flancs. Elles sont plus ou moins longues et raides selon qu’elles plongent à l’est vers l’océan ou qu’elles s’arrondissent en descendant sur l’atoll. Edéna est orientée nord-sud, comme je l’avais compris en débarquant.

Les cocotiers cessent alors que nous arrivons au bord de la rivière ou plutôt du ruisseau, car une grosse pierre, en son milieu, suffit pour le traverser. Sur l’autre berge commence le jardin potager. S’y entremêlent allègrement plants de tomates et de pommes de terre, de haricots et de pois, pour ne citer que ces espèces au milieu des variétés locales et des arbres fruitiers. Certains plants sont en fleurs, d’autres se fanent tandis qu’une troisième série livre ses fruits. Papillons, libellules ou abeilles se disputent le droit de favoriser les amours végétales, assurant un roulement permanent au milieu de buissons de fleurs aux parfums enivrants. Des sortes de colibris fouillent de leurs longs becs les calices offerts. Tout ce petit monde bruit, siffle, gazouille joyeusement. Nous bifurquons avec la rivière qui remonte un moment vers le nord. Deux couples de lapins font leur apparition. Assis sur leur derrière, ils mâchouillent consciencieusement en nous regardant venir. Jean-Marc se baisse et les caresses l’un après l’autre. Je m’aventure à en faire autant et ils me laissent agir sans rechigner.

Maintenant le petit cours d’eau s’incurve en direction de l’ouest et nous l’abandonnons pour nous diriger vers une falaise qui se dresse, cassure, au-dessus de la végétation. Un sentier serpente sur la droite. Les lapins s’y engagent, escortés par les cacatoès qui progressent par petits coups d’ailes. À mi-hauteur, une saignée irrégulière d’environ deux mètres de haut et de profondeur entaille la falaise sur toute sa longueur. Elle a la forme d’un U couché, ouvert à l’ouest. La partie haute avance nettement, en surplomb. Au milieu, l’œil distingue un trou clair que Jean-Marc me dit être l’entrée d’une grotte. En avant de cette ouverture deux cocotiers se projettent dans le vide. Un hamac est suspendu entre eux, abrité sous l’avancée rocheuse. Le sentier conduit jusqu’à l’entrée de la saignée. Jean-Marc reprend ses explications tandis que nous nous y engageons :

- C’est ici que je me réfugie lorsque la pluie arrive. Elle n’est jamais bien forte, mais relativement fréquente tout de même.

- Mais il y a aussi des tempêtes sous cette latitude ! Que risque le matériel, sous les cocotiers ?

- Les tempêtes ne passent jamais sur l’île. Elles s’arrêtent sur les récifs. Rien de destructeur ou même simplement de néfaste, ne peut nous atteindre. Une barrière invisible nous entoure et nous protège. Elle n’est traversée que par des éléments modérés et bienfaisants. En fait, c’est exactement comme si Edéna était placée sous une cloche filtrante. Le spectacle d’une tempête, vu d’ici, c’est quelque chose, je te le garantis ! J’ai même vu passer quelques cyclones qui ont enveloppé l’île sans dommages. J’ai eu peur les premières fois. Depuis, je sais que rien ne peut arriver qui n’ait été voulu. Cela concerne même les tremblements de terre. Quant au matériel, en bas, il ne risque rien, à l’exception des fourrures qu’il suffit d’abriter de la pluie sous les claies.

- Les tremblements de terre eux-mêmes ne peuvent rien ?

- Même eux, Antoine. Voici l’entrée de la grotte et, en avant, mes cocotiers personnels. C’est moi qui les ai plantés, dans les anfractuosités de la roche, en pensant qu’ils iraient vers la lumière et que je pourrais y suspendre le hamac sauvé du naufrage. Comme tu le vois, cela a parfaitement réussi. Regarde, nos amis à plumes et à poils pénètrent dans la grotte. Si nous en faisions autant ?

Je m’avance à la suite du dernier lapin. L’entrée est carrée. De l’autre côté, il ne fait pas sombre. J’entre. C’est immense et il fait aussi clair qu’au-dehors.

- Je ne comprends pas, une fois de plus !

- Je voulais te laisser la surprise. C’est beau, n’est-ce pas ?

Jean-Marc susurre comme un gamin heureux. Il dit vrai. C’est beau et c’est tellement clair alors qu’il devrait faire sombre ! Pourtant aucune ouverture n’est visible, en dehors de l’entrée. Je demande :

- Encore un coup de tes amis d’ailleurs ?

- Nos puissants amis ont appliqué un revêtement de microscopiques réflecteurs sur toute la paroi de la caverne. Ces réflecteurs se renvoient la lumière qui pénètre par l’entrée et, ainsi, cet endroit vit au même rythme que le reste de l’île. Lorsque le Soleil se couche la lumière s’éteint. Si la fin du jour se fait sur un horizon rougeoyant, le crépuscule entre dans la grotte avec des variations de couleurs reproduisant celles du coucher de soleil. L’effet est enchanteur. Par ailleurs, la nuit n’est que très rarement totale, entre la Lune et les étoiles il y a presque toujours assez de clarté pour pouvoir se déplacer sans avoir à allumer. Car il y a aussi de l’éclairage artificiel. Des panneaux solaires sont installés au-dessus de la falaise. Pour allumer, il suffit de passer la main devant une sorte de cellule photoélectrique placée en haut de l’entrée. Un autre passage de la main éteint. Lorsqu’on allume, certains réflecteurs sont chauffés, deviennent lumineux et propagent leur luminosité. C’est tout simple, finalement.

- Je vois. Ce qui laisse supposer que tu n’es pas forcé de cuire exclusivement au feu de bois.

- J’aime la cuisson au feu de bois, mais vivre sur Edéna ne veut pas dire renoncer à tous les avantages de la civilisation. Il faut savoir garder ce qui est bon et je pourrais tout aussi bien utiliser un four solaire puisque le Soleil fournit l’énergie sur l’île.

- Cette grotte est une cavité volcanique naturelle ?

- Elle l’est et ces sortes de boxes, que tu peux voir sur tout le côté droit et sur une partie du plafond, ont la même origine. Lors du refroidissement, après une éruption, des bulles de gaz ont formé ces cavités qui nous servent de chambres naturelles.

Le sol est constitué de sable extrêmement fin et chaud de couleur ocre. Dans les deux premières bulles, près de l’entrée, il est recouvert d’une grosse épaisseur de fourrures jaunes et vertes. Dans les suivantes, Jean-Marc a disséminé du matériel récupéré sur son yacht. Je vois, entre autres, un transat qui fera bien mon affaire.

Le silence est soudain rompu par les cris perçants des cacatoès qui filent vers le fond de la caverne et disparaissent à ma vue. Surpris je demande :

- Où sont passées les bestioles ?

- Elles sont dans une seconde cavité, plus petite et qui bénéficie aussi du revêtement pour les besoins de l’éclairage artificiel.

- Cette première grotte est déjà bien assez spacieuse, pourquoi se préoccuper d’éclairer la suite ?

- Pour utiliser tout l’espace libre en prévision d’un éventuel regroupement plus important. La deuxième partie de notre « habitation » a une fonction tout éducative. Comme je te l’ai dit, vivre sur Edéna ne fait pas de nous des sauvages. À côté il y a la bibliothèque. Les années qu’il te reste à passer ici ne suffiront pas à épuiser tout le savoir stocké là.

- Des livres ?

- Des livres et d’autres formes de réceptacles de l’information. Tu devrais aller voir.

En entrant dans cette partie de la caverne, je coupe le champ d’une cellule invisible puisqu’un éclairage illumine aussitôt des rayonnages, eux-mêmes couverts de livres et d’objets de tailles variables. Plusieurs étranges appareils semblent en état de veille avec leurs voyants qui clignotent. Derrière moi Jean-Marc commente :

- C’est encore plus surprenant que le reste, n’est-ce pas ? Mais toi tu sais déjà que tu es sur une île très spéciale alors que moi je ne savais rien de tout cela. Imagine un peu ce que j’ai pu éprouver en le découvrant. Et tu ne sais encore rien du contenu ! Tu as devant toi des archives qui vont des premières civilisations jusqu’à nos jours. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de ce qu’il y a là serait inutilisable sans ces appareils dont tu dois aisément imaginer la raison d’être.

-  Je suppose qu’ils servent à la lecture et à la traduction.

- Ce sont en effet des « lecteurs ». Tu places l’ouvrage de ton choix dans l’espace aménagé à cet effet et la machine le lit pour toi.

- Qui tourne les pages ?

- Il n’y a pas de pages à tourner. Si le texte a déjà été lu, le fait de l’introduire dans l’appareil active la mémoire et le mouvement des yeux le fait avancer, et s’il est placé là pour la première fois il est immédiatement assimilé et régurgité, ensuite, à volonté.

- Ils sont arrivés ici comment, ces livres, parchemins et autres supports ?

- Par nos amis les extraterrestres, évidemment, Antoine. Il n’y a pas d’autres possibilités. Comment penses-tu qu’un objet vieux de deux milliards d’années puisse aboutir dans cette grotte ?

- Et comment penses-tu que je sois en mesure de faire rentrer tout ça dans mon crâne ?

- Mais, en l’acceptant, tout simplement. Toutefois, tu dois bien te douter qu’ici il n’y a pas tout ce qui a été écrit depuis toujours. Tu trouveras seulement des auteurs qui ont marqué leur temps, pour la littérature. Tout le reste, et c’est la part la plus importante, concerne la planète et la vie qu’elle abrite depuis sa création ainsi que tout ce qui a été collecté de vrai sur l’Univers et le cosmos depuis que l’homme est en état de penser.

- De quoi nous démontrer que nous ne sommes qu’une poussière de poussière, une minuscule parcelle du vécu humain ? Je n’aurai effectivement pas assez des quatre-vingt-cinq ans de grâce qui me sont alloués pour être à jour !

- Si les imbéciles, qui sont majoritaires sur Terre, t’en laissent la possibilité !

- Ne gâche pas ma joie !

- Je n’y suis pour rien. Si nous sommes ici c’est justement parce que le temps imparti aux actuels locataires du globe semble devoir être écourté.

- Nous sommes condamnés ?

- J’ai beaucoup « voyagé » pendant mes trente années de présence sur Edéna et je sais que le nombre d’âmes capables de repousser l’échéance fatale diminue un peu plus chaque jour. Pour retourner la tendance il faudrait une élévation de la conscience, une purification que rien ne laisse prévoir. Le mot amour a perdu tout son sens et l’existence de l’homme devient un danger pour la survie de la planète. Le tout est de savoir combien de temps celle-ci va encore supporter notre présence avant de se secouer, comme elle l’a déjà souvent fait.

- Que vont pouvoir faire deux individus pour aider au repeuplement de la Terre, si cela arrive ?

- Soyons sérieux, Antoine, il n’est évidemment pas question d’aider au repeuplement, mais d’éviter que les survivants ne sombrent définitivement dans la sauvagerie. S’il fallait repeupler, il y aurait sur les neuf îlots secrets une population mixte et nombreuse. Edéna, entre autres, le permettrait parfaitement. Tu n’as pas encore vu le reste de notre territoire, mais la partie nord de l’atoll est la plus vaste et elle est couverte de nombreux arbres fruitiers des deux hémisphères. Aucune espèce ne se trouve en grand nombre, cependant l’île peut produire à volonté, si nécessaire, et en faisant un roulement permanent. Un végétal fleuri tandis que l’autre donne ses fruits et que le troisième se refait une santé. Cela dit, tu avais une deuxième question ?

- Oui, je voulais faire allusion à l’absence de femmes sur l’île. Est-il possible que tu aies vécu trente ans dans la plus stricte abstinence ?

- Évidemment pas ! L’être humain n’est pas fait pour exister sans son complément du sexe opposé. C’est l’un des seuls vrais bonheurs sur cette Terre d’évolution et Dieu l’a voulu ainsi. Pourquoi, autrement, y aurait-il une différenciation entre les sexes ? L’homme est là pour exprimer l’amour. L’amour à deux est l’apprentissage de l’amour pour tout ce qui vit, humain, animal et végétal.

- Mais toi, tout seul sur Edéna ?

- Après mon naufrage, je ne suis resté seul qu’un petit mois, à peine le temps de m’habituer à cet environnement. Les fourrures vertes et jaunes sont arrivées en même temps que trois êtres magnifiques, dont deux du sexe qui te préoccupe.

Jean-Marc était devant l’entrée de la grotte lorsque quelque chose avait soudain obscurci le ciel. En levant les yeux il avait reçu l’un des grands chocs de sa vie car un objet de taille gigantesque fondait sur l’île. Le temps de se dire qu’il allait être réduit en bouillie par l’écrasement de ce monstre et celui-ci s’était immobilisé, sa base à peine cachée par les cocotiers. La chute n’avait été accompagnée d’aucun bruit. Revenu de sa frayeur, Jean-Marc s’était élancé, persuadé d’avoir assisté à l’arrivée d’un vaisseau spatial énorme dont la plus grande partie émergeait au-dessus des arbres.

- Tu ne peux pas savoir l’impression que cela fait, me dit-il, d’assister à l’atterrissage d’un engin que l’on sait ne pouvoir venir que d’une autre planète. Au risque de me rompre vingt fois les os, j’ai foncé jusqu’à déboucher sur la plage. Il était là, immense, monstrueux, posé dans le lagon dont il occupait pratiquement toute la surface et me surplombait d’au moins trois cents mètres. Une sphère légèrement écrasée avec des hublots répartis sur sa plus grande circonférence. Entièrement lisse, immobile et totalement silencieuse. Voilà ce que j’avais devant les yeux ! Même la nature s’était tue devant le spectacle. Je me sentais ridiculement petit et faible devant ce gigantisme et pas très fier de ma tenue de sauvage.

- Je crois que j’imagine assez bien la situation.

- Je ne pense pas. Il faut être confronté pour la première fois à la réalité du phénomène pour assimiler ce qu’est vraiment un vaisseau spatial de cette taille ! Tu verras le moment venu.

- Ils sont souvent là ?

- Edéna est leur principale base sur Terre. Ils y séjournent régulièrement depuis qu’ils essayent de faire des races qui se succèdent sur notre globe, des civilisations dignes de ce nom.

- Sans succès ?

- Malheureusement ! Celles qui nous ont précédées, même si elles ont parfois atteint des niveaux fantastiques, n’ont pas été des réussites. Elles ont toujours fini par provoquer des catastrophes ou par se détruire. C’est très rarement que la cause de la destruction est imputable à un cataclysme naturel. Revenons au vaisseau. Entre les hublots, tout à coup, est apparue une ouverture et dans cette ouverture se sont découpées trois silhouettes. Dans le même instant, une pensée s’est insinuée dans ma tête qui disait : « Bonjour, Jean-Marc, bienvenu sur cette île que nous avons décidé de faire tienne. Nous allons te rejoindre. ». Les trois silhouettes se sont alors détachées du navire et, sans aucun support, ont glissé dans le vide pour venir se poser devant moi. Il y avait un homme et deux femmes. Les deux femmes étaient à peu près de ma taille tandis que l’homme mesurait bien trente centimètres de plus. Un vrai géant ! Ils avaient eu la délicatesse de ne se vêtir que de maillots de bain, sans doute pour ménager ma susceptibilité. Des êtres splendides, Antoine, des perfections qui souriaient et paraissaient s’amuser de mon étonnement ! Les deux femmes en particulier, une blonde et une brune, focalisaient toutes mes pensées. Trente ans après l’événement, j’ai encore cette vision devant les yeux ! Le géant s’appelle Aldoban, la brune est Dénahée et la blonde se nomme Solinia. J’avais été incroyablement impressionné par l’énormité du bâtiment, mais ce n’était rien à côté de ce que j’éprouvais devant ces trois êtres dont la présence me subjuguait et qui disaient savoir me trouver sur l’île, comme s’ils avaient été les instigateurs de mon naufrage.

- Tout comme tu as été à l’origine du mien !

- Si l’on peut utiliser le terme de naufrage, en ce qui te concerne. Toujours est-il que je répondais aux critères indispensables pour être admis sur Edéna, critères détectés par eux alors qu’ils partaient vers d’autres cieux et que je quittais Hawaii avec mon matelot. Le reste n’était plus qu’une question d’organisation.

- Et ton libre-arbitre, dans tout ça ?

- Je leur ai posé la question et je me suis entendu répondre que j’étais inconsciemment prêt et disposé. Je me suis alors inquiété du sort de mon coéquipier et Aldoban m’a déclaré, en riant, qu’il ne leur serait jamais venu à l’idée de mettre sa vie en danger et qu’il avait été déposé sur la plage d’une île habitée. Sur ces quelques explications, nous avons quitté les abords du lagon et ils sont restés trois mois pleins avec moi. Ni Dénahée ni Solinia ne m’ont ménagé leur présence, pas plus que leurs consœurs, occasionnelles, par la suite. Voilà pour répondre à ta question sur l’abstinence. Il est même arrivé à l’une de ces merveilles de rester en ma compagnie pendant que les autres repartaient vers quelque mission.

- Est-ce que tu as voyagé dans leur vaisseau ?

- Dans toute la galaxie et sur nombre de planètes, habitées ou non, mais aussi dans le passé de la Terre. Les occasions de sortir de l’existence étroite de l’humain terrestre ne te manqueront pas, tu verras.

- Le programme est de plus en plus alléchant, Jean-Marc. Je vais avoir du mal à patienter !

- Je sais. Pourtant, il va d’abord te falloir bénéficier quelque temps des soins apportés par Edéna, histoire de t’ouvrir l’esprit. Ce n’est pas moi qui te donnerai accès à la connaissance, en tout cas pas toujours. Edéna décidera avant toute intervention de ma part et en fonction de ce que tu seras en mesure d’absorber.

Jean-Marc a raison car je ne dispose d’aucune ouverture d’esprit particulière, pour le moment, et je vais devoir être un utilisateur assidu de l’eau glacée du bassin.

CHAPITRE 3- Dauphin chez les dauphins.

3 mars, 2011
Romans | Pas de réponses »

  Il est tôt. Je viens d’entamer mon troisième mois de présence sur Edéna. Depuis le lendemain de mon arrivée, je prends mon bain de jouvence dès le réveil. Jean-Marc, lui, préfère se baigner juste avant de déjeuner. Ces vingt minutes dans l’eau du bassin me donnent un coup de fouet et font de l’opération une véritable renaissance. Je suis un peu plus fort chaque fois, un peu plus lucide aussi, devrais-je dire, car je sens respirer toutes les cellules de mon corps et jusqu’aux neurones de mon cerveau. J’apprends à écouter vivre cet organisme inconnu, cette usine dont je suis maintenant le vrai patron et qui m’était si totalement étrangère. Jean-Marc dit que c’est par-là que commence l’action de l’île, que c’est en nous apprenant à gérer la vie de notre complexe physique qu’elle nous enseigne le reste, le mystérieux invisible, le corps immatériel. C’est avec passion que je m’adonne à cette étude de mon autre moi, de plus en plus présent, je le sais, même si je ne suis pas encore capable de le discerner clairement. J’en ai plus appris pendant les mois écoulés que durant les trente-cinq années qui ont précédé ma venue.Chaque matin, après être sorti du bassin, et aujourd’hui ne fait pas exception, je m’allonge un long moment sur la plage, tout au bord du lagon. Les yeux au ciel, je cherche à m’intégrer à cet univers qui m’était si peu familier. J’ai souvent la sensation de devenir différent, de me détacher des préoccupations qui étaient les miennes, de m’éloigner de cette humanité longtemps côtoyée et de ses pôles d’intérêt. Est-ce à dire que je me rapproche de Dieu, dont Edéna manifeste l’omniprésence ? Je sais maintenant avec certitude que plus rien ne pourra me forcer à retourner vers cette prétendue civilisation qui surcharge de plus en plus la planète de sa calamiteuse présence.

- Tu viens jouer avec moi ?

Je n’ai pas entendu approcher Jean-Marc dont la diction laisse à désirer ce matin. Je me redresse sur un coude. Mon ami n’est pas là et je réalise, dans le même temps, que personne n’a parlé mais que c’est dans ma tête que les mots ont résonné. J’ai dû rêver car je ne vois pas Jean-Marc me faire ce genre de proposition. Je reprends ma position allongée et aussitôt :

- Alors ! Est-ce que tu vas te décider à venir jouer avec moi, Antoine ?

Cette fois je ne peux plus avoir de doute, quelqu’un m’appelle et cela se passe directement dans ma tête. Pourtant il n’y a toujours personne sur la plage. C’est alors qu’un claquement sec me fait sursauter et qu’une trombe d’eau me submerge. Je me tourne vers le lagon et là, à deux mètres, un dauphin me regarde avec l’air de se marrer. Je le reconnais immédiatement. C’est le grand mammifère marin noir avec les flancs et le dessus de la tête d’un blanc éclatant. Dans le prolongement de mon regard, je vois qu’il n’est pas venu seul. À l’extérieur du lagon, ses comparses nagent calmement. Des mots retentissent à nouveau dans ma tête :

- Vas-tu te décider à bouger et à m’accompagner ?

- Je ne nage pas assez bien pour m’aventurer hors du lagon.

J’ai répondu avant de me dire que parler avec les dauphins, une fois de plus, n’est certainement pas ce que je peux faire de plus sensé.

- C’est pourtant bien moi que tu entends. Regarde les choses en face. Tu es sur le sable, je suis dans l’eau à côté de toi et tu entends des paroles qui ne peuvent venir ni de Jean-Marc, qui n’est pas là, ni d’un autre homme, puisque vous êtes les seuls humains dans le coin. Par conséquent c’est bien moi qui te parle et dont les mots s’impriment dans ta tête. C’est l’île, Antoine, toujours elle. Chaque minute passée ici est une progression dans ta connaissance de la Vérité et dans cette vérité il y a que toi et moi sommes capables de communiquer.

- Je n’avais rien remarqué de ce genre dans la transformation qui s’opère. De toute manière cela ne fait pas de moi un meilleur nageur. Les jeux marins ne seront jamais mon point fort.

- Encore une idée fausse, homme de peu de foi ! Entre dans l’eau et laisse-toi guider.

Tout à coup, il se produit dans ma tête comme un bourdonnement suivi d’un éclair et de nouvelles et nombreuses voix me parviennent simultanément. Ce sont celles des autres dauphins. Je comprends qu’ils se sont tous unis pour forcer un dernier barrage dans mon cerveau. Je m’étonne :

- Cette fois il s’est passé quelque chose qui vient directement de vous. Je vous entends tous.

- Ta voix ne porte pas jusqu’à mes frères. Oublie son existence. Contente-toi de penser ce que tu as à dire et tu seras compris. De plus, cela t’évitera de boire la mer lorsque tu évolueras sous l’eau.

- Moi, sous l’eau ! Tu rêves, ami !

- Pense, Antoine, pense et ne parle plus. Fais-moi confiance si je te dis que tu peux venir me rejoindre et nager sous l’eau. Rappelle-toi l’île et ses pouvoirs. Accepte que des changements insoupçonnés aient pu se produire en toi à ton insu.

- De là à me transformer en dauphin ! Que l’île ait fait de moi un télépathe est maintenant évident, mais cela ne me donne pas les moyens de rester immergé !

- Là encore, tu te trompes. Tu peux maintenant nager avec moi, comme moi, en ne respirant que toutes les vingt minutes.

- Je n’ai pas de branchies !

- Moi non plus ! S’il te faut une preuve viens t’allonger à mon côté et attends d’avoir besoin d’air pour ressortir la tête.

Il a raison. Le plus simple est en effet de tenter l’expérience et je fais ce qu’il a suggéré. Je m’allonge près de lui. Il y a tout juste trente centimètres d’eau et j’ai des difficultés à me maintenir immergé. Quelque chose a effectivement changé car le temps passe sans que j’éprouve le besoin de sortir la tête de l’eau. Je suis maintenant tout à fait à mon aise sans respirer et je regarde autour de moi. Dans son élément, le dauphin semble encore plus grand.

- C’est que je suis réellement grand, tu sais, me dit-il.

- La télépathie fonctionne aussi dans ce liquide ?

- Où serait l’intérêt pour nous si ce n’était pas le cas ?

- Tout ça ne passe pas très bien dans mon crâne ! Je sais que je ne rêve pas, mais j’ai tout de même peur de me réveiller !

- Tu n’as rien de pareil à craindre. Maintenant que la preuve de tes possibilités est faite, allons-nous rejoindre mes frères qui attendent hors du lagon ?

Sous quel prétexte refuser ? Je donne mon accord malgré un restant de réticence au plus profond de moi et je me redresse. Tout naturellement je me mets à respirer et me tourne vers le large. La troupe de cétacés manifeste une certaine agitation et des pensées me parviennent, satisfaites et joyeuses. Chacun a pu suivre mes progrès, manifestement, et je me demande si la distance joue un rôle important dans la communication. La réponse arrive instantanément :

- La distance a effectivement son importance, mais la pensée porte cependant assez loin pour que les kilomètres ne soient pas un handicap. Elle varie selon les individus et l’élément porteur. Tu seras mieux entendu et plus loin hors de l’eau que dedans. Tu viens faire le dauphin en eau plus profonde ?

- Ne faudrait-il pas prévenir Jean-Marc ?

- Je viens juste de l’informer.

- Il faudra que je lui demande s’il a une paire de palmes dans sa réserve.

Je me lance. Je commence à nager comme je l’ai toujours fait, puis je descends sous la surface et me propulse en battant des jambes jointes, pieds tendus, bras le long du corps.

- Tu vas te fatiguer rapidement en bougeant comme ça, me dit mon camarade dauphin, tu devrais nager normalement.

- C’est amusant, j’ai l’impression d’être un poisson. C’est extraordinaire !

- Si tu pensais être un dauphin, plutôt qu’un poisson ? Je te rappelle que nous sommes des mammifères à sang chaud, tout comme toi ; que nous respirons avec des poumons, tout comme toi ; et que nous avons un langage. Pour cette dernière rubrique, je dirais que nous faisons mieux que les hommes car il ne nous est pas indispensable d’émettre des sons pour nous faire entendre.

- Pardon, ami, ce n’était qu’une façon d’exprimer ce que je ressens. Est-ce que tu as un nom que peut prononcer un gosier humain ? 

- Arian. Je m’appelle Arian. Mais le nom d’ami me convenait bien. Aujourd’hui une ère nouvelle s’est ouverte, Antoine, grâce à toi. Tu ne peux encore savoir à quel point je suis heureux. À quel point nous sommes heureux, devrais-je dire, car tout le peuple de la mer est concerné par l’événement. Après plusieurs millénaires de silence, la communication est à nouveau possible entre les dauphins et un homme. Je dis bien un homme puisque tu es un spécimen unique, en tout cas pour le moment. Deux peuples, deux civilisations, qui avaient vécu de concert et que les malheurs de la planète avaient éloignés l’un de l’autre, viennent enfin de renouer des liens vieux de plus d’un million d’années. C’est réellement fabuleux, Antoine, tu es le premier être humain, depuis la fin de Muu, à pouvoir t’entretenir avec nous !

- Que fais-tu de Jean-Marc ? Lui aussi communique avec vous.

- Pas de la même façon. Avec lui nous ne parvenons toujours qu’à échanger des pensées, des concepts, pas des mots. Nous nous comprenons parfaitement, mais nous ne pouvons pas bavarder, comme avec toi. Je pense d’ailleurs que cela va changer du fait de ta présence. Il va évoluer plus vite maintenant que tu es là pour l’entraîner dans la bonne direction. Le cerveau des humains a tellement régressé, au fil des millénaires, que nous désespérions de voir un jour revenir ce temps béni où nous vivions en symbiose.

- Ce temps a vraiment existé ?

- Je t’en parle en connaissance de cause. Nombre de mes réincarnations se sont déroulées à cette époque qui fait figure de légende chez vous. Après le conflit qui a expédié Muu et l’Atlantide par le fond, détruisant leurs civilisations, le cerveau des hommes s’est progressivement fermé. Le même phénomène vous a d’ailleurs également isolés des « Grands Anciens ».

- Qui sont ces « Grands Anciens » ?

- Le peuple des baleines, dont l’intelligence est sans pareille sur la planète et que vous détruisez comme de vulgaires poissons ! Mais assez parlé pour le moment, mes frères s’impatientent et il est temps de mettre tes nouvelles possibilités à l’épreuve. Notre activité préférée est le jeu, avant même l’amour, et ce sera le meilleur moyen de te familiariser avec le monde aquatique.

Ce disant, Arian me propulse hors de l’eau d’un vigoureux coup de tête alors que nous venons de sortir de la passe. Je retombe au milieu de la bande de ses frères, à proximité immédiate d’une masse grise, mouchetée de noir, plus petite qu’Arian et qui se présente aussitôt comme étant Ariana, sa compagne. Les autres sont : Far, Maroé, Aya, Kobé, Vanié, Lourau, Cori, etc., sans que je puisse retenir, ni tous les noms qu’ils déclinent, ni l’aspect de leurs propriétaires. Mais ces noms sentent bon les îles du Pacifique.

- C’est bien normal, me confie Ariana, ces îles sont, pour la plupart, des restes de Muu et leurs noms des souvenirs ancrés dans la mémoire des hommes.  Nous sommes aussi des restes de Muu. C’est tout dire.

Sous moi je vois descendre un grand dauphin à la peau presque bleue. Je le suis et dans le même instant toute la bande se transforme en flèches d’argent dirigées vers le fond. Arian et sa compagne m’encadrent, mais je n’ai aucune appréhension. Je me sens vraiment comme un poisson dans son élément.

L’eau est si limpide et le ciel si lumineux que la lumière nous accompagne. Ce qui me différenciera toujours de mes nouveaux amis, c’est l’absence de sonar. Je ne pourrai jamais me fier qu’à ma vue et à ses limites et c’est bien dommage ! Nous atteignons le plateau rocheux sur lequel se sont accrochés les coraux au fil des millénaires.

- Tu te débrouilles pas mal pour un débutant, me déclare une silhouette plus claire que les autres et qui s’est approchée. Je suis Far. Tu me reconnaîtras facilement. Sous l’eau, je suis le plus clair et en surface, je suis gris-bleu. Et j’ai une échancrure à la nageoire dorsale. Un souvenir de démêlés avec un filet de pêche. Accroche-toi, nous allons exécuter quelques cabrioles pendant que les autres goinfres se restaurent.

Far m’entraîne dans un slalom effréné au beau milieu du reste de la troupe qui s’est attaquée à un banc de poissons passablement affolé. C’est inimaginable ce que ces poissons peuvent être nombreux ! Leur densité est telle, que malgré la rapidité de leur esquive, j’en heurte quelques-uns à chaque virage un peu brusque. La barrière de corail de l’île est un véritable vivier. Une pensée me vient à propos du yacht disparu :

- Jean-Marc m’a dit qu’il n’avait plus trouvé trace de son bateau. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il a pu devenir ?

- Oh si ! Il est au fond et personne n’en trouvera plus jamais trace. Tout autour d’Edéna le gouffre qui a englouti Muu est une fosse qui varie entre trois et cinq mille mètres et c’est une profondeur qui nous est interdite.

- Les copains remontent respirer. Tu me tires ?

- À ton service. Accroche-toi bien !

Far pointe vers le haut et se lance. Je me tiens des deux mains. Nous dépassons les autres et jaillissons hors de l’eau. Ma reprise de contact avec la surface est plutôt rude et j’ai bien envie de me frotter les reins. Ça discute ferme autour de moi. Chacun y va de son commentaire concernant ma présence :

- Il se comporte comme un vrai dauphin !

- Cette fois nous sommes sur la bonne voie !

- Fantastique ! C’est le bon vieux temps qui revient.

Etc… Etc… Je comprends toutes les pensées.  Lorsque je serai capable de reconnaître chacun des individus de la bande qui s’agite alentour, je serai presque dauphin, presque frère avec eux !

- Mais tu es déjà notre frère, dit quelqu’un. Un jour tu pourras aussi approcher les « Grands Anciens » et ils te reconnaîtront comme l’un des nôtres.

- Parlez-moi d’eux. Vous avez fait allusion à leur intelligence sans équivalent.

- Retournons d’abord dans le lagon, tu seras tout de même mieux sur la plage. Je vois d’ailleurs Jean-Marc qui nous y attend.

C’est Arian qui reprend ainsi la direction des opérations. Quelques instants plus tard je m’assieds près de Jean-Marc et les dauphins s’installent devant nous. Ils ressemblent aux touches d’un clavier de piano immergé aux trois quarts et mouvant. Arian se lance dans les explications :

- Le peuple des baleines a survécu à tous les cataclysmes survenus depuis que la planète existe et il sert maintenant d’ingrédient pour la confection de vos produits de beauté ! Pourtant, s’il le voulait, il pourrait tout détruire par la puissance de sa volonté et avec l’aide des orques. Un jour, il se sentira menacé dans sa survie et il se pourrait bien qu’il en finisse, une fois pour toute, avec une humanité indigne. Je t’entends penser, Antoine. C’est exact qu’il y a eu des prises de conscience, mais elles n’ont aucun poids en regard du comportement de la majorité des hommes.

Près de moi Jean-Marc est d’un sérieux qui montre bien, même s’il n’est pas en mesure de suivre la conversation dans le détail, qu’il en comprend parfaitement les généralités et que, de toute façon, il connaît le sujet. Et puis, une chose est frappante dans cette assemblée insolite dont tous les dauphins, qui me regardent, ont l’air de se marrer sans arrêt : l’œil rond, comme le rostre, sont perpétuellement réjouis alors que les pensées sont tristes pour ne pas dire funèbres, quand elles sont tournées vers l’avenir. C’est Far, je le reconnais bien, maintenant, qui reprend le flambeau :

- Nos cœurs sont tristes, tu as raison, car votre présence à tous les deux signifie la fin probable de cette humanité jacassante et vindicative. Un jour, plus ou moins lointain, Jean-Marc et toi aurez à participer, seuls ou avec d’autres, à la remise en route d’une population retournée loin en arrière, réduite à un petit nombre et plongée dans la frayeur d’un après-cataclysme. Cela nous désespère. Nos raisons de vivre sont le jeu et l’amour, mais dans la paix. Et c’est loin d’être le cas ! Je suis désolé pour cet intermède lugubre, mais votre présence sur Edéna, si elle est vraiment une bénédiction pour les peuples de la mer, n’en est pas moins un mauvais présage pour vos semblables.

Face à nous, tout le monde hoche la tête en signe d’approbation, comme si les mots utilisés par Far étaient l’expression d’une pensée collective. Jean-Marc est toujours silencieux, attentif. En ce qui me concerne, je suis nettement plus axé sur la connaissance de l’environnement que je découvre que par l’avenir des hommes, alors je questionne à nouveau :

- C’est toi, Arian, qui m’as laissé entendre que baleines et dauphins sont des civilisations intelligentes très anciennes. Je voudrais tout savoir. Est-ce que tu veux bien m’expliquer ?

- Bien sûr ! Tu peux tout savoir. Nos « Grands Anciens », comme nous les appelons depuis toujours, sont apparus dans les eaux de la planète au tout début, dès que ces eaux ont contenu de quoi les nourrir, c’est-à-dire au bout de quelques centaines de millions d’années à peine. Tu vois, pas si récemment que la science de ce siècle le propose. Cela fait au moins quatre milliards d’années et ils sont passés au travers de tous les cataclysmes, qu’il s’agisse de basculements de l’axe des pôles, d’effondrements de continents, de glaciations ou de destructions provoquées par vos prédécesseurs qui n’ont pas su mieux faire que vous. Mais c’est la première fois que des humains s’attaquent à eux, et à nous par la même occasion, de façon systématique ! Cette action destructrice découle de la rupture de tout contact entre les peuples de l’eau et ceux des continents. Comment l’homme pourrait-il admettre que des êtres qu’il compare à des poissons puissent avoir une intelligence supérieure à la sienne ?

C’est un dauphin moucheté, comme Ariana, qui résume :

- C’est ainsi qu’un peuple supérieur risque son existence du fait d’individus à l’intelligence limitée dont la passion première est la destruction !

- Comment t’appelles-tu ?

- Kobé, le seul de la troupe, en dehors d’Ariana, à être moucheté.

- Pourquoi les baleines ne se défendent-elles pas ? Dans le passé, elles pouvaient facilement couler la plupart des bateaux qui les chassaient ?

- Elles le pourraient encore, pour certains, mais elles sont totalement et incurablement pacifiques, Antoine. Elles sont incapables de faire du mal, même pour se défendre. Une menace de destruction de l’espèce pourrait seule modifier un jour cette situation, comme nous te l’avons déjà dit. En attendant c’est encore le souvenir de l’amour qui régnait entre nos peuples, dans le passé de la planète, qui régit le monde intelligent des mers.

- Et vous, les dauphins, mes gentils sauveteurs ?

- Le peuple des dauphins est bien plus récent dans son occupation des eaux, me répond Ariana, et même s’il est infiniment plus intelligent que le vôtre, il n’arrive cependant pas à la cheville des « Grands Anciens », pour utiliser une expression très humaine. Notre apparition remonte à l’arrivée des premiers hommes sur le continent Muu, il y a un peu plus d’un million d’années. C’est peu, comparé aux baleines qui occupent les océans, sans coupure, depuis toujours. Il n’est pas possible d’en dire autant des hommes dont les civilisations n’ont jamais été au-delà des catastrophes qu’elles ont, elles-mêmes, souvent orchestrées.

- À t’écouter, il y a eu de nombreuses civilisations humaines.

- C’est le cas. Les occasions d’y revenir ne manqueront pas. Pour l’instant retiens simplement que les baleines sont les plus anciens habitants intelligents actuels de la planète. Elles sont suivies des dauphins puis des sirènes, pour ce qui est du domaine maritime. Sur la terre ferme, et contrairement à ce qui est communément avancé, l’homme n’a pas fait son apparition avec les hominiens ou autres hominidés reconnus. Les premières présences humaines se comptent aussi en milliards d’années, mais avec des durées très variables et surtout de très longues interruptions entre chaque « race-mère ». Des expériences ont aussi été faites avec des hommes-oiseaux, des hommes-chevaux et d’autres êtres qui ont provoqué la naissance de toute une mythologie. Toutes les civilisations se sont détruites, malgré les tentatives des extraterrestres et des Immortels pour les aider. Quant à celles qui n’ont pas été directement responsables de leur disparition, elles ont toutes été éliminées par des catastrophes naturelles. Au début de l’actuelle  « race-mère » il y a même eu une civilisation humaine de la mer. Elle s’appelait Océambre.

- Un nom qui donne à rêver. Mais tu as cité des amis immortels ?

- Jean-Marc t’en a certainement déjà parlé. Ce sont eux qui sont à l’origine de tout, ici.

Jean-Marc hoche la tête et confirme :

- Je ne connais pas le nom de cette jolie dauphine qui t’informe, mais je crois avoir compris qu’elle parle de nos amis les extraterrestres.

- Ils vivent si longtemps qu’il est possible de parler d’immortalité à leur sujet ?

- Ils sont vraiment immortels, mais ils sont les seuls dans la galaxie, les seuls à ne pas avoir subi le péché originel. Ils ne peuvent mourir que par accident. Je lis en toi tout le scepticisme déclenché par mes paroles, mais cela ne change rien à une réalité que tu pourras te faire confirmer par les intéressés eux-mêmes.

- C’est fou ! Je vais devoir te réclamer une foule de précisions. Autre chose. La jolie dauphine s’appelle Ariana et elle me disait que tu n’avais pas encore le pouvoir de lire dans leurs pensées. Alors, comment se fait-il que tu lises en moi ?

- Je ne peux pas lire clairement dans les pensées des dauphins, mais j’y arrive mieux avec toi. Les images dans ta tête sont les mêmes que dans la mienne. D’ailleurs je comprends plus facilement nos amis lorsque tu es là. C’est comme si tu servais inconsciemment de relais.

Je reste songeur. Les amis aquatiques finissent par trouver le temps long et c’est Arian qui me relance :

- Il est possible de te ramener au présent ?

- Pardon ! Vous avez encore d’autres choses à m’asséner ?

- Non, non. Je voulais juste te dire qu’il nous est venu une idée séduisante.

- Une plongée encore plus merveilleuse ?

- Une visite.

- Loin ? Tu sais que la natation me fatigue tout de même assez rapidement.

- Loin, c’est vrai, mais nous te tirerons à tour de rôle, comme nous l’avons déjà fait.

- Que voulez-vous me montrer ?

- Quelque chose qui ne se décrit pas. Quelque chose à découvrir avec les yeux de l’esprit et de l’amour. Pendant le trajet, nous nous emploierons à parfaire ton instruction.

- Impossible de refuser ! Demain ? Je viendrai avec les palmes, cela me facilitera la nage.

- Alors à demain et merci d’être celui que nous attendions.

Sans plus de cérémonie toute la troupe s’éloigne après nous avoir arrosés. Je reste seul avec Jean-Marc qui se lève et fait quelques mètres dans l’eau pour aller prélever un poisson dans le vivier. Le Soleil est haut dans le ciel et je sens mon estomac qui commence à crier famine maintenant que l’excitation est retombée.

CHAPITRE 4- Nostalgies de dauphins.

3 mars, 2011
Romans | Pas de réponses »

  Je m’apprête à sortir de mon bain du matin quand Arian se fait entendre. Je perçois également des bribes de pensées émanant des autres dauphins :- Bonjour, Antoine. Nous sommes dans le lagon. Nous pourrons partir dès que tu le voudras.

- Je t’entends, Arian, et j’arrive dans quelques minutes.

À ce moment-là, Jean-Marc s’approche. Il me tend la paire de palmes à laquelle j’avais fait allusion la veille, et me dit :

- J’ai été jusqu’à la grotte te les chercher. J’ai compris où nos amis projettent de te conduire et je vais vous accompagner.

- Je croyais que ce n’était pas dans tes possibilités !

- Je n’irai pas en nageant, évidemment. Je vais simplement m’installer dans un transat et vous suivre avec ce corps non physique qui me permet tous les déplacements et que je n’ai pas utilisé depuis que tu as posé le pied sur l’île. 

Lorsque j’arrive sur la plage la bande de joyeux drilles est au complet dans le lagon. Ils viennent au-devant de moi et je les salue avant de m’asseoir sur le sable pour chausser les palmes. Après quoi je me lève et je fais deux pas avant de m’étaler. J’entends dans ma tête un éclat de rire général.

- C’est ça ! Fichez-vous de moi ! Si vous croyez que c’est facile de se déplacer avec ces trucs qui me font des pieds de géant !

Je me relève, fais deux autres pas et pique du nez une nouvelle fois, jambes croisées et palmes emmêlées. Deuxième éclat de rire et cette fois j’ai même l’impression que Jean-Marc participe à l’hilarité générale. À la troisième tentative je parviens enfin à entrer dans l’eau et là c’est encore pire ! Je ne me suis jamais servi de ces ustensiles et lorsque j’essaye de battre des pieds, ils se dissocient et je roule sur moi-même au lieu d’avancer. La nageoire échancrée de Far s’est approchée, au milieu de la nouvelle vague de rigolade et son propriétaire s’efforce au calme pour me dire :

- Enlève ces palmes, tu es ridicule ! D’ailleurs tu n’en auras pas besoin puisque nous allons te tirer. Le voyage est bien trop long pour que nous te laissions utiliser tes nouvelles potentialités.

Sans sortir de l’eau, je retire les instruments de torture et les laisse couler. Je les récupérerai au retour pour les remettre dans la grotte. Comme si rien ne s’était passé je questionne :

- Il est loin cet endroit où vous voulez aller ?

- Trois bonnes heures en ne traînant pas en route. Mais tu verras, ça vaut le déplacement, déclare Far, toujours près de moi. On y va ?

Je m’accroche à sa dorsale et toute la troupe s’ébranle. Très vite le rythme s’accélère. Mon corps s’est bien adapté. L’eau semble couler sur ma peau avec plus de facilité et les yeux ne me piquent plus. Je n’ai plus froid malgré le fait que le déplacement se déroule sous la surface. Je me fais la réflexion que je ne sais pas vraiment combien de temps il m’est possible de rester sous l’eau sans respirer. Arian, qui nage à mes côtés, répond :

- Pour nous cela varie de vingt à trente minutes, selon les individus. Tu trouveras ta propre cadence rapidement. Si tu te demandes aussi à quelle vitesse nous pouvons nous déplacer sous l’eau, et en te tractant, saches que nous pouvons filer à environ trente-cinq kilomètres à l’heure, soit la moitié de notre vitesse de pointe normale.

- J’ai pensé et tu as répondu aussitôt. Est-ce que cela signifie que ce qui se passe dans ma tête est perceptible par tous ?

- Tu apprendras vite à ne penser que pour toi. Si pour l’instant nous sommes branchés sur tes ondes c’est que nous restons à l’écoute en permanence. Tu dois bien imaginer qu’après un silence de dizaines de milliers d’années nous n’allons pas te lâcher aussi vite. Tu es un personnage d’exception, ne l’oublie pas.

- Je ne suis qu’un être façonné par Edéna, rien de plus.

- Cela n’en fait pas moins de toi quelqu’un d’unique et qui avait des prédispositions. Pour Jean-Marc, il a fallu trente ans et ta venue.

- Arian a raison, reprend Far, mais peut-être que la Nature, avec son grand N et dans sa profonde sagesse, prépare une génération d’hommes nouveaux pour qui tout sera possible. Nous assistons peut-être à une naissance qui sera en même temps un retour au passé.

- Certains d’entre vous semblent très attachés au souvenir de ce passé.

- C’est une nostalgie qui nous habite tous.

- Pour moi, c’est Arian qui parle, le dernier vrai grand souvenir de bonheur total remonte à l’immédiat après Muu. Mes réincarnations successives, depuis cette époque, ne m’ont plus jamais rien apporté de semblable.

- Raconte-moi Muu.

Les pensées du grand dauphin s’installent dans ma tête. Muu était un continent immense et très varié qui occupait la quasi-totalité de l’actuel Pacifique. Il a sombré après une guerre aussi stupide que définitive avec les Atlantes car ces deux races ont coexistées et ne se sont pas succédées, comme nous avons tendance à le croire. Muu était une civilisation très ancienne. Sa longévité a été brutalement interrompue par le peuple atlante, plus jeune et plus vindicatif.

Je sens qu’Arian connaît quelques difficultés à évoquer cette période et je lui propose d’arrêter son récit s’il en éprouve le besoin.

- Ce sont les images de destruction qui me font mal, me répond-il, et je préfère te parler des souvenirs merveilleux de la courte période qui a suivi. Assez rapidement, les survivants se sont regroupés sur les morceaux de terre ayant échappé au cataclysme et sont retournés à une vie très proche de la nature.

La fabuleuse technologie de Muu avait disparu avec le continent. C’est en s’accrochant et en se regroupant sur des îles, vestiges non engloutis, que les êtres épargnés par la mort avaient pu reprendre goût à l’existence. Sur cette infime portion de territoire principalement dévolue, au temps de la prospérité, à l’agriculture et à la pêche, hommes, femmes et enfants s’étaient définitivement, et par choix, tournés vers la simplicité. Ils vivaient nus, se nourrissaient d’un peu d’agriculture et de la mer. Ils savaient parfaitement que le temps allait inexorablement les faire régresser. Ils ne pouvaient toutefois pas savoir que les pouvoirs physiques et psychiques qui étaient les leurs allaient aussi se dégrader puis se perdre. En attendant, ils s’étaient encore un peu plus rapprochés des mammifères aquatiques dont ils avaient toujours partagé les jeux. Les habitants de Muu se déplaçaient dans les airs, pouvaient séjourner sous les eaux et communiquer avec leurs amis sans faire usage de la parole. Ces facultés les avaient aidés à surmonter le traumatisme de la destruction de leur monde par une intégration spontanée au milieu marin. Ils étaient d’une taille inférieure à la nôtre, hommes du vingtième siècle, avaient la peau légèrement cuivrée, naturellement, et une absence totale de système pileux à l’exception de la chevelure, couleur de jais, qu’ils coupaient en forme de bol renversé. Mais si la taille était petite, le cerveau, lui, était bien rempli.

Tous les dauphins ont plus ou moins mis leur grain de sel dans l’évocation de cet après-Muu auquel ils sont très attachés. C’est Arian qui reprend le récit à son compte alors que nous sommes à mi-chemin de notre objectif :

- Le plus important à nos yeux, vois-tu, c’est qu’ils nous aimaient avant la catastrophe et qu’ils nous ont aimés encore plus après. C’est de là que nous vient notre amour indéfectible pour les hommes, un amour si bien ancré dans nos gènes que nous restons totalement impuissants face à la cruauté dont ils sont désormais capables de faire preuve.

- Même pour vous défendre ?

- Mais oui ! La vie autour de Muu n’exigeait de notre part aucune défiance, aucune retenue, face aux « deux pattes ». Nous nous aimions et nous comprenions. La vie n’était que jeux et échanges.

- Ces gens parlaient votre langage ?

- Non, les entretiens se faisaient comme ils se font maintenant avec toi. La différence réside dans le fait qu’à l’époque tous pouvaient accéder à ce moyen de communication. Ma compagne d’alors s’appelait Déesse. Nous avions pour amis très chers un couple de pêcheurs et leurs trois enfants. C’était une amitié née d’un geste tout naturel de Déesse. Elle avait sauvé le plus jeune des enfants en tuant un requin qui s’était attaqué à lui et en ramenant sur la plage le gamin paralysé par la peur et incapable de nager. L’âge seul a pu mettre fin à cette amitié, mais le souvenir en restera éternellement gravé dans ma mémoire.

L’émotion est si intense dans l’esprit d’Arian qu’elle se communique au mien et que j’éprouve de grosses difficultés à me reprendre et à lui demander :

- Que sont devenus ces êtres ? T’es-tu à nouveau réincarné là-bas ?

- Non, la douleur avait été trop forte et de toute manière rien n’aurait plus été pareil !

- Tu aurais pu faire amitié avec un autre couple.

- La régression a été très rapide. Elle a aussi atteint les facultés qui nous rapprochaient et en trois générations, à de rares exceptions près, les héritiers de Muu n’étaient plus que des hommes au cerveau limité, comme vous.

- Les responsables de ce gâchis sont des Atlantes, disais-tu. Pourquoi ont-ils fait une chose pareille ?

- Parce que dans toute nation humaine il y a toujours des êtres plus vindicatifs que d’autres. Te dire pourquoi des individus intelligents veulent détruire d’autres individus, également intelligents, n’est pas une notion accessible à nos mentalités. Toi seul peut en juger.

- C’est peut-être parce que j’ai du mal à me faire à cette notion que j’ai été accepté par Edéna. Pourquoi les occupants de Muu et de l’Atlantide, s’ils étaient contemporains, ne sont-ils pas simultanés dans le souvenir de l’humanité, aussi vague que celui-ci puisse être ?

Ariana, qui s’était tue jusqu’à présent, s’immisce dans la conversation :

- C’est probablement dû au fait que l’Atlantide n’a pas été détruite entièrement lors de la riposte à son attaque. Les deux civilisations avaient coexisté jusqu’à ce que le peuple atlante, beaucoup plus jeune, parvienne au même niveau technologique que Muu. Une partie de cette nation atlante, vieille de moins de cent mille ans, est alors devenue assez vindicative pour vouloir détruire l’autre nation âgée d’un million d’années. Certains d’entre nous, Kobé et Diran, par exemple, ont bien connu cette époque. Eux te raconteront, si cela te passionne. Rien de ce qui est notre passé n’est oublié.

- Je pense bien, que cela me passionne ! Vous gardez vos souvenirs d’une réincarnation à une autre ?

- Nous sommes un peuple intelligent, Antoine, doté d’une mémoire atavique.

- Nous arrivons, lance l’un des dauphins.

- Dans un moment tu vas découvrir quelque chose qu’aucun être humain n’a même jamais soupçonné, déclare alors Ariana, ni dans cette civilisation, ni dans aucunes des précédentes.

- En attendant, attention à bâbord ! Il y a toute une troupe de requins qui rôde dans le secteur, prévient un dauphin qui nous précède.

- Que tout le monde se regroupe autour de nous, demande Arian. Il ne faut jamais oublier qu’Antoine est vulnérable dès qu’il est dans l’eau. Malgré ses nouvelles capacités, il sera toujours un homme et par conséquent un être surtout adapté à la terre ferme. Il est préférable qu’aucun requin ne puisse s’infiltrer dans nos rangs.

Les requins doivent avoir d’autres objectifs car ils ne semblent pas avoir remarqué notre présence. Ils sont bien loin derrière lorsque nous parvenons sur un fond marin qui s’est considérablement élevé. Nous surplombons un territoire accidenté, un assez vaste plateau situé à la limite de la lumière. Sous nous le décor est particulièrement tourmenté et nous nous dirigeons, au milieu de ce fatras, vers le but de notre randonnée. L’objectif a vaguement la forme d’un œuf dont la base serait partiellement enchâssée dans la roche et le sommet comme sectionné par quelque gigantesque couperet. Mais quel œuf ! Il doit bien mesurer dix ou douze mètres de diamètre sur une quinzaine en hauteur, et c’est devant lui que nous nous arrêtons.

- Nous sommes arrivés, dit Arian en me montrant du rostre un trou situé à la base de la masse ovoïde. Je vais entrer et tu n’auras qu’à me suivre. Ce n’est qu’un siphon, un tunnel. Il n’y a aucun danger. Pendant ce temps, nos frères vont se restaurer car l’endroit est bien pourvu en nourriture savoureuse.

Les dauphins s’égaillent dans toutes les directions pour se gaver de ce plancton indispensable à leur santé et qui fait si cruellement défaut à leurs copains emprisonnés pour faire les pitres chez les hommes.

 Arian se glisse dans l’entrée du tunnel. Je me prépare à en faire autant lorsqu’une forme monstrueuse entre dans mon champ de vision. Je reconnais instantanément un énorme requin. Il est si proche que j’ai l’impression d’être une fourmi face à un géant car il doit bien mesurer au moins cinq mètres. La peur me paralyse devant cette masse qui s’oriente dans ma direction avec l’intention évidente d’attaquer. Je ne sais pas s’il a senti ma peur, mais il démarre d’un brusque coup de queue alors que je reste cloué sur place, incapable d’émettre le plus petit appel au secours ou même de penser à me réfugier dans le tunnel.

La brute n’est plus qu’à deux mètres de moi lorsque Arian surgit du boyau. Dans la fraction de seconde qui suit, à l’instant où le tueur ouvre la gueule et va m’atteindre, le dauphin le percute avec une force inouïe. Je peux voir son rostre s’enfoncer dans la masse de muscles. Malgré sa taille, le requin est propulsé à plusieurs mètres tandis que mon ami suit le mouvement. Puis il se détache du corps pour effectuer à toute vitesse une boucle qui le ramène en position d’attaque. Il frappe à nouveau et pratiquement au même endroit, me semble-t-il. Le squale devient inerte et se retrouve flottant sur le dos. Quelque chose a dû éclater dans son organisme, le tuant sur le coup. C’est fini. C’est alors seulement que je sors de mon hébétude. La scène n’a probablement duré que quelques instants, mais tous les dauphins sont autour de moi. Je ne sais ce qui a pu les alerter. Aucun ne manque à l’appel et la rapidité de leur arrivée m’étonne.

- Tu sembles oublier que nous sommes en permanence à l’écoute de tes moindres pensées, me dit Arian. En réalité je suis le seul, dans le tunnel, à n’avoir pas été en contact. Ce sont nos amis qui m’ont prévenu lorsque je suis arrivé dans la salle. Inutile de te dire que je n’ai jamais parcouru aussi vite le chemin du retour ! J’ai débouché directement sur cette sale bête, ce qui m’a facilité la tâche.

- J’ai bien cru que ma dernière heure était arrivée ! Ce monstre est bien trois fois plus grand que vous ! Comment est-il possible de neutraliser aussi précisément une telle masse d’agressivité ?

- En lui éclatant le foie, reprend Arian. Ce spécimen particulièrement vindicatif de requin blanc t’aurait coupé en deux d’un simple coup de mâchoire !

- Et vous n’en avez pas peur ? Vous êtes minuscules en comparaison.

- Nous ne craignons pas les requins, sauf s’ils sont en bande et nous isolés. Ce sont des brutes sanguinaires, mais ce ne sont jamais que de gros poissons, même si, pour ce qui est de ces gros spécimens, la cervelle est un peu plus élaborée.

- En tout cas tu viens, une fois de plus, de me sauver la vie.

- Ce n’est pas un exploit et c’est de notre faute si tu t’es trouvé en danger. Comme je le disais un peu plus tôt, tu es sans défense dans l’océan. Nous aurions dû en tenir compte. Tu peux constater que nous n’avons pas toujours l’esprit très concret. Dorénavant je te demande de nous alerter systématiquement lorsque tu estimes que la situation est dangereuse ou difficile pour toi. Cela dit, ce requin était un solitaire qui chassait pour son compte et nous allons l’évacuer avant que son cadavre n’attire ici tous les prédateurs du coin.

Six dauphins se mettent en ligne. Ils passent leur rostre sous le monstre et le transportent hors de notre vue. Une multitude de petits poissons suit déjà le mouvement. Le tueur va rapidement servir de pitance à plus faible que lui.

Libéré de ma peur, je me remémore les paroles d’Arian tout de suite après la mise à mort et je lui demande :

- Qui sont ces amis qui t’ont prévenu ?

- Ce sont justement les occupants de ce rocher en forme d’œuf décapité. C’est pour faire leur connaissance que nous t’avons tiré jusqu’ici. Au risque de te faire dévorer ! Mais je préfère te laisser la surprise de la découverte. Maintenant suis-moi. Les autres vont surveiller le secteur.

Arian s’enfonce, une nouvelle fois, dans le tunnel.

CHAPITRE 5- Les Sterns de la Lyre.

3 mars, 2011
Romans | Pas de réponses »

  Les battements de mon cœur se sont calmés et c’est protégé par une haie de dauphins que je pénètre dans le tunnel à la suite d’Arian.Il ne fait pas sombre dans ce boyau qu’éclaire une lueur bleue dont l’intensité augmente à mesure que je progresse et qui m’est bien utile pour avancer. Je dois nager mais en ondulant comme un dauphin car la largeur de cette tuyauterie particulière n’autorise pas de grands mouvements de bras. Elle monte et descend à plusieurs reprises en une succession de courts siphons. Dans les parties basses brillent de petites billes de différentes tailles.

Je débouche à l’air libre à côté d’Arian. L’ouverture est juste assez grande pour nous deux et se trouve au centre d’une salle d’environ quatre mètres de diamètre. Elle est éclairée par la lumière bleue qui m’a permis de ne pas évoluer en aveugle. Cet orifice s’ouvre dans une surface plane, circulaire, constituée d’une matière qui ressemble à du marbre blanc. Le plafond, en forme de dôme, est percé d’une multitude de trous d’où émergent de petits champignons lumineux qui émettent la lumière bleue et donnent à la coupole l’aspect d’une voûte céleste constellée d’étoiles. À la droite d’Arian, une silhouette évanescente comme un hologramme est assise en tailleur et nous regarde en souriant. Surpris je demande stupidement :

- C’est toi Jean-Marc ?

La silhouette hoche affirmativement la tête, mais c’est Arian qui intervient :

- Il ne peut pas te répondre et tu ne peux pas l’entendre car vous êtes dans des états trop éloignés.

Je souris à mon ami et poursuis l’inventaire des lieux. Le sol est partout recouvert d’une sorte de sable qui est un mélange de grains noirs, blancs, roses et de perles de ces mêmes couleurs et de différentes tailles. Ce qui me choque, c’est la présence de plusieurs squelettes parfaitement conservés. J’ai une pensée attristée pour ceux qui sont venus mourir là et que je suppose être des dauphins.

- Ne sois pas triste pour eux, ils sont morts depuis si longtemps ! Ce sont bien des dauphins, des amis du passé qui ont voulu terminer leurs jours en notre compagnie.

Les paroles qui viennent de s’inscrire dans ma tête n’émanent pas d’Arian qui me considère avec un air béat. Son œil est encore plus pétillant qu’à l’habitude et je devine que la surprise qu’il m’a préparée doit être plus grande que tout ce que je peux imaginer. Comme elles ne viennent pas non plus de Jean-Marc qui ne peut communiquer avec moi, dans son état…

- Ne cherche pas, Antoine. Sors de ce trou d’eau et installe-toi confortablement.

Je fais ce qui m’est suggéré après quoi j’observe le sable de plus près. Il ne colle pas à ma peau mouillée. Des perles, voilà sur quoi je suis assis ! Des perles noires, roses et blanches, des milliers, des centaines de milliers de perles minuscules et, par-ci par-là, d’autres, de taille plus conforme aux standards de la bijouterie féminine. Sur tout le pourtour, sur environ quarante à cinquante centimètres du bord de la pièce, leur densité est plus importante. Les squelettes eux-mêmes sont par endroits couverts de ce produit surprenant.

- Ce que tu as pris pour du marbre est aussi fait de ces perles accumulées au fil des millénaires. Le temps, l’air, l’eau et plus récemment le poids des dauphins, les ont altérées, effritées, comprimées, blanchies et transformées en ce matériau dur comparable à du marbre.

- Qui me parle ?

- Nous sommes au-dessus de toi, Antoine, des milliers d’individus qui ne s’expriment dans ton cerveau qu’avec une seule voix.

Je me dresse et touche précautionneusement du doigt une de ces protubérances lumineuses qui constellent la voûte. Elle est chaude et vivante. Elle se rétracte légèrement.

- Tu viens de toucher l’un de nous, l’un des membres du peuple stern exilé sur ta planète. Pas trop surpris ?

- Surpris, si, mais pas outre mesure. Je commence à m’habituer à tout cet extraordinaire que je découvre depuis un certain temps.

- Il est vrai que tu es particulièrement gâté depuis quelques mois.

- Vous savez ?

- Nous pouvons lire en toi, comme nos amis communs. C’est grâce à cette possibilité que nous avons pu informer Arian de l’attaque du requin.

-  J’aurais dû penser que cela venait de vous ! Merci.

- Ce n’est rien et il aurait été dommage de laisser disparaître le premier homme à pouvoir renouer avec les peuples de la mer, surtout qu’à leur demande tu es l’unique être humain, en chair et en os, autorisé à franchir notre siphon d’accès.

- Et Jean-Marc ?

- Jean-Marc n’est pas ici en chair et en os.

- Vous jouez sur les mots, le résultat reste le même. Aucun humain jamais ? Pas même lors des civilisations du lointain passé ?

- Jamais quelqu’un possédant de l’intelligence, mis à part les dauphins depuis qu’ils ont fait leur apparition dans les océans terrestres.

- Alors, pourquoi Jean-Marc et moi ?

- Si le cataclysme que tout laisse prévoir survient, il faudra aider les survivants à repartir du bon pied. Tu sais que c’est la raison de votre présence à tous deux sur Edéna. Si vous êtes ici c’est tout simplement parce que nous avons décidé de vous aider dans cette tâche.

- Je crois que vous ne serez pas de trop !

- Ne va pas imaginer que notre intervention est désintéressée. Nous savons tout du passé de la planète et de ses occupants successifs, ainsi que de leurs naufrages et des catastrophes que cela a généralement entraînées. L’évolution sans directives ni connaissance des erreurs précédentes va à l’échec. Enfin presque toujours, car certaines civilisations ont été éliminées par des cataclysmes planétaires qui ne leur ont pas laissé le temps de s’autodétruire. Bien dirigée, une nouvelle humanité pourra peut-être avancer sans casse et nous éviter, à nous, peuple stern, cette crainte si souvent renouvelée de voir la Terre voler en éclats par la faute de sa population. Nous aimerions participer à l’élimination de cette menace périodique que nous n’avons que trop souvent vécue.

- Vous êtes terrifiants !

- Nous sommes surtout terrifiés par la stupidité incontournable des humains, alors que nous savons, pour l’avoir vécu, que la destruction d’une planète n’est pas une utopie. Elle est si belle votre inimitable Terre !

- Pourquoi inimitable ? Elle est unique en son genre ?

- La Terre est exceptionnelle par sa beauté et son rayonnement. C’est ce qui explique, en partie, les nombreuses visites dont elle est l’objet de la part des autres peuples de la galaxie. Sauver cette merveille tout en nous sauvant tous, n’est-ce pas un programme digne d’intérêt ?

- Je ne prétendrai pas le contraire ! Et comment espérez-vous y parvenir ?

- Par l’information. Si vous savez tout des échecs subis et des catastrophes provoquées par ceux qui vous ont précédés sur ce globe et si vous pouvez en imprégner très profondément le subconscient des prochains survivants, peut-être que la peur de les reproduire aura un effet salutaire, du moins pour assez longtemps.

- Je vous trouve bien optimistes ! Qu’en penses-tu, Arian ?

- J’en pense que c’est une solution qui a le mérite de ne pas nous forcer, une fois de plus, à endurer les événements. Peut-être qu’effectivement la peur d’aller à la destruction sera plus forte que la bêtise.

- Toi aussi, je te trouve bien optimiste. Mais vous avez tous raison, mieux vaut tenter une action que subir la situation. Et si maintenant la voix collective me disait qui est exactement le peuple Stern ?

- Nous sommes des immigrés. Nous venons d’une planète lointaine qui a disparu. Tu es actuellement dans ce qui subsiste d’un vaisseau spatial tombé sur Terre il y a si longtemps, des milliards d’années, que nous avons parfois du mal à nous souvenir. Votre globe venait à peine de terminer sa formation lorsqu’un accident a forcé nos ancêtres à s’y poser en catastrophe.

- Il y a si longtemps ? Ce n’est pas croyable !

- C’est pourtant vrai. C’était il y a plus de quatre milliards d’années terrestres. Nos ancêtres ont été tués en grand nombre et les survivants n’ont pas eu le choix de leur destination. Ils ont posé les restes du vaisseau au fond de l’eau qui semblait couvrir toute la surface du globe. Ce n’est que plus tard qu’ils ont découvert l’existence d’un immense et unique continent. Sur le moment ils n’ont eu d’autre préoccupation que de stabiliser leur engin et de se protéger d’une remontée en surface éventuelle qui les aurait mis à la merci des rayons du Soleil.

- En empêchant les mouvements de la croûte terrestre ? Ils en avaient le pouvoir ?

- Non. L’important était d’empêcher la lumière de pénétrer dans ce qui subsistait du navire. Pour cela nos ancêtres ont attiré tout ce qu’il était possible de déplacer par la force de leur volonté pour le coller aux parois et obturer la cicatrice due à la collision. Ils ne savaient rien de l’évolution susceptible de modifier le terrain sur lequel ils s’étaient posés et la seule chose réellement vitale était de se mettre à l’abri des rayons mortels de l’étoile.

- En quoi notre Soleil peut-il être mortel à cette distance ?

- Tu vas comprendre. Nous sommes originaires d’un autre système de cette galaxie, d’une planète aquatique qui s’appelait Stern, d’où la dénomination que nous avons conservée. À l’époque Stern gravitait autour d’une étoile connue des Terriens sous nom de Blue Star, dans la constellation de la Lyre. Sa distance à l’étoile était telle que la chaleur et la lumière de cette dernière ne lui parvenaient qu’avec parcimonie. Tu vois, lumière bleue et faible pour Blue Star, contre lumière éclatante et chaleur pour le Soleil. L’alliage utilisé pour la construction des vaisseaux n’était pas totalement opaque puisque pas nécessaire sur Stern.

- Pourquoi utilisez-vous le passé, en parlant de Stern ? Le fait que vous en soyez partis…

- Stern n’est plus. Ses habitants l’ont volatilisée. C’est pour cela que nous savons à quoi nous en tenir sur les risques encourus par la Terre !

- Comment est-ce arrivé ?

- De la façon la plus traditionnelle : la rivalité entre les êtres. 

La civilisation sterne culminait déjà alors que l’homme terrestre n’était pas même encore une hypothèse. Les Sterns étaient arrivés à un stade de développement mental tel qu’ils agissaient directement sur les structures de la matière, pouvant la modeler à volonté. Cette puissance avait causé leur perte. Ils étaient peu nombreux, tout au plus une dizaine de millions d’individus, vivant dans des conditions plutôt défavorables sur une planète aux terres arides, inexploitables et à l’atmosphère à peu près inexistante. La vie sous-marine avait minimisé le développement d’organes comme la vue et l’ouïe, mais favorisé la télépathie, la télékinésie ou la téléportation, toutes formes d’actions accessibles à des cerveaux bien structurés et en mesure de faire appel à tous leurs neurones. Du fait de la petitesse de leur taille, mais aussi en raison de leur pensée collective, les Sterns avaient besoin de se rassembler pour être efficaces. Des groupes s’étaient formés qui avaient pris l’habitude d’agir ensemble. Des oppositions étaient nées entre les groupes souvent composés d’individus de même orientation. À la longue les heurts s’étaient transformés en rivalités et avaient provoqué des affrontements de plus en plus violents avec projections d’objets téléportés jusqu’à l’adversaire et même de rochers tuant des groupes entiers. Lorsque des actions plus graves, comme des espaces marins portés à ébullition pour détruire à plus grande échelle, avaient commencé à être utilisées, quelques milliers d’individus, totalement pacifiques, s’étaient résolus à fuir. Cinq vaisseaux spatiaux avaient alors été construits discrètement, des enveloppes de forme ovoïde susceptibles de contenir chacune dix mille êtres. Ce nombre était nécessaire pour que les cerveaux puissent faire se mouvoir les bolides sans efforts excessifs.

Les navires s’étaient élancés dans cinq directions différentes lorsque le processus fatal d’autodestruction était devenu évident. Quatre mois après le départ, en équivalent de temps terrestre, un terrible cri de détresse s’était imposé à jamais dans les mémoires. L’explosion de Stern avait mis ses occupants définitivement d’accord. Tous les exilés avaient vécu le drame dans le même instant et avec la même intensité. Avec le temps, un silence total s’était instauré entre les vaisseaux désormais trop éloignés pour rester en contact.

- Lorsque nos ancêtres sont arrivés dans le système solaire, le voyage a pris une tournure dangereuse en raison du nombre d’objets célestes qui circulaient encore partout. La malchance a voulu qu’un de ces blocs coupe la trajectoire du vaisseau et le décapite, volatilisant la partie supérieure et ses installations, tuant la moitié des occupants et forçant les survivants à précipiter ce qui restait du navire vers la planète la plus proche. C’est ainsi que le périple s’est terminé ici.

- Les millénaires se sont accumulés, complète Arian, et d’innombrables concrétions ont parfait le camouflage du vaisseau avant même que les continents ne se mettent en mouvement. La plaque sur laquelle ils se sont écrasés n’a jamais été vraiment maltraitée, elle s’est toujours simplement déplacée en suivant le va-et-vient imposé par les autres.

- Et s’il y avait eu danger ? Une émergence, par exemple ?

La voix collective reprend ses explications :

- Nous aurions déplacé le vaisseau ou construit un autre abri. Souviens-toi, nous pouvons agir sur la matière.

- Autre chose. Si j’ai bien compris, sur Stern, vous viviez surtout dans l’eau. Pourquoi avoir aménagé, ici, un espace avec de l’air ?

- Nous avons toujours été amphibies. La situation actuelle est le résultat d’une évolution rendue indispensable par l’apparition de prédateurs de plus en plus nombreux au fur et à mesure du développement de la planète. Notre petite taille faisait de nous des proies faciles. Cet endroit est un abri et l’air nous isole des êtres qui vivent dans l’eau. Produire de l’air n’est rien, nous le faisons chaque fois que nécessaire en décomposant l’eau. Ici nous ne risquons aucun contact accidentel avec votre Soleil et n’avons pas besoin de nous épuiser à repousser ceux qui pourraient nous considérer comme des casse-croûte.

- Les conditions étaient extrêmes sur Stern, comment la vie a-t-elle réussi à s’y développer et à atteindre un tel stade d’évolution ?

- Ce n’est pas aussi surprenant que tu peux l’imaginer. Il y a bien une foule de créatures qui vivent dans les abysses de la Terre. Vous en découvrez régulièrement. Ce sont ces conditions difficiles qui ont fait de nous des êtres de pensée et non de mouvement.

- Ce qui est une autre explication à votre attachement pour cette coupole. Vous ne la quittez plus du tout ?

- Les générations qui ont précédé l’arrivée des dauphins sortaient encore, bien qu’avec prudence, car la puissance mentale qui est la nôtre est tout de même trop limitée pour quadriller le globe depuis ce refuge. Il y a eu des accidents. Les sorties ne sont plus nécessaires depuis que nos amis sont là. Ils sillonnent les océans à l’écoute des agissements humains et nous informent. Jean-Marc aussi, depuis qu’il peut s’évader de son corps.

Je me tourne vers la silhouette de mon ami qui confirme d’un signe de tête tandis qu’Arian intervient :

- Nous informons les Sterns sur le présent et eux nous racontent le passé, celui qui est antérieur à notre venue. Ils nous disent aussi ce qu’ils savent de l’Univers et de leur monde d’antan. Nous bavardons entre amis.

- Et ils mettent une dose de sagesse dans vos têtes de joueurs impénitents ? Dommage qu’ils ne soient pas en mesure d’en faire autant avec les hommes !

- Ce serait au-dessus de nos forces ! Nous sommes si petits et vous êtes si nombreux !

- Puisqu’il est question de votre taille, à quoi ressemble un Stern ?

- Ce que tu vois de ton côté de la coupole est la moitié inférieure de notre corps, notre abdomen. De l’autre côté, il y a la tête, de la grosseur d’un pois, avec deux petites antennes, une bouche, un nez et deux yeux, ces deux derniers attributs étant à peine esquissés puisque pratiquement inutiles. Un cou et quatre membres qui servent surtout à se maintenir en place font la jonction. Individuellement notre force mentale est en rapport avec notre taille, mais, réunies, ces énergies se démultiplient et nous donnent d’extraordinaires capacités comme, par exemple, la possibilité d’influencer les esprits à distance, à condition que cette distance ne soit tout de même pas trop grande. Si Arian n’avait pas réagi aussi rapidement, nous aurions de toute façon exercé cette force contre le requin qui t’a attaqué. Nous nous nourrissons de matières tirées des coquillages qui nous sont apportés par les dauphins ou des poissons suggestionnés à cet effet. Nous fabriquons une pâte qui recouvre entièrement la surface de la coupole, celle que tu ne peux voir. Nos antennes seules dépassent de cet épais liquide nourricier. Pour terminer, sache que nous vivons jusqu’à trois cents ans, en moyenne, et que nous ne connaissons pas cette obligation qu’est pour vous le sommeil.  

- Avec tous ces moyens à votre disposition, je ne comprends pas que vous ayez décidé de rester enfermés dans ces quelques mètres cubes d’espace. Vous pouvez vous transporter physiquement n’importe où, à volonté ! Lors d’un déplacement en masse, vous devez être intouchables.

- Il y a bien longtemps que nous ne désirons plus ressembler à ceux qui ont détruit notre planète. Nous sommes devenus des êtres de méditation et seule la nécessité pourrait nous obliger à sortir de cet état. Nous avons trouvé la paix et comptons bien nous y tenir. C’est d’ailleurs en grande partie grâce aux dauphins qui opèrent pour nous au-dehors. Nos pouvoirs télépathiques et les leurs nous permettent de rester en contact presque permanent.

- La paix qui règne ici est fortement palpable, c’est vrai, et j’en suis totalement imprégné. Je baigne dans une ambiance qui met tout mon être hors du temps. C’est magique ! Je serais presque tenté de m’allonger et de ne plus bouger.

J’ai failli joindre le geste à la pensée et ma main dérape sur les perles qui tapissent le sol. Je reviens à ce sujet plus matériel :

- D’où viennent toutes ces perles ?

- Toutes ces billes de taille et de couleurs différentes sont des cadavres, Antoine. Tu es assis sur des Sterns mort-nés. Nous sécrétons un embryon qui se développe dans la partie abdominale de notre corps, mais dont un tiers seulement arrive à maturité. C’est ainsi depuis toujours. Les autres meurent et sont recouverts d’une substance dure et nacrée qui prend une des deux couleurs avant de virer au blanc avec le temps. Les embryons mort-nés de sexe mâle sont de couleur noire et ceux de sexe féminin sont roses.

- Ces perles sont donc de minuscules cercueils en rapport avec un véritable système d’autorégulation.

- On peut voir la chose sous cet angle.

Pendant ces derniers échanges Arian a quitté l’élément liquide pour s’installer à proximité de Jean-Marc. Seule sa queue est encore dans l’eau qu’elle agite doucement. Il me demande :

- Tu as encore des questions ?

- À ton avis ! Si la Terre n’était pas l’objectif du peuple stern, pourquoi celui-ci n’est-il pas repartis après avoir surmonté le traumatisme de l’accident ?

- Justement parce que notre peuple n’avait pas d’objectif en quittant Stern. Pourquoi pas la Terre plutôt qu’une nouvelle aventure tout aussi hasardeuse ? La planète était vierge et par conséquent idéale.

- Ce qui fait que de génération en génération vous avez été les témoins de toutes les naissances et disparitions qui ont jalonné la vie de notre globe ?

- Sans exception et Dieu sait s’il y en a eu depuis plus de quatre milliards d’années que la mer engendre des êtres vivants et que des peuples extérieurs aident au développement ou ensemencent la planète ! Certaines civilisations n’ont duré qu’une centaine d’années alors que d’autres, comme Muu, en ont traversé un million. Il s’agit des civilisations humaines, en l’occurrence, les baleines étant ici sans rupture depuis le tout début du peuplement.

- Pour les « Grands Anciens », je sais déjà, mais pour les hommes, comment est-ce possible ?

- Ce n’est pas simplement une possibilité, c’est une réalité. Il y a des humains sur cette planète depuis environ trois milliards et demi de vos ans. D’autres t’en parleront. Notre rôle maintenant concerne l’avenir, pas le passé.

- Un avenir que vous considérez comme définitivement compromis ? Pensez-vous qu’il y ait encore une petite chance ?

- Ce que la Terre endure en ce moment n’est pas très différent de ce qu’elle a déjà connu. Pourquoi en irait-il autrement ? L’homme est un prédateur et jusqu’à présent il ne s’est jamais amendé. C’est tout le problème et c’est justement là qu’il faut chercher la solution. Nous en avons vu se développer des civilisations ! Nous les avons vues stagner. Nous les avons vues sombrer.

- Nous nous détruisons donc toujours ?

- Pas toujours. Parfois c’est la planète elle-même qui décide de remettre de l’ordre, lorsque son existence est menacée. Parfois aussi, mais c’est la situation la moins fréquente, le châtiment vient du dehors.

- Et nous sommes dans quelle configuration ?

- Celle de la planète en révolte. As-tu une idée des conséquences que pourrait avoir la disparition de Terre sur le système solaire et peut-être sur le reste de la galaxie ? Sans intervention du « Peuple inconnu », un événement de ce genre aurait déjà pu survenir. Pas de questions, Antoine, tout ce que nous te dirons c’est qu’il s’agissait de la jumelle de Terre et qu’il en reste des traces dans le système solaire. La suite, si personne n’a parfait ton éducation, ce sera pour une autre fois car il va être temps pour toi de prendre le chemin du retour.

- Cette rencontre aura été un vrai bonheur et j’espère que nous pourrons la renouveler. Merci d’avoir bien voulu m’accepter dans votre sanctuaire.

- Jean-Marc et toi serez toujours les bienvenus et nous pensons que tu seras bientôt en mesure de voyager comme ton ami, sans avoir à transporter ce corps un peu encombrant.

- À bientôt donc.

Arian se laisse glisser dans le tunnel et au moment d’en faire autant je vois Jean-Marc se diluer après un petit signe de la main.

Nous sommes à nouveau dans l’océan et les dauphins nous entourent joyeusement. Nous montons faire provision d’air frais et nous repartons en direction d’Edéna.

Sur le chemin du retour, nous commentons longuement la rencontre avec ces êtres dont la présence sur Terre est si extraordinaire. Cette fois encore, le temps passe vite. Jean-Marc est assis sur la plage pour nous accueillir et je le suis pour aller me plonger dans le bassin, histoire de me laver de tout le sel accroché à ma peau et de me donner un coup de fouet.

- Tu imagines les perspectives qui s’ouvriraient à nous si les Sterns voulaient bien sortir de leur tanière ? me demande Jean-Marc.

- Je ne cesse d’y penser !

- Ils ne veulent pas en entendre parler et nous devons nous estimer heureux d’être accueillis alors qu’ils ont toujours refusé tout contact.

- Sais-tu ce que j’aimerais voir dans le vaisseau des Sterns ?

- Figure-toi que je commence à lire dans tes pensées. Est-ce que cela n’aurait pas un rapport avec l’aspect de ses occupants ?

- Tout juste ! Je voudrais pouvoir passer de l’autre côté de la coupole pour voir leur tête. Quand je pense à tout ce qu’il y a d’intelligence et de puissance dans l’équivalent d’un pois ! La curiosité me démange !

- Ce sera possible dès que tu auras la capacité de me suivre en laissant ton corps ici.

- J’espère que ce ne sera plus trop long !

CHAPITRE 6- Sorties en astral.

3 mars, 2011
Romans | Pas de réponses »

  Nous revenons régulièrement sur la visite aux Sterns que mon ami fréquente depuis de nombreuses années déjà. C’est lui qui m’apprend que leur vaisseau spatial est fait d’un alliage inconnu sur Terre et d’une résistance inconcevable pour notre technologie, malgré son manque d’opacité, ce qui lui a évité la destruction complète lors de son choc avec l’astéroïde. Quant au refus de tout contact avec les hommes, il est total et ne tolère aucune exception compte tenu du comportement de tous ceux qui, à un moment ou un autre, ont peuplé la planète. Le souvenir des ancêtres fuyant Stern sur le point de se détruire et l’explosion qui a suivi sont définitivement gravés dans les gènes de toute la colonie.À l’occasion d’une conversation à bâton rompu, alors que je m’extasie une fois de plus sur la pureté de l’eau du lagon, Jean-Marc en vient à parler des algues tueuses dont la prolifération est particulièrement redoutable :

- Il y a un événement que je ne suis pas près d’oublier, me déclare-t-il, et ce d’autant moins qu’il ne remonte qu’à quelques années et que je le revois toujours avec la même intensité. C’est le milieu de la matinée et tout à coup je sens les pensées du grand dauphin, que je sais maintenant s’appeler Arian, chercher à pénétrer mon esprit. C’est très vague, mais au bout d’un moment je crois comprendre qu’il me demande de rejoindre la troupe car il y a quelque chose que je dois voir.

- Tu pratiquais déjà le voyage astral ?

- Bien sûr ! C’est un pouvoir qui m’a été donné peu après mon arrivée sur Edéna. Comme demandé, je rejoins les dauphins sur la plage. Arian envoie aussitôt dans ma tête des images de fonds marins et de rivages côtiers encombrés de végétaux sans que j’en comprenne le sens. Nos échanges étaient limités, je te le rappelle, et ces algues-là ne m’étaient pas connues. L’insistance du dauphin me laisse toutefois une impression d’urgence ou d’importance et je finis par saisir que la côte en question se situe en Mer du Nord. Il voudrait que je m’y rende. En astral ce déplacement ne demande que quelques instants et j’accepte. Peu après mon arrivée sur les lieux des dauphins me rejoignent. Ils sont plus petits que nos amis d’ici. Ils sont heureux de ma venue, mais je les sens très préoccupés. Ils me guident et nous nous trouvons rapidement devant un véritable mur d’algues dont la présence semble les paniquer au point qu’ils n’osent pas s’en approcher.

- Elles ont considérablement proliféré depuis, tu sais.

- C’est déjà leur prolifération qui doit effrayer les dauphins ce jour-là. Le mur végétal mesure plusieurs mètres et ne laisse qu’un espace assez restreint entre lui et le fond. Je m’approche et j’agrippe une algue avec l’intention de l’arracher. Elle résiste, mais c’est dû à mon état de corps astral qui ne peut accomplir aucun geste de ce type. Cette cochonnerie est gluante et son contact très désagréable. Je perçois en permanence la crainte qui retient les dauphins. Je me glisse sous la masse verte. Le fond est jonché de coquillages et de poissons morts. Tout est mort ! Puis les petits me rappellent. Ils veulent me montrer l’étendue des dégâts. C’est vert partout ! L’algue a envahi une grande partie des côtes de la Mer du Nord.

- En quoi pouvais-tu leur être utile ?

- C’est la question que je suis en train de me poser quand un nouveau dauphin arrive. Il est grand et bouscule quelque peu ses congénères pour m’approcher. Nous sommes remontés à la surface. L’arrivant caquette à toute vitesse. Je sens qu’il cherche à me dire quelque chose mais je ne le comprends évidemment pas et je lui demande de faire doucement. Il se calme et, dans ma tête, il me semble entendre le mot pierre. C’est bien pierre et il le répète à plusieurs reprises, mais je ne suis pas plus avancé car je ne vois pas la relation qui peut exister entre les algues tueuses et une pierre. Et puis lentement les choses se précisent. Il me décrit une nouvelle côte avec des masses rocheuses immergées dans une eau parfaitement claire. Je comprends qu’il faut transporter ces pierres jusqu’aux endroits pollués par l’algue. Elles sont une solution au problème. Le grand dauphin doit être content de moi car il me caresse le visage du bout de son rostre avant de s’en aller, suivi de tous ses frères. Je suis seul, mais j’ai maintenant en moi une sensation de danger imminent. Avant de retourner vers Edéna je longe encore la côte en direction de l’est. Il y a de moins en moins d’algues, mais elles proliféreront vite si rien n’est fait et je rencontre de plus en plus de cadavres de phoques. Et ce mot pierre qui m’obsède !

- Le danger est-il si grand ?

- Pas pour les peuples de la mer qui s’en sortiront toujours. Ils disposent de l’espace nécessaire à leur survie. De plus, ils pourront compter sur l’aide de nos amis extraterrestres. Le danger est pour les hommes.

- Ces pierres, finalement, tu as pu en savoir plus ?

- Avec les images que le dauphin avait imprimées dans ma tête, et surtout avec l’aide des Sterns, je n’ai eu aucune difficulté à découvrir l’endroit où elles vivent. Car elles vivent, Antoine. Les Sterns, qui avaient déjà été mis au courant par les dauphins, possédaient dans leur mémoire collective les informations indispensables. Sur la côte occidentale de l’Australie, il existe une baie isolée connue de nos jours sous le nom d’Hamelin Pool. Dans cette baie, il y a des roches qui fabriquent de l’oxygène depuis la naissance de la planète. Ce sont des stromatolithes. Créatures organiques durant leur existence, mélangées au sable dans lequel elles vivent, elles se transforment en pierres inertes en mourant. Elles ont besoin de soleil et de deux fois plus de sel que la normale pour se développer. Les stromatolithes morts ne sont plus que des rochers qui forment d’ailleurs de véritables massifs montagneux en certains endroits du continent australien. Ce sont des vestiges des plus vieux fossiles de notre globe et ils ont plus de trois milliards d’années. Dans la baie d’Hamelin Pool, la production d’oxygène des stromatolithes en activité nettoie le fond marin de toute végétation.

- Mais par là même de toute vie.

- La vie est seulement repoussée plus loin.

- Si je ne me trompe pas, les eaux de cette partie de l’Australie sont particulièrement chaudes et salées. Comment acclimater les stromatolithes dans les régions concernées par les algues tueuses ? 

- C’est un des problèmes. Il faudra y consacrer du temps et passer sur beaucoup d’échecs !

- Alors ce n’est pas une bonne solution !

- Si, mais qui sera à mettre en œuvre dans un deuxième temps, pour empêcher les algues de se réinstaller, une fois éliminées. Leur destruction, elle, passe par un autre processus. Je devrais dire passait, car trop de temps s’est écoulé. Maintenant les algues sont trop bien implantées. Elles pourrissent, elles sentent mauvais, elles deviennent rouges et dangereuses, elles absorbent l’oxygène et détruisent le plancton et la petite faune marine.

- Quel est cet autre procédé ?

- L’injection d’un liquide sous pression. Dans le Parc national de Yellow Stone, aux Etats-Unis, il y a un geyser, l’Émeraude Springs, qui expédie à plusieurs dizaines de mètres de hauteur des eaux souterraines surchauffées et chargées de minéraux et d’organismes vivants malgré la température qui avoisine les cent degrés. C’est une de ces bactéries datant, elle aussi des premiers âges, le sulforobus, qui peut aider à la neutralisation des algues à condition d’injecter l’eau du geyser en profondeur dans les lieux contaminés.

- Et que faire maintenant que l’invasion est devenue trop importante ?

- Maintenant il ne reste malheureusement plus que le laser pour détruire tout ce qui peut l’être. Après, seulement, l’eau du geyser et les stromatolithes pourront être employés.

- Tu avais un moyen pour transmettre cette solution aux gens susceptibles de la mettre en application ?

- La suggestion. 

- Des résultats ?

- Nuls ! Et ce n’est pas faute d’avoir essayé ! Tous ces personnages qui ont des compétences en matière d’intervention sur la nature sont totalement fermés, pour n’employer que ce mot trop tendre. Qu’il s’agisse des dirigeants des pays concernés, des scientifiques prétendument intéressés par le problème ou même des spécialistes de la mer, personne n’a l’esprit assez ouvert pour entendre. De toute façon, à bien y regarder, ils ont d’autres pôles d’intérêts que le sauvetage de leur environnement. Les Sterns m’avaient d’ailleurs prévenu sur ce point. Et, bien entendu, depuis ce temps, dès que le soleil réchauffe les eaux, les algues progressent. Peut-être que quelqu’un, un jour, accueillera dans un de ses rêves ces suggestions qui continuent de planer dans l’air et sera tenté d’y donner suite.

Ce récit de Jean-Marc, par-delà les regrets qu’il fait naître sur l’obscurantisme des hommes, ne fait qu’attiser mon désir de retourner vers le peuple stern si fascinant. Pour cela je dois toutefois attendre de pouvoir m’évader d’un corps que le séjour sur Edéna me montre de plus en plus comme un handicap. Patience. 

Entre la lecture des ouvrages stockés dans la grotte, les entretiens avec Jean-Marc et les balades à aileron de dauphin, les jours défilent à vitesse record. Leur décompte a cessé de me tracasser car le temps n’a vraiment aucune importance ici. Ma seule préoccupation est désormais l’évolution de tout mon être vers des connaissances refusées à mes contemporains.

Mes capacités télépathiques limitées, il y a encore peu, aux contacts avec les dauphins, se développent rapidement en direction de Jean-Marc. Lui-même n’a plus guère de difficultés à pénétrer dans mes pensées et nous n’aurons bientôt plus besoin de la parole pour communiquer. Il s’entretient aussi, depuis ces derniers jours, avec nos mammifères marins préférés.

Mon arrivée sur l’île semble, en effet, avoir pas mal changé la donne. Jean-Marc a vu se développer de manière considérable ses possibilités télépathiques, probablement bloquées jusque-là par l’absence d’interlocuteur fonctionnant à l’identique. Il ne lui est toujours pas possible de nager comme un dauphin mais c’est sans importance puisqu’il peut nous suivre en abandonnant son corps physique.

À ce propos, il m’a prévenu, il y a déjà quelque temps, que la première sortie en astral, ainsi qu’il la nomme, me surprendra probablement au cours d’une séance de relaxation-reconstruction dans le bassin. C’est en effet de cette manière que les choses se sont passées pour lui.

- J’étais ici depuis à peu près quatre mois, m’a-t-il expliqué, quand je me suis retrouvé flottant à plusieurs mètres au-dessus du bassin. Je pouvais voir mon corps allongé dans l’eau et je te prie de croire que cela m’a flanqué une sacrée peur ! Je n’y comprenais goutte !

- Il est vrai qu’il y a trente ans ce genre d’évènement, d’ailleurs plutôt en rapport avec le passage de la vie à la mort, n’était pas encore diffusé dans le grand public.

- Exact, et j’ai paniqué un long moment !

- Est-ce que tu n’as pas eu de difficultés pour réintégrer ton corps ? La panique, c’est à ce stade-là qu’elle doit apparaître, non ?

- Non. C’est la vision de mon corps sans moi, qui m’a fait peur. Mais c’est la chose la plus fantastique que je connaisse maintenant ! Tu verras. Je ne t’en dis pas plus, le bonheur se ménage. Attention seulement à ne pas t’oublier dans l’eau.

Il n’avait pas voulu m’en dire plus, ce jour-là, et je pense justement à cette conversation alors que je me prélasse depuis une bonne quinzaine de minutes dans le bassin. Les cacatoès déambulent sur les rochers à la recherche de quelque chose à picorer. Pour une fois ils sont à peu près silencieux. La brise légère qui filtre au travers des cocotiers est saturée de tous les parfums des fleurs croisées en chemin. Je n’ai pas encore vu les lapins qui viennent pourtant assez régulièrement assister à mon bain. Ces quatre-là doivent parfois s’ennuyer d’être si peu nombreux. Dans son transat Jean-Marc lit tout en sifflotant.

Tout à coup, sans aucune transition, je peux embrasser la scène d’un seul regard. Je flotte à hauteur de la cime des cocotiers. Je crois bien que non informé je ne me serais pas senti très à l’aise dans cette position insolite. Mais là, c’est sublime, instantanément ! Jean-Marc, les cacatoès et les lapins qui arrivent, regardent tous dans ma direction. Non pas vers mon corps, allongé dans l’eau, mais vers ce je ne sais quoi de moi qui flotte en l’air. C’est incroyable ! Passe encore pour mon ami, du fait des liens télépathiques qui nous lient, mais les bestioles ?

Jean-Marc apporte la réponse :

- Elles aussi ont des dons télépathiques. Tous les animaux en ont, même hors de l’île. Je ne suis pas certain que les nôtres te voient, ils doivent seulement percevoir tes pensées, là-haut.

- Compris. Qu’est-ce que je fais, maintenant ?

- Laisse faire ton imagination. Fixe-toi un objectif.

J’ai envie de voir Edéna dans son ensemble alors je me propose comme but de monter assez haut pour cela. Le déplacement est si rapide que je suis arrivé à destination avant même d’avoir fini de penser. Je suis nettement au-dessus du sommet du piton. Je survole le couple d’aigles pêcheurs qui plane tranquillement. Qu’elle est belle notre île, palette de couleurs au milieu de ce bleu aux mille variantes qui s’étale à perte de vue ! Je cabriole, comme lors de ma première balade en eau profonde avec les dauphins. Je suis quelqu’un d’autre, je suis un aigle parmi les aigles, comme j’étais un dauphin parmi les dauphins. C’est un sentiment incomparable ! Je me sens habité par une sensation de vigueur inouïe.

En bas, le lagon fait une tache plus claire qui attire mon regard et je plonge vers lui avec délices. Malgré l’immatérialité qui me caractérise en cet instant, je provoque des éclaboussures en crevant la surface. Les poissons s’écartent. Les perceptions me surprennent. J’ai laissé mon emballage physique dans le bassin et pourtant je ressens les effets de mon environnement comme si j’étais toujours entier. L’eau est tiède, la faune est solide au contact et je vois comme avec mes yeux. Par contre, je n’ai pas l’impression que la respiration ait une quelconque raison d’être dans mon nouvel état. Ce corps-là n’a pas besoin d’appareil respiratoire. À quoi bon d’ailleurs ? C’est grisant !

J’abandonne le lagon et retourne survoler la clairière. Les regards se lèvent à mon arrivée. Jean-Marc questionne :

- Satisfait ? Comment te sens-tu ?

- Aux anges ! C’est extraordinaire ! Mais tu sais déjà. Il ne me reste plus qu’à retourner dans mon corps pour compléter cette expérience. Il y a une façon de procéder ?

- Contente-toi de penser que tu le réintègres.

Je m’exécute et avec un léger soubresaut l’enveloppe charnelle en question me récupère. J’ai des courbatures dans tout le corps. Jean-Marc a posé son livre et attend manifestement mes questions.

- Est-ce que les courbatures que je ressens maintenant ont un rapport avec la sortie que je viens d’effectuer ?

- Oui, mais elles s’atténueront au fur et à mesure des libérations et un jour elles disparaîtront totalement.

- Je les supporterais d’ailleurs sans rechigner, si ce n’était pas le cas. Ce personnage qui s’échappe de mon corps, il est comment ? Ou plutôt, il est quoi ?

- C’est ton corps astral, celui de tes corps invisibles qui est le plus proche du corps charnel. Il garde une certaine consistance et c’est ce qui explique les sensations physiques ressenties : le froid, le chaud, les chocs, etc. Mais ce que tu n’as pas encore pu vraiment constater, faute d’usage, c’est que ce corps permet aussi d’éprouver tous les types de sentiments. Tu auras peur, envie de rire ou de pleurer, tu ressentiras de la compassion ou de la rage, du plaisir et du chagrin, comme un homme que tu es. Une autre question ?

- Pourquoi ne faut-il pas que j’oublie mon corps dans l’eau ? En partie allongé sur le sable du bassin il ne risque pas la noyade.

- C’est tout simplement parce qu’un trop long séjour dans l’eau a un effet désastreux sur la peau qui se ramollit et se plisse. Imagine le résultat si tu l’abandonnes plusieurs heures !

- Je vois. Il vaut mieux s’en évader allongé dans un transat ou sur les fourrures.

- Voilà !

Tout au long des jours qui suivent cette discussion j’apprends à m’extraire volontairement de mon enveloppe charnelle et à m’éloigner progressivement d’Edéna. Le transat que nous avions sorti de la grotte pour moi, dès le lendemain de mon arrivée, est ainsi fréquemment mis à contribution.

Les courbatures disparaissent et la facilité avec laquelle je m’éloigne de mon corps me déconcerte encore parfois. Je joue avec les dauphins dans cet état de dédoublement ce qui les soulage de mon poids et nous permet d’utiliser à fond leur vitesse de pointe. Le contact télépathique avec eux n’est en rien modifié.

Entre Jean-Marc et moi les entretiens sont désormais possibles quelle que soit notre forme. Nous pouvons bavarder sans utiliser la parole, d’homme à homme, de corps astral à corps astral ou d’homme à corps astral.

Lorsque nous avons besoin de nous distraire, l’un de nous envoie un appel en direction de l’océan et il est bien rare que les dauphins n’arrivent pas dans les heures qui suivent, même s’ils ne sont pas toujours à proximité. Depuis que Jean-Marc s’est à son tour entièrement ouvert à leur mental, nos copains ne retiennent plus leur joie et ne manquent aucune occasion de le dire et de réclamer sa présence dans les jeux.

C’est au retour d’une escapade avec Arian, Far et leurs compagnes respectives, que le désir me prend de questionner Jean-Marc sur l’efficacité du travail de « détective astral » :

- Est-ce que tu as toujours une réponse claire lorsque tu t’introduis dans un événement qui est resté entouré de mystère ?

- Pas toujours. Il arrive même qu’il n’y ait pas de réponse du tout.

- S’il est possible de se rendre sur un fait, au moment même où il se produit, pourquoi n’y a-t-il pas de réponse précise ?

- Certains épisodes se clarifient, d’autres non. Ceux qui s’éclairent ne se livrent pas non plus toujours entièrement. Il ne nous est tout simplement pas permis de tout savoir sur tout et il y a quelque part des filtres qui ne laissent passer que le nécessaire.

- Le nécessaire à quoi, Jean-Marc ?

- À notre information ou plutôt à notre initiation. Dans le passé comme dans l’avenir, des fenêtres s’ouvrent, s’entrouvrent ou restent délibérément fermées sans qu’il soit possible d’y changer quelque chose.

- Notre présence sur Edéna devrait lever tous ces blocages, non ?

- Ce n’est pas le cas. Certains événements doivent garder leurs secrets jusqu’à ce que nous soyons en mesure d’en assimiler toute la portée. La réponse, lorsque j’ai posé la question à Aldoban, a été sans équivoque : tout ne peut pas nous être révélé car notre cerveau pourrait ne pas en ressortir sans dommages.

- Peut-être aussi que certains épisodes ne sont pas assez importants pour s’inscrire dans la mémoire universelle ?

- La mémoire universelle ne laisse rien échapper ! Mais pour nous il est probable que les événements, revécus ainsi, se déroulent à un rythme différent et qu’il n’est possible d’en accrocher que des morceaux épars. De toute façon c’est mieux que rien, tu verras.

- Tu me racontes une de ces expériences ? Est-ce que tu sais ce qui est arrivé en Russie en 1908 ?

- De quoi mettre en ébullition tous les anti-extraterrestres de la planète !

- Un vaisseau spatial ?

- Un accident de vaisseau spatial, oui. C’est une explosion de gaz inerte qui a dévasté la forêt russe. Le vaisseau venait d’ailleurs et il a implosé accidentellement au contact de l’atmosphère. Cela a provoqué un énorme cratère au point d’impact de la déflagration avec le sol. Les occupants du vaisseau appartenaient à notre galaxie et cette mort a laissé et laisse encore, malgré le temps passé, beaucoup de regrets chez les invisibles. Ce sont des êtres qui nous ressemblent. Ils viennent d’un monde éclairé par un Soleil très grand, très blanc, comme un diamant et plus jeune que le nôtre. Il y a deux Lunes autour de leur planète. Ils se déplacent à la vitesse de la lumière.

- Sont-ils de la même race que ceux qui utilisent Edéna comme base ?

- Non.

- Autre chose à me proposer ? Est-ce que…

Je ne parviens pas à terminer ma question et nous tendons l’oreille avec une parfaite simultanéité. C’est instinctif puisqu’en réalité les choses se passent dans notre tête. C’est Arian qui se manifeste :

- Bonjour, les amis. Seriez-vous partants pour faire une petite visite à Berryl ?

- Qui est Berryl ?

- Un baleineau. Jean-Marc sait, il a assisté à sa naissance il y a deux ans. Il te racontera.

- C’est pour quand ? demande alors mon ami. Aujourd’hui encore ?

- Ce soir, dans l’océan Atlantique, au même endroit qu’il y a deux ans, enfin à peu près. Far est déjà là-bas et il vous attend. Vous y allez ?

- Nous y allons, évidemment !

C’est moi qui réponds. Je n’ai pas envie de manquer un événement qui semble d’importance car je sens l’émotion qui habite l’esprit de mes deux amis. Je regarde Jean-Marc qui me donne son accord d’un hochement de tête.

- Vous ne devriez pas avoir de mal à contacter l’esprit de notre frère lorsque vous approcherez du lieu de rendez-vous. Bonne route.

J’ai comme l’impression que je vais apprendre un tas de nouvelles choses sur ces « Grands Anciens » dont il a déjà été question à plusieurs reprises. Ce peuple intelligent que les hommes massacrent encore avec tant de détermination retient de plus en plus mon attention et la perspective d’un contact direct me met dans un état proche de l’excitation. Mais, si j’en crois Arian, Jean-Marc a déjà assisté à une naissance et je demande des explications :

- Parle-moi de cet être que tu as vu naître, il y a deux ans.

- En réalité je n’ai pas vu naître Berryl qui avait déjà deux heures de vie lorsque j’ai fait sa connaissance. Une naissance de baleineau est généralement assez banale dans les eaux du globe, mais celle-ci était différente et suffisamment importante pour que l’information en soit diffusée dans toutes les directions. Il était blanc, comme sa mère.

- Qu’est-ce que cela avait de si étonnant ?

- Le blanc, Antoine. Berryl était blanc.

- Une baleine albinos n’a rien de bien surprenant. Le phénomène se produit dans toutes les espèces.

- Cela n’a rien à voir avec cette anomalie. Les baleines blanches formaient un groupe particulier parmi les cétacés avant leur extermination presque totale. C’était le groupe le moins nombreux et par conséquent le plus vulnérable. Sa disparition était considérée comme inéluctable puisqu’il n’y avait plus qu’un unique spécimen à s’ébattre dans les océans. Voilà pourquoi la naissance de Berryl était importante ! Voilà pourquoi l’information avait parcouru l’onde et pourquoi nos amis m’avaient piloté jusque sur les lieux ! L’union entre la mère, une baleine blanche, et un grand mâle gris avait donné naissance à un baleineau blanc, montrant que la nature était capable de remettre une race sur les rails.

- Cette disparition était à imputer aux hommes, évidemment ?

- Malheureusement ! Plus particulièrement aux nations qui n’ont pas renoncé à une pêche fratricide et qui devront un jour en payer les conséquences, physiquement !

- Les dauphins m’ont effectivement dit que les baleines avaient cette possibilité.

- Ce sont surtout les orques qui agissent pour elles. Mais tenons-nous en à la naissance de Berryl. Lorsque je l’ai vu, deux heures après sa venue au monde, il mesurait près de huit mètres. Tu peux imaginer ça ? Maintenant il doit bien en faire quinze, sinon plus, et être impressionnant. Je serai heureux de le revoir et il me reconnaîtra sûrement. Je suis certainement le seul humain avec qui il a jamais eu de contact.

- Tu avais pu l’approcher de près ?

- Les dauphins m’avaient déposé sur son dos et j’entendais battre son cœur. Je ne devais pas le gêner beaucoup par mon poids, un corps astral ne pèse guère. Il nageait à côté de sa mère qui me regardait sans aucune appréhension. Nous étions encadrés par deux autres femelles. Jamais je ne pourrai oublier ces minutes-là ! L’eau était froide et de temps en temps, au-dessus de nous, je distinguais les silhouettes énormes et impressionnantes des autres membres du groupe qui montaient la garde et tournaient inlassablement, eux-mêmes encadrés par les orques, soldats redoutables au service d’un peuple pacifique. Je crois que je ne me serais pas senti très à l’aise, à l’époque et malgré mon état, si nous n’avions été une quinzaine de mètres au-dessous d’eux.

- Est-ce que tu as revu la mère et le fils depuis ?

- Non. Personne ne m’a dit où ils se trouvaient ni demandé de les rejoindre. Ils sont totalement protégés et probablement difficiles à approcher, même pour les autres baleines. Ils sont précieux et les risques sont grands. Il faut les mettre à l’abri des hommes, bien sûr, mais aussi de certains des leurs, la pollution arrivant à rendre fous des compagnons de tous les jours. Je te l’ai dit, Antoine, les orques ont pour fonction principale de défendre le peuple des baleines contre toute agression, d’où qu’elle vienne. Eh bien, il arrive qu’un de ces soldats perde la boule ! Il s’attaque alors à tout ce qui bouge et même à ceux qu’il doit protéger. Là aussi, c’est l’homme qui est responsable. C’est lui qui en fait des fauves en détraquant les écosystèmes.

- Ce long silence explique donc l’émotion que j’ai pu ressentir chez toi lorsque Arian a fait sa proposition ?

- J’ai souvent pensé à Berryl et à sa mère depuis deux ans, sans jamais oser rompre le silence et le secret dont le reste de l’espèce les a entourés.

- Pourquoi pas une petite visite en astral ? Cela ne pouvait pas les mettre en danger.

- Détrompe-toi ! Le plus petit déplacement, la moindre parole, a des incidences dont il est impossible d’estimer toutes les conséquences. En tout cas je suis heureux et je n’ai pas l’intention de me poser des questions sur le pourquoi de ce revirement.

Le Soleil est proche de l’horizon lorsque Jean-Marc donne le signal du départ. Nous abandonnons nos enveloppes charnelles dans les transats pour nous propulser à la vitesse de la pensée, côte à côte, au ras des flots. La température est plutôt fraîche, mais elle se radoucit lorsque nous arrivons dans l’hémisphère Nord avant de chuter à nouveau lorsque Jean-Marc monte vers des eaux plus froides de l’Atlantique, à l’écart du Gulf Stream.

Il avait bien estimé notre destination puisque Far se manifeste sans que nous ayons à le rechercher :

- Bravo les amis, vous n’êtes pas loin. Vous n’allez pas tarder à apercevoir le groupe de baleines et d’orques qui nagent autour de Berryl et de sa maman. Nous sommes avec eux.

Quelques instants plus tard nous rejoignons le groupe en question composé d’une bonne trentaine d’individus. Au milieu, six dauphins gambadent joyeusement autour des deux baleines blanches. En réalité les dauphins jouent à saute-mouton avec Berryl dans un espace laissé libre par les autres cétacés !

- Comme il a grandi ! s’exclame Jean-Marc avant de se laisser tomber dans l’eau.

Je le suis et dans le même temps les deux blanches et leurs petits compagnons plongent. Berryl a sans doute beaucoup grandi depuis deux ans, mais il est encore loin d’atteindre la taille de sa mère qui me semble gigantesque. Maintenant je me retrouve nez à nez avec le jeune cétacé qui s’avance à me toucher. Je m’accroche à ses fanons. Il ferme la bouche sur mes doigts et plonge un peu plus en m’entraînant avec lui. Les dauphins et Jean-Marc accompagnent le mouvement. Tout ce petit monde rit de bon cœur et du coin de l’œil je vois la maman qui nous suit du regard. Berryl secoue la tête et je suis projeté contre Far qui me renvoie vers le haut. Le baleineau se positionne sous sa mère et s’immobilise.

- Ma parole mais il tète ! fait Jean-Marc, surpris. Regardez-moi ce gourmand qui tète encore sa mère alors qu’il devrait déjà vivre sa vie !

- C’est encore un jeu, remarque un des dauphins, voyez son œil malicieux.

- Regardez sa maman, fait un autre, elle aussi semble beaucoup s’amuser du comportement de Berryl.

Je m’approche de la grande baleine. Elle bouge légèrement et je me retrouve allongé sur sa nageoire gauche, la tête à proximité d’un œil bleu immense qui me fixe avec compréhension et une infinie tendresse. Je suis si bouleversé que je ne réalise pas tout de suite qu’elle me parle :

- Tu es bien comme les petits ont su te décrire, ami Antoine. Jean-Marc et toi formez une équipe digne de notre amitié et vous serez toujours les bienvenus. J’ai quelque chose d’important à vous annoncer et c’est la raison pour laquelle les dauphins vous ont appelés.

Jean-Marc s’est approché et tous les dauphins sont maintenant autour de nous. Tout le monde est silencieux. Berryl continue de téter. L’œil de la grande baleine se fait encore plus tendre lorsqu’elle s’exprime :

- Je vais avoir un autre bébé, un frère ou une sœur pour Berryl.

- Alors c’est une autre chance pour les blanches ? demande Jean-Marc.

- Je l’espère si fort qu’il ne peut pas en être autrement. Voulez-vous revenir ici dans deux semaines ?

- Sans aucun doute, poursuit mon ami. C’est trop de bonheur et cette fois je n’arriverai pas avec deux heures de retard. Quand faut-il revenir exactement ?

- Dans quatorze nuits.

- Moi, je reste dans le secteur, reprend Far qui passe derrière moi et d’un coup de son rostre me fait glisser de l’immense nageoire.

Je bascule et, dans le mouvement, je tombe dans la bouche de Berryl qui a abandonné sa mamelle et me bloque derrière ses fanons. Il me souffle dessus de l’air tout chaud qui sent le lait. Son cœur cogne si fort que j’ai l’impression d’être à l’intérieur d’un clocher pendant que le gros bourdon bat son plein. C’est assez pénible. Au travers des barreaux de ma gentille prison, je vois Jean-Marc et toute la bande des petits qui s’amusent de ma situation. Puis Berryl me libère et Jean-Marc me propose de repartir pour Edéna tandis que le baleineau et sa maman remontent à la surface.

Quelques instants plus tard nous filons plein sud. Les regrets de ces adieux sans formalités ont été allégés par la perspective d’un retour sous quinzaine. J’accompagne mon guide sans trop faire attention au parcours qu’il emprunte et je suis surpris par un arrêt brutal face à une immense falaise crayeuse bordant un continent dont le sol est totalement aride.

- Que fais-tu ?

- Je veux te montrer quelque chose avant de rentrer.

- Je ne vois qu’une falaise blanche et nue, éclairée par la Lune.

- Le spectacle est derrière la falaise.

Ce disant Jean-Marc plonge dans l’océan à quelques mètres de la muraille de craie et je me précipite derrière lui. Loin sous la surface apparaît une ouverture dans laquelle il s’engouffre sans hésitation avant de donner un coup de rein pour remonter. Nous émergeons dans une vaste grotte éclairée d’une lumière diffuse qui ressemble à celle de la Lune au-dehors, mais teintée de bleu. Les parois sont toutes blanches.

- Où sommes-nous ?

- Regarde autour de toi, me répond mon ami.

Des squelettes ! Voilà ce que je peux voir de tous côtés. Des squelettes et rien que des squelettes !

- Ma parole, mais c’est un vrai cimetière que tu me fais visiter là ! C’est un cimetière de dauphins ? C’est là qu’ils viennent finir leurs jours ?

- Ceux qui le peuvent, en tout cas.

Je vois aussi des perles qui jonchent le sable et j’en ramasse quelques-unes avant de les remettre en place. Elles sont inutiles sur Edéna.

De retour dans mon corps, allongé dans le transat, je reste de longues minutes silencieux, incapable de me séparer complètement de ces peuples de la mer qui se révèlent de jour en jour plus fascinants.

CHAPITRE 7- Naissance chez les Baleines.

3 mars, 2011
Romans | Pas de réponses »

 

Mes rêveries sont souvent remplies de l’image de Berryl en train de téter sa mère et je n’arrête plus de questionner Jean-Marc et nos amis. Le moment de la naissance approche et je crois avoir extirpé de la mémoire des êtres qui m’entourent tout ce qu’ils savent sur ce peuple captivant avec, en passant, quelques informations supplémentaires sur les dauphins.

Comme je l’avais déjà appris, les baleines et les orques sont présentes sur notre planète pratiquement depuis sa formation. Elles sont nées de la mer aussitôt après l’apparition du plancton et des êtres susceptibles de fournir de la nourriture, par exemple les poissons, c’est-à-dire au bout de seulement cinq ou six cents millions d’années. La vie n’était pas encore apparue sur les terres émergées.

Aucun des nombreux bouleversements qui ont marqué l’existence de notre monde n’est parvenu à faire disparaître les peuples de la mer, contrairement aux occupants des zones terrestres, qui eux, ont plusieurs fois été éliminés, purement et simplement.

L’intelligence des espèces marines varie selon les races mais celle des baleines, des orques et des dauphins, tout en étant différente de celle des hommes, leur est nettement supérieure. Ce sont de véritables civilisations, dotées d’esprit et de jugement. C’est probablement pour cela qu’elles nous qualifient, nous, les humains actuels, de « poissons à deux pattes ». Nous sommes leurs « sauvages ». Nous avons perdu toutes les qualités que possédaient nos lointains ancêtres, qualités qui permettaient un réel contact entre les espèces et qui devront nécessairement être retrouvées pour rendre son harmonie au globe qui nous héberge tous. Il faudra un jour renouer le dialogue et cesser de prendre ces êtres incomparables pour des animaux. Peut-être, alors, ceux-ci accepteront-ils de reconsidérer l’indifférence que nous leur inspirons de plus en plus. Ce sont des civilisations de l’eau comme nous sommes des civilisations de la terre ferme. La reconnaissance de cette réalité ne pourrait nous être que bénéfique car ce sont des créatures de Paix.

Ces peuples marins n’ont aucun besoin des hommes, mais doivent au contraire, maintenant, s’en protéger. Au temps où nulle calamité terrestre ne venait perturber leur existence, ils étaient nombreux et vivaient longtemps et heureux. Avec l’apparition des humains sont aussi arrivés la pollution et ses conséquences, comme la réduction de la durée de vie et le dérèglement des sonars. Pour y remédier, il leur aurait fallu pouvoir vivre à dix ou quinze mètres sous la surface sans avoir à respirer, puisque l’air lui-même fini chaque fois par être vicié. Une chose est pourtant acquise, ils étaient là bien avant l’homme et seront encore là après sa disparition, lorsque la mer aura repris ses droits. Car ils sont bien plus nombreux que notre faible savoir ne nous permet de le penser. L’océan est vaste et c’est leur domaine et si les baleines bleues ne sont plus guère qu’un millier et les blanches au nombre de deux, les autres races, elles, ne risquent pas l’extermination.

Avec l’arrivée de l’humanité actuelle, de ceux qu’ils appellent les « poissons à deux pattes », s’est ajoutée cette autre calamité qu’est le génocide. Les Japonais, pour les mettre en tête de liste, puisqu’ils veulent rester les principaux acteurs de cette destruction, devront fatalement payer. Les Norvégiens sont également présents dans les idées de vengeance, et certains autres, mais ce sont surtout et toujours les Japonais qui tiennent le pompon. Un jour ils ne seront plus là car les orques en auront décidé ainsi. Aussi surprenant que cela puisse paraître, elles en ont le pouvoir et si les baleines ne sont capables de réactions brutales que si l’on s’attaque à leur progéniture, il n’en va pas de même avec ces épaulards qui sont, avant tout, des guerriers dont la fonction principale est la protection des « Grands Anciens ». Chaque fois que je me suis trouvé en contact avec des orques, et c’est également le cas de Jean-Marc, leurs réflexions ont été les mêmes : « Ne tuez plus les baleines ! C’est un peuple intelligent qui évolue dans l’eau comme vous évoluez sur terre. Vous mettez à mal notre pacifisme et vous n’avez aucune idée de notre puissance ! Ne nous forcez pas à tout démolir car nous sommes tout à fait en mesure de vous mettre au pas ! ».

Je passe sur le reste. Il est vrai que ces êtres ne comprennent pas notre fureur à les détruire. Ils n’ont jamais été pourchassés auparavant. Quelles qu’aient pu être les erreurs commises par les civilisations humaines des temps anciens, jamais elles n’ont eu pour objectif de détruire les peuples de la mer.

Contrairement aux apparences, baleines et dauphins sont très proches des hommes. L’écart est de deux chaînons en ce qui concerne les premières et d’un seul pour les seconds. Ceux qui nous ont précédés le savaient grâces aux relations télépathiques qu’ils entretenaient en permanence. Le dialogue a malheureusement été rompu par l’appauvrissement de notre cerveau et le fait que nous ayons perdu tout respect à l’égard des autres, même humains. Les capacités acquises par Jean-Marc et moi, via Edéna, et les vagues perceptions qui sont encore l’apanage de quelques personnes à travers la planète, ne règleront pas le problème. Toutefois les baleines, elles, sont toujours en mesure de lire en nous et de savoir en qui elles peuvent avoir confiance.

Comme toutes les races nobles et pures, les baleines fondent un couple pour toute leur vie. Elles sont monogames et fidèles et ont régulièrement des petits, comme les humains. Lorsque l’un des membres d’un couple meurt, l’autre reste souvent seul ou meurt à son tour. Belle leçon d’amour !

Les cétacés ne sont pas exclusifs à la Terre. Sur la planète dont sont originaires les extraterrestres immortels, il y a aussi des dauphins et des baleines. Ces dernières sont plus petites que les nôtres, mais elles sont encore plus intelligentes et elles communiquent avec leurs humains. Elles vivent pratiquement en symbiose avec eux et ils se partagent le contenu des mers.

Les informations à propos de cette intelligence des « Grands Anciens » ne s’appliquent pas intégralement aux épaulards qui sont avant tout des guerriers et sont de ce fait, comme ils le disent eux-mêmes d’ailleurs, plus obtus, bien que de toute manière plus doués que les hommes. Ils sont les nettoyeurs des mers et des protecteurs qui sauront, un jour, montrer aux humains de quoi ils sont capables.

Concernant les seuls dauphins, mes frères, je sais que la raison de leur courte vie lorsqu’ils sont en captivité est double. Dans cet état, ils vieillissent très vite, par nostalgie, car la liberté et les grands espaces leur sont absolument indispensables, mais ils ont aussi un besoin constant de plancton. Cet apport nutritionnel est primordial, tant pour leur développement que pour leur survie. Ils trouvent amusant de faire des tours dans les bassins, mais c’est plutôt pour se désennuyer et cela fait d’eux des sujets de moquerie de la part des baleines qui trouvent cette activité mesquine et stupide. Quant aux naissances, elles sont accidentelles. L’amour physique occupe les couples prisonniers, mais la nourriture et la nostalgie s’opposent à la procréation.

Ils ont fait leur apparition sur Terre autour du continent Muu, il y a environ un million d’années, dans le même temps que se développait la vie terrestre sur le continent. La simultanéité de ces deux évènements explique, en grande partie, le contact intime qui s’est aussitôt instauré. Cela, je le savais déjà. Ils vivaient ensemble, jouaient ensemble, nageaient ensemble. Ils étaient frères et sœurs. Ce rappel au passé a toujours pour résultat de créer chez nos amis un climat de nostalgie douloureuse. Par contre, je les ai fait franchement rire lorsque je leur ai demandé s’il y avait bien eu une période de leur existence pendant laquelle ils avaient évolué sur la terre ferme, comme le déclarent certains de nos scientifiques. La réponse a été catégorique : ils sont nés mammifères marins et rien d’autre. Ils n’ont jamais été des « poissons à deux pattes ».

Voilà, résumé, tout ce que j’ai pu recueillir en attendant la naissance miraculeuse annoncée pour cette nuit.

- Est-ce que tu connais l’Ile aux corsaires ?

Je n’ai pas eu conscience de l’approche de Jean-Marc et je lui réponds avec un temps de retard :

- Jamais entendu parler ! C’est un endroit important ?

- Tout au plus une curiosité, mais qui est appelée à disparaître, un jour, de la surface de l’océan. J’y pense parce qu’elle est pratiquement sur notre chemin et que j’aurais déjà dû t’y conduire.

- Tu sais bien que je suis curieux de tout.

- Alors nous partirons un peu plus tôt et nous attendrons sur l’île le moment de rejoindre la future accouchée.

- Et si, sur notre lancée, nous allions dire un petit bonjour aux Sterns ? Nous n’y sommes guère retournés alors que nos déplacements ne sont plus qu’une formalité.

- Tu as raison, Antoine. Nous partons quand tu veux.

Comme je connais déjà l’endroit, il me suffit de visualiser le point de chute pour me retrouver sous la coupole. Jean-Marc est là aussi et les Sterns sentent immédiatement notre présence. La pensée collective réagit aussitôt :

- Nous pensions vous voir beaucoup plus souvent, les amis, surtout le petit nouveau.

- Il y a tant de choses à apprendre sur Edéna !

- C’est très bien ainsi. De toute manière nous suivons tes progrès grâce à nos amis communs.

- De vilains petits rapporteurs !

- De vrais amis, surtout. Leur amour pour vous deux dépasse l’imagination. Est-ce que vous avez besoin de nous ?

- Pas pour le moment, fait Jean-Marc. C’est la curiosité qui motive mon camarade. Il n’a encore visualisé que la moitié de vos anatomies.

- L’autre moitié est à sa disposition. Saute, Antoine.

Je me transporte sur la face supérieure de la coupole. Il y fait plus sombre que de l’autre côté, la lumière bleue, produite par les abdomens, n’y parvenant que de manière diffuse. Cette face est entièrement recouverte d’un liquide verdâtre et visqueux, mais suffisamment transparent pour me permettre de distinguer les petits personnages qui s’y baignent en ne laissant dépasser que leurs deux minuscules antennes. C’est réellement stupéfiant, lorsque l’on est au fait de l’intelligence de ces êtres, de se trouver confronté à la taille de leur tête et par conséquent de leur cerveau ! C’est exactement comme je l’avais imaginé après la description qui m’en a été faite lors de ma première visite. À peine un gros pois sur lequel se dessinent des traits qui doivent être les yeux et un orifice bien rond qui sert de bouche. Le pois est de couleur brune et semble reposer sur quatre appendices gris qui maintiennent le tout au-dessus du trou par lequel est passé le reste de l’individu.

- Ta curiosité est-elle satisfaite ?

- Presque. De quoi est fait ce liquide dans lequel vous baignez ?

- Comme déjà dit lors de ta première visite, c’est notre liquide nourricier. Il est composé exclusivement de produits extraits des coquillages et dilués dans l’eau.

Je retourne auprès de Jean-Marc qui n’a pas bougé de sa place et qui me dit :

- C’est extraordinaire, n’est-ce pas ? On a beaucoup de mal à imaginer toute la puissance mentale des Sterns en étant confrontés à la vision directe d’aussi petits corps.

- Heureusement qu’il est possible de se raccrocher au fait qu’ils utilisent la pensée collective, car si nous comparons nos tailles respectives…

- Nous faisons piètre figure, nous autres, pauvres humains !

- Tout cela est sans importance, reprennent nos hôtes, nous pensons, vous pensez et les baleines et les dauphins en font autant. Cela seul compte, finalement, puisque c’est ce qui devrait nous unir pour le bien-être de tous. Quels sont vos projets ?

- Nous allons assister à la naissance d’un bébé baleine en souhaitant qu’il soit blanc, répond Jean-Marc. Mais auparavant nous voulons faire un crochet par l’Ile des corsaires.

Quelques instants plus tard, et après avoir pris congé des Sterns, nous filons au raz des flots en direction de l’île visée. Ce mode de déplacement est assez grisant. Il permet à notre organisme d’éprouver toutes les sensations habituelles, mais à un rythme effarant de rapidité tandis que le voyage instantané, lui, n’est qu’un transfert d’un point à un autre sans aucune perception.

Lorsque nous arrivons sur les lieux, le Soleil baisse sur l’horizon et les frondaisons retentissent d’innombrables cris de perroquets. L’île est perdue au milieu des eaux de l’Atlantique, en pleine zone tropicale, et cela se voit immédiatement à la luxuriance de la végétation.

- Nous y sommes, déclare Jean-Marc, c’est bruyant, n’est-ce pas ? Personne ne vient jamais embêter ces oiseaux alors ils se reproduisent en toute tranquillité.

- Personne ne vient sur cette île ?

- En tout cas plus depuis longtemps.

- D’où lui vient son nom, alors ?

- Du fait qu’elle a probablement servi de refuge ou de base à des corsaires qui l’avaient découverte par hasard et que le nom est resté dans quelque légende. Car dans la réalité actuelle cet endroit ne figure plus sur les cartes.

- Comme Edéna.

- Et comme bien d’autres. L’île est située hors des chenaux habituels de navigation, dans un secteur de l’océan où personne n’a de raison de passer. Elle est isolée et un jour, elle n’existera plus car elle ne cesse de s’enfoncer.

- Et que deviendra sa population de volatiles ?

- Son instinct lui indiquera probablement la côte la plus proche.

Vue d’en haut, l’île est de forme très irrégulière, avec des falaises qui tombent à pic dans l’eau. Par-ci par-là, de petites et étroites plages viennent seules rompre la régularité de cet état. Nous nous posons sur l’une d’elles. Jean-Marc se met à l’eau et me fait signe de le suivre. À deux mètres sous la surface, il me montre du doigt la roche nue de la falaise. De ce côté de l’île, le Soleil éclaire encore bien la paroi et je distingue nettement des signes gravés. Sont surtout représentés, avec plus ou moins de netteté, des poissons, des chiens avec de longues oreilles et des oiseaux.

- Les oiseaux sont les habitants de l’île, me dit mon ami, quant aux poissons, ils représentent le signe de ralliement des premiers chrétiens.

- Je croyais l’endroit inhabité depuis toujours, sauf par quelques corsaires occasionnels.

- Certains parmi les premiers chrétiens ayant fui les persécutions de Rome, en radeaux, sont arrivés jusqu’ici pour n’en plus repartir. Ils se sont éteints, complètement oubliés du monde et tout ce qu’il reste de leur présence c’est ce poisson stylisé.

- Et le chien aux longues oreilles ?

- Les Chrétiens ou les corsaires avaient sans doute un de ces animaux avec eux.

Ces trois dessins sont parfois encore visibles au-dessus de la surface, à fleur d’eau. Jean-Marc m’explique qu’au temps de la présence des chrétiens, toutes les gravures que nous venons de voir étaient à l’air libre. L’île s’enfonce régulièrement et inexorablement. Bientôt les derniers symboles visibles auront disparu à leur tour, comme ont d’abord disparu les traces d’un lointain passé de l’humanité. Une civilisation plus ancienne encore que l’Atlantide avait laissé des signes, des indications de son existence, sur l’Ile aux corsaires.

Nous avons passé les heures qui ont suivi, allongés sur le sable, à écouter s’endormir lentement un peuple criard qui n’a pas conscience de la fin inéluctable qui est dévolue à son havre de paix mystérieux.

Lorsque Jean-Marc donne le signal du départ, la nuit est tombée et mon corps astral est dans la situation qui serait celle de mon corps physique dans les mêmes circonstances, c’est-à-dire sur le point de sombrer dans les bras de Morphée.

Far nous accueille avec plus de solennité que la fois précédente. Il est un peu à l’écart du groupe de mammifères marins qui tourne en rond dans les eaux froides.

- Dépêchez-vous, le travail va commencer !

Nous nous accrochons tous les deux à son aileron et il nous entraîne. Sous l’eau, à une dizaine de mètres de profondeur, la maman baleine est immobile. Auprès d’elle il y a quatre autres baleines, des grises.

- Ce sont les matrones, nous dit Far. Elles sont là pour aider la mère et le bébé qui va naître.

Je ne vois pas Berryl qui n’a pourtant pas quitté sa mère depuis deux ans et j’en fais la réflexion. Far répond aussitôt :

- Il a rejoint son père. Sa période d’insouciance est terminée et il n’aura plus guère d’occasions d’y revenir. Il va bientôt se mettre à la recherche d’une compagne et, d’après ce qu’il m’a dit, il va essayer d’en trouver une bleue.

- Une baleine bleue ?

- Oui. Il pense que les chances d’avoir, à son tour, des petits de couleur blanche seront plus fortes avec une bleue qu’avec une grise.

Tout en écoutant ces informations je tente d’attirer mes compagnons au plus près du groupe, mais Far s’y oppose :

 - Non, Antoine, les matrones peuvent devenir nerveuses si nous approchons trop ! L’heure n’est plus aux délicatesses et il est préférable de ne pas distraire leur attention. Elles grognent. D’ailleurs je crois que les choses se précisent, regardez, les grises se rapprochent de la maman et il y a du sang qui sort sous son ventre !

 Far a raison. C’est d’abord un mince filet qui grossit rapidement sous le ventre de la maman avant de jaillir à gros bouillon. Les deux matrones qui s’occupent d’elle se sont positionnées perpendiculairement à hauteur de ses yeux et semblent lui commenter le déroulement de la naissance tandis que les deux autres ont le nez, si je puis dire, sur l’orifice par lequel s’écoule le sang. Et soudain le bébé fait son apparition ! C’est la queue qui sort en premier, très vite suivie du reste du corps tandis qu’un nuage rosé enveloppe le tout. Le bébé est blanc ! Aussitôt les accoucheuses se précipitent et le portent en surface pour le faire respirer. La maman perd beaucoup de sang. Pendant que l’une des matrones de tête reste à sa place, l’autre nage vers l’arrière et s’empare du placenta. Elle l’avale puis retourne à sa place. L’écoulement sanguin se ralentit rapidement puis cesse tout à fait. La baleine blanche semble épuisée. Elle remue à peine. Le bébé descend, accompagné de ses gardiennes qui le regardent chercher la tétine. Il ne la trouve pas. Les matrones le ramènent à la surface pour une nouvelle séance de respiration. Il est vraiment tout blanc. Tout le monde redescend et cette fois l’une des grises le prend par le cou et le guide vers la tétine.

- Elle est presque aussi grande que Berryl lors de sa venue au monde, déclare notre ami Far. Elle est très belle !

- Qu’est-ce qui te permet de dire que c’est une fille, le coupe Jean-Marc, je ne vois pas de différence avec Berryl lors de sa naissance.

- Toi, tu ne fais pas la différence, moi, si ! C’est une fille. La maman est sonnée, mais elles sont toutes les deux en bonne santé. C’est une nouvelle victoire sur le destin.

C’est fini. Au-dessus de nous les autres membres de la famille tournent toujours et je prends enfin conscience du grondement qui accompagne leurs déplacements. Chaque coup de queue ou de nageoire résonne longuement. À cet instant précis, une masse énorme nous surplombe.

- C’est le papa de Berryl et du bébé, que vous pouvez admirer là, nous déclare Far. Il mesure plus de trente mètres de long. Il est impressionnant, n’est-ce pas ? Voilà un personnage qu’il vaut mieux ne pas importuner. Et pourtant, moi qui connais bien nos « Grands Anciens », je peux dire que cette montagne vivante danse. Le papa de notre bébé est un papa heureux et chacun, autour de lui peut le constater. Ses mouvements sont différents, plus souples, je dirai plus joyeux. Berryl est à côté de lui. Vous voyez la différence de couleur, le gris et le blanc ? Malgré ses quinze mètres, il fait bien petit, notre chérubin ! Mais je crois qu’il n’y aura plus grand-chose à voir maintenant. La petite va téter, puis monter respirer, puis retéter et ainsi de suite tandis que sa maman va récupérer et tout cela sous la surveillance des accoucheuses.

- Alors je suggère de rentrer et de revenir plus tard, me propose Jean-Marc. Tu restes encore un peu, Far ?

- Certainement deux ou trois jours. J’ai des amis dans le coin.

- Nous reviendrons avant ton départ.

C’est moi qui complète ainsi car je voudrais bien revoir la petite et sa maman avant que l’émotion, qui me noue les entrailles, ne se soit totalement dissipée.

Quelques instants plus tard nous avons réintégré nos emballages physiques et finissons la nuit sans sortir des transats. Mine de rien les voyages, même en astral, ça fatigue et je ne mets pas longtemps à m’endormir.

Quarante-huit heures ne se sont pas écoulées lorsque nous nous retrouvons sur les lieux. Apparemment rien ne paraît avoir changé, si ce n’est que trois des matrones ont réintégré le gros de la troupe. Celle qui reste surveille encore le bébé qui tète. Je me dirige doucement vers la tête de la maman, tout en veillant à ne pas susciter de réaction nerveuse chez l’accoucheuse alors que Jean-Marc, lui, s’en approche posément. En chemin j’aperçois Far qui se tient un peu à l’écart. Je m’accroche aux fanons de la grande baleine blanche. Elle dormait à moitié et se réveille lorsque je la touche. Son bel œil bleu est comme mouillé. Elle m’apprend qu’elle a eu mal mais que c’est fini maintenant et qu’elle est heureuse d’être à nouveau maman. Je lui dis que j’ai assisté à la naissance.

- Je sais. Je vous ai vus, tous les deux, à côté de Far. Vous avez eu peur des accoucheuses, mais elles ne vous auraient rien fait et vous auriez pu approcher. Leur crainte c’est avant tout de voir arriver des requins, attirés par le sang. C’est aussi pour cela que l’une d’elles avale le placenta. Les dauphins sont toujours méfiants à l’égard de nos matrones qui pourraient les confondre avec des squales, dans l’affolement. Far vous a communiqué sa peur.

- Je m’en souviendrai. Comment s’appelle votre bébé ?

- Bianca, pour honorer cette blancheur qui est un signe de notre renaissance.

- C’est un joli nom et qui lui ira très bien.

Ces échanges semblent avoir fatigué la belle baleine blanche car je remarque qu’elle a des difficultés à garder ouvert l’œil bleu qui me fait face. Il est préférable que je la laisse se reposer. Je vais rejoindre Jean-Marc et nous reviendrons dans quelque temps, lorsque la petite Bianca n’aura plus sa tétée pour unique préoccupation. Je dis au revoir à la maman et je me rapproche de mon ami à qui j’explique la situation.

Far est lui aussi sur le départ. Ses amis du coin, comme il dit, l’attendent à proximité pour l’accompagner un bout de chemin. Alors nous décidons de rentrer directement en visualisant notre chère île.

CHAPITRE 8- Chez les licornes de Terrom.

3 mars, 2011
Romans | Pas de réponses »

 Il pleut depuis deux petites heures sur Edéna et nous sommes réfugiés dans la galerie d’accès à la grotte. Jean-Marc rêvasse dans son hamac suspendu entre les deux cocotiers plantés par lui il y a trente ans. J’ai jeté sur le sol un gros paquet de fourrures vertes et jaunes sur lesquelles je me suis allongé pour lire. Toutes les odeurs qui nous arrivent sont brassées par la pluie pour s’amalgamer en un parfum étrange et quelque peu enivrant qui incite plus à la rêverie qu’à la lecture.Les lapins, assis sur leur joli derrière, nous regardent en remuant sans cesse leur petite frimousse. Quant aux cacatoès, philosophes, ils sont alignés, silencieux, sur un des troncs de cocotier et baillent à tour de rôle, indifférents au crépitement de l’eau et aux minuscules ruisselets qui coulent entre leurs pattes.

- Que penses-tu de la légende qui circule au sujet des licornes ?

Jean-Marc me pose cette question comme si elle faisait suite au déroulement d’images dans sa tête.

- Que veux-tu que j’en pense ? Pour moi c’est une légende et rien de plus.

- Bien sûr ! Mais, comme toute légende, elle trouve son origine dans un passé plus ou moins lointain et bien réel.

- Est-ce que tu veux me dire que cette histoire de licornes, qui ne se sont pas présentées aux portes de l’arche de Noé au commencement du Déluge, a un fond de vérité ?

- Tout juste, l’ami, un fond de vérité, comme tu dis.

- Raconte !

- Et si, au lieu de raconter, je te montrais ?

- En faisant un saut dans le passé ?

- Mieux que ça, en allant faire une petite visite dans leur présent.

- Je ne comprends pas ! Si elles étaient encore sur Terre, depuis Noé, elles auraient été vues !

- Te voilà bien sceptique, tout à coup ! Après les Sterns ou les révélations sur l’intelligence des cétacés, par exemple, comment peux-tu encore douter des possibilités offertes par Edéna !

- Tu as raison. C’est le réflexe de quelqu’un qui n’aurait pas eu accès à notre île. Alors, où dois-je me propulser ?

- Cette fois tu ne pourras pas t’y rendre seul. Je vais m’allonger près de toi et tu vas me donner la main. Je ne tiens pas à te perdre en route !

Jean-Marc joint le geste à la parole. Quelques secondes plus tard il est à mes côtés et me prend la main tout en déclarant :

- Détend-toi et fais le vide dans ta tête, je me charge du transfert.

Je fais ce qui m’est demandé. J’ai vaguement la sensation de flotter et lorsque j’ouvre les yeux le décor a changé. Jean-Marc a lâché ma main. Nous sommes arrivés dans un lieu étrange, inhabituel. Nous nous tenons au centre d’une immense clairière dont l’herbe que nous foulons aux pieds est bleue, un bleu très soutenu. Les arbres, au loin, ont cette même couleur. Je lève les yeux et mon regard se heurte à un disque blanc dont l’éclat est insupportable dans un ciel vert pâle. Quelque chose passe devant nous. C’est un oiseau gris clair avec un bec blanc. Il a la taille et le cri de nos merles terrestres et il attrape au passage un papillon noir dont les ailes sont tachetées d’orange.

Je reste planté là, ébahi, le souffle coupé. Jean-Marc ne dit mot. Il surveille mes réactions. J’articule avec difficulté :

- Nous ne sommes plus sur Terre, n’est-ce pas ?

Il ne répond pas et se contente d’un mouvement négatif de la tête. Alors je reviens au paysage qui nous entoure. La prairie est constellée de fleurs qui vont du jaune paille à l’orange vif et que butinent une nuée de papillons identiques à celui qui a servi de repas au merle gris. Les senteurs qui montent à mes narines parfument un air pur et vivifiant que l’on ne rencontre plus sur la planète terre. Jean-Marc bouge, près de moi, et je m’apprête à lui parler lorsqu’il pose un doigt sur sa bouche pour me demander de n’en rien faire. Dans le même temps, sa voix résonne dans ma tête, mais ce n’est pas à moi qu’il s’adresse. Il appelle :

- Iris, ma belle, montre-toi. Je voudrais te présenter un ami.

Il se tourne ensuite vers un point de la lisière où apparaît presque aussitôt une tache blanche qui s’immobilise un court instant avant de venir rapidement dans notre direction. Très vite je reconnais la silhouette d’un petit cheval lancé au galop, ou plutôt d’une jument, puisque mon ami l’a appelée Iris. Lorsqu’elle s’arrête à quelques pas de nous j’ai l’émotion de ma vie ! Jean-Marc m’avait bien dit que nous allions à la rencontre des licornes, mais il y a un monde entre l’idée que je m’en faisais et le choc de la présence effective. C’est un éblouissement ! Elle est là, devant moi, immaculée, qui me regarde de ses grands yeux bleus tirant sur le violet et qui brillent d’une douceur immodérée sous d’immenses cils noirs. Une longue corne blanche, translucide et torsadée, pare son front. Sa tête est toute finesse et une épaisse crinière coule en longs fils de soie sur son cou et sur la naissance de sa corne. Sa queue, plus fournie encore que sa crinière, pend jusqu’au sol dont elle balaye l’herbe dans un lent mouvement de va-et-vient.

- Elle est lumineuse, tu ne trouves pas ? me demande Jean-Marc qui me propose ainsi de revenir à la réalité.

- J’ai l’impression d’être plongé dans un rêve !

- Seulement ce n’est pas le cas. Iris est bien réelle et tu n’as qu’à t’en approcher pour le vérifier. Parle-lui, elle te répondra. Les licornes forment un peuple intelligent. Un de plus que les hommes ignorent.

- Comment s’appelle ton ami ? demande la belle. 

- Antoine, Iris, il s’appelle Antoine et il est maintenant avec moi sur Edéna.

- Je suis heureuse que le ciel t’ait accordé la présence d’un ami, reprend la voix douce de la jolie licorne. Est-ce que tu es en train de lui montrer ce que les autres habitants de Terre ne savent pas voir ?

- Exactement, car il est encore plus curieux que moi. Mais c’est bien la première fois que je le découvre aussi stupéfait !

Je m’apprête à réagir lorsqu’un bruit de galop nous parvient. Une seconde licorne blanche arrive en trombe et vient se placer aux côtés d’Iris. C’est visiblement un mâle car il est d’une taille nettement supérieure. Plus fort, plus majestueux, il incline dans ma direction sa tête ornée d’une corne impressionnante par sa longueur et sa blancheur. Il a des yeux bruns, assombris par le courroux et les poils de sa crinière s’agitent de part et d’autre de son cou. Sa queue fouette l’air avec nervosité tandis qu’il me regarde et son sabot avant droit gratte le sol.

- Calme-toi, Lune, dit Iris en posant sa tête contre le flanc du grand mâle, Antoine est un ami qui vit sur Edéna, comme Jean-Marc.

Lune, puisque c’est son nom, se calme aussitôt et ses yeux sombres se marbrent d’or. C’est une voix grave et chaleureuse qui s’insinue dans ma tête :

- Pardonnez-moi cette méfiance, surtout toi, Jean-Marc, dont je connais les qualités. J’ai craint pour ma compagne qui attend un bébé.

- Iris va avoir un bébé ! s’exclame Jean-Marc sans lui laisser le temps de poursuivre, c’est merveilleux !

- Eh oui ! J’ai plus de cinq ans maintenant, fait cette dernière, et Lune ne me lâche plus d’un sabot que lorsqu’il y est forcé.

- La dernière fois que je suis venu, reprend Jean-Marc à mon intention, Iris n’avait que quatre ans. Son attachement pour Lune était déjà le signe d’un immense amour, mais la règle, ici, est d’éviter toute procréation avant la cinquième année et nos amoureux piaffaient d’impatience.

- Ne te moque pas de nous, Jean-Marc, nous nous aimons depuis toujours, interviennent simultanément les deux merveilles blanches.

- J’avais parfaitement saisi et je suis heureux pour ce bébé qui sanctifie votre union. Mais regardez Antoine ! Ne dirait-on pas qu’il est tombé sous le charme d’Iris ?

Jean-Marc me tape sur l’épaule pour me ramener à une réalité que j’ai à nouveau désertée et Iris a un petit rire cristallin un tantinet moqueur qui me pousse à réagir :

- Vous ne pouvez pas savoir à quel point j’ai la sensation d’être dans un rêve ! C’est si prodigieux que je comprends mieux pourquoi votre image a traversé les siècles de notre planète avec une perpétuelle auréole d’amour ! Jamais je n’aurais imaginé pouvoir vivre un tel événement !

- Cette fois il est bien réveillé, ironise gentiment Jean-Marc. Je vais lui montrer quelques-unes des autres merveilles de votre monde et nous reviendrons vous dire au revoir avant de partir.

- Alors à plus tard, chantonne la voix cristalline d’Iris. Nous retournons auprès des nôtres.

 Elle entraîne son compagnon et nous les regardons s’éloigner, flanc contre flanc, baissant régulièrement la tête pour saisir une touffe d’herbe ou de fleurs. C’est seulement lorsqu’ils disparaissent sous la futaie que le charme se dissipe et que Jean-Marc, quittant le sol, m’entraîne dans la direction opposée. Nous progressons avec lenteur. Après quelques instants, nous survolons des arbres immenses aux essences variées. Tout ce qui est vert chez nous est bleu ici. Conifères et feuillus alternent ou se mêlent. Le paysage est très vallonné avec de nombreux ruisseaux. De temps à autre un cours d’eau plus important dégage des bandes de terre où la vie animale se manifeste et où l’on peut apercevoir, blanches ou noires, des licornes dont la présence n’incite pourtant pas Jean-Marc à s’arrêter. Mille sons montent jusqu’à nous. Mon compagnon suit maintenant une de ces rivières et nous débouchons au-dessus d’un magnifique lac dont les eaux vertes reflètent l’éclat du ciel.

D’autres licornes sont là, dans un vaste espace libre. Elles sont en train de boire au bord du lac et s’arrêtent pour nous regarder nous poser. Elles sont au nombre de cinq. Deux d’entre elles semblent des images d’Iris tant la ressemblance est frappante, du moins à mes yeux inexpérimentés. Près d’elles, un grand mâle salue Jean-Marc d’un mouvement de la tête avant de se tourner vers moi. Il est noir, un noir qui lance des reflets bleu-vert à force d’être noirs. Sa longue corne est noire. Sa crinière particulièrement fournie, le panache volumineux de sa queue, eux aussi, sont noirs. Tout est d’un noir profond, intense, d’où n’émergent que les yeux qui sont comme deux lacs d’or.

À quelques mètres des adultes, deux bébés gambadent sans plus se préoccuper de nous. Ces petites merveilles de grâce à la robe immaculée n’ont pas encore de corne. Leurs yeux sont violets et espiègles.

Me voilà, une fois de plus, subjugué !

- Tu vas pouvoir les caresser, me dit Jean-Marc, mais je vais d’abord te présenter les parents. Le beau ténébreux se nomme Soleil. C’est surprenant, mais je t’expliquerai. Les dames sont Cavale et Rafale. Toutes deux blanches et si identiques que je suis toujours incapable de les différencier. Quant aux adorables miniatures, ce sont des jumelles et elles sont les petites de Rafale et de Soleil. Je crois qu’ils en sont particulièrement fiers car les doubles naissances sont rares.

 Il s’adresse ensuite aux licornes :

- Soleil, et vous Rafale et Cavale, je vous présente mon ami Antoine, dernier arrivé sur Edéna.

- Tu n’es donc plus seul sur ton île, voilà qui est bien, répond la licorne noire. Sois le bienvenu sur notre sol, Antoine, nous savons maintenant qu’il n’y a rien à craindre des hommes qui nous arrivent d’Edéna.

- Soleil te dit ça, reprend Jean-Marc, parce que mes débuts sur Terrom n’ont pas été des plus aisés. Ma première visite a été cause de quelques paniques et j’ai bien failli me faire piétiner, aussi bien ici, par Soleil, que de l’autre côté, par Lune. Heureusement que mon état d’image, d’être astral, me mettait à l’abri des blessures, même si je pouvais ressentir les chocs ! 

Je vais avoir de nombreuses questions à poser à Jean-Marc. En attendant, je remercie Soleil et ses compagnes de leur accueil amical avant d’aller m’accroupir près des jumelles qui arrêtent leur jeu et s’approchent sans crainte. Comme elles sont adorables ! Elles posent leurs petits naseaux de velours tiède contre mes joues, comme pour un baiser. Je les caresse longuement, jusqu’à mettre leur patience à l’épreuve. Elles s’éloignent alors en sautillant en direction de la berge. Elles ont un petit rire aigu qui tinte comme une double clochette. Je les suis jusqu’au bord de l’eau et je les regarde folâtrer dans ce liquide étrangement clair et couleur de ciel vert pâle. Je suis si absorbé par leurs jeux que je ne remarque pas l’approche de Soleil qui m’expédie dans le lac où je m’étale sous les rires. C’est vraiment surprenant comme ce corps astral est consistant ! Lorsque je sors de l’eau après une dizaine de brasses, les petites sont en train de téter leur mère et ce tableau a quelque chose d’idyllique qui me remue jusqu’au tréfonds de l’âme.

En lisière de forêt apparaissent tout à coup un cerf magnifique et trois biches. Sans plus de façon, ils viennent boire à quelques mètres de notre groupe, attirant l’attention des jumelles qui cessent aussitôt de téter et courent jouer à passer entre les jambes et sous le ventre du grand cervidé qui les laisse faire. La robe de ces nouveaux venus est nettement plus claire que celle de leurs homologues terrestres, presque couleur paille. Une fois désaltérés, ils repartent aussi calmement qu’ils sont venus.

Ce doit être l’heure de la sieste, maintenant, car les adultes se couchent à quelques mètres du bord de l’eau. Les petites s’empressent de les rejoindre et s’allongent entre les pattes de leur père. Tous nous regardent en silence.

- Nos amis ont l’air de vouloir faire relâche, me dit alors Jean-Marc, si nous faisions un tour sur le lac ? Je crois que tu attends avec impatience un gros paquet d’informations. Je me trompe ?

- Pas vraiment !

- Alors cherchons un coin tranquille sur cette eau si claire et qui ne sait rien de ce que les Terriens appellent la pollution. Tiens, pourquoi pas cet îlot là-bas, rocher blanc isolé dans une eau verte ?

Nous prenons pieds sur le rocher blanc, nu. Il a la couleur de la craie, mais semble cependant aussi dur que le granit. Le temps et les vagues l’ont pourtant rendu totalement lisse. Tandis que nous nous installons, une douzaine de cygnes noirs apparaissent glissant majestueusement sur les eaux calmes. Ils sont nettement plus grands que ceux de Terre et ont un air encore plus dédaigneux. Leur bec et leurs yeux sont couleur rouille et je suppose qu’il en est de même des pattes que je ne peux voir. Leur déplacement est absolument silencieux.

- Ils sont encore plus méprisants que les nôtres, tu ne trouves pas ? me demande Jean-Marc.

- Le mot est peut-être même un peu faible, mais quelle allure ! 

- Par quoi veux-tu commencer ?

- Terrom. C’est le nom que tu as prononcé pour désigner ce monde. Les couleurs mises à part, je lui trouve une grande ressemblance avec notre planète. Terrom, Terre… Quatre lettres identiques. Il y a une raison ?

- Terre et Terrom ont été des sœurs jumelles pendant très longtemps.

- Je ne comprends pas !

- Avant d’être une planète à végétation bleue sous un ciel vert, éclairée par une étoile blanche, Terrom avait les mêmes caractéristiques que Terre. Elle était seulement très légèrement plus froide car un peu plus éloignée du Soleil.

- Je ne comprends toujours pas !

- Terrom faisait partie intégrante de notre système solaire.

- Là, tu…

- Non, non, je ne te raconte pas d’histoire ! Terrom était, il y a bien longtemps, dans notre système, sur une orbite proche de la Terre. Il en reste la ceinture des astéroïdes. Moi aussi j’ai eu du mal à accepter cette information. Si elle ne m’était pas venue des Grusiens, je crois que je douterais encore.

- Qui sont les Grusiens ?

- Ce « Peuple inconnu » qui se retrouve dans toutes les légendes et dans toutes les religions, nos amis les extraterrestres, les invisibles, dont nous connaissons trois des représentants : Aldoban, Dénahée et Solinia. Il a bien fallu trouver un nom qui corresponde à quelque chose les concernant, le nom de leur planète étant imprononçable pour nos gosiers de Terriens. Comme ils sont originaires de la constellation de la Grue, nous avons décidé, d’un commun accord, qu’ils seraient les Grusiens.

- Va pour les Grusiens, mais pourquoi ne pas me l’avoir dit jusqu’à présent ?

- Sans raison. En général je pense plutôt « Peuple inconnu » que Grusiens.       

- Terrom ?

- Terrom était une des planètes tournant autour du Soleil, une planète bleue, comme sa jumelle la Terre. Notre système est régi par le chiffre neuf, le chiffre de Dieu. Terrom est maintenant remplacée par ce qu’il en reste de visible, la ceinture des astéroïdes. C’est une très vieille histoire, Antoine, si vieille, même, qu’elle ne figure plus dans aucune légende. Elle a trait à une « race-mère » qui a précédé la nôtre, ce qui explique le silence qui a envahi nos mémoires.

- Qu’est-ce qu’une « race-mère » ?

- En bref, c’est une succession de civilisations sur une période délimitée de la vie du globe. Au cours de cette lointaine époque, Terrom et Terre étaient toutes deux peuplées d’êtres humains, ainsi d’ailleurs que notre Lune, qui possédait une atmosphère naturelle. Les Terromiens étaient nettement en avance sur les Terriens. Le voyage dans l’espace était chose courante pour tous et ces gens se rendaient visites. Terrom avait quatre satellites, deux grands et deux petits. Terre en avait deux. Ceux de Terrom sont toujours là, même si tu ne les vois pas en ce moment en raison du fort éclairage de son astre blanc. Les deux plus petits sont d’ailleurs en train de s’éloigner.

- Ce n’est pas dangereux ?

- Non, du fait de leur taille réduite et de la lenteur du mouvement qui ne perturbera guère l’orbite des planètes. Les problèmes ont commencé par la Lune. Ses occupants étaient très évolués et peu nombreux. Il s’agissait d’anciens habitants de la Terre qui avaient émigré, des survivants d’un précédent cataclysme provoqué. Ils étaient humanoïdes, mais d’une souche différente, plus ancienne et pacifique. A l’époque qui nous préoccupe, quelques illuminés ont tenté des expériences en rapport avec des trous qui apparaissaient dans leur couche d’ozone et tout ce qu’ils ont réussi à faire a été de brûler l’atmosphère. Il n’y a pas eu de survivant. La Lune est devenue ce que nous en voyons maintenant : un objet mort régulièrement percuté par d’autres objets qui y creusent des cratères. Je ne sais pas si cette catastrophe a joué un rôle dans la suite des évènements, mais toujours est-il que peu après une guerre sans merci a éclaté entre les planètes jumelles et qu’elle a transformé le paysage de notre système. Une partie de Terrom a été pulvérisée par les armes des Terriens et les Grusiens ont dû intervenir pour éviter sa destruction complète. Les conséquences en auraient été trop graves pour le système solaire et par répercussion pour tous ceux qui sont à proximité. Maintenant Terrom n’a plus rien d’une planète ronde, il lui manque trop de matière, mais cela ne l’empêche pas de continuer à tourner. Elle est seulement un peu difforme.

- Mais Terrom n’est plus dans notre système !

- Terrom, non, mais la ceinture des astéroïdes, composée des débris arrachés à la planète et qui ont été projetés sur une orbite plus éloignée, est toujours là. Au tout début, bien sûr, ces débris étaient relativement groupés et c’est le temps qui les a dispersés sous la forme que nous connaissons. Quant à Terrom et ses quatre satellites, les Grusiens les ont transférés dans un monde parallèle où nous sommes aujourd’hui. Comme tu n’as pas manqué de le constater il y a eu de petites modifications dans l’environnement.

- Les extraterrestres ont le pouvoir de faire une chose pareille !

- Entre autres possibilités.

- Et cela sans perturber le bel ordonnancement agencé par Dame Nature ?

- Pas exactement car la différence de masse était beaucoup trop importante.

- C’est à ce moment-là que Vénus a été captée ? Pour compenser ?

- Qu’est-ce que tu veux dire ? Vénus a toujours été là ! Elle est à la même place depuis la formation du système et il n’y a pas eu à la capter, comme tu dis.

- C’est une théorie en vogue.

- Alors, c’est une stupidité de plus ! Nous connaissons maintenant nos planètes dans leur intégralité et elles sont les mêmes depuis quatre milliards et six cents millions d’années, l’échange ceinture des astéroïdes contre Terrom, mis à part. Il n’y a eu que fort peu de changements dans les orbites, à la suite de ce transfert, par contre certaines planètes, elles, ont eu à en subir des contrecoups. En particulier la Terre qui a basculé sur son axe après avoir était percutée par sa deuxième Lune, heureusement beaucoup plus petite que l’autre. Ce n’est d’ailleurs pas la seule fois où il y a eu basculement, car il s’agit aussi d’un événement mécanique et périodique. Toujours est-il que la plus grande partie de la population a été balayée de la surface de la Terre et qu’il y a quelque part, dans les abysses de ce qui est maintenant l’océan Pacifique, une masse étrangère qui reparaîtra certainement un jour puisque tout ce qui est en bas doit monter et que tout ce qui est en haut doit descendre.

- Et notre Lune actuelle ? Comment s’est-elle comportée ?

- Elle a bien failli tomber, elle aussi ! Par chance, elle s’est contentée de se rapprocher, ce qui a évité une destruction totale et sûrement définitive de la Terre. Mais il ne faudrait pas qu’un nouveau cataclysme survienne ! En attendant cette éventualité, le calme est revenu dans le système et Terrom, de son côté, a trouvé une place qui aurait pu lui être salutaire.

- Ce n’est pas le cas ?

- Pas tout à fait. Elle est devenue ce que les Grusiens nomment une planète spirituelle. Les Terromiens ont préféré y développer l’esprit plutôt que la matière et cela n’est pas non plus une réussite. C’est même un vrai désastre !

- Les purs esprits ont attrapé la grosse tête ?

- Tout juste et même au sens physique de l’expression ! Leur cerveau s’est considérablement développé, jusqu’à augmenter les dimensions de leur boîte crânienne et leur donner un aspect qui paraîtrait rebutant aux Terriens que nous sommes. Ce qui serait sans importance s’ils ne se servaient de leur tête pour le mal plutôt que pour le bien. Il n’est pas exclu qu’il finisse par y avoir un jour une implosion. Cela fera un trou quelque part et nous ne nous en rendrons même pas compte.

- Quels sont leurs rapports avec ces intelligences que sont les licornes ?

- Ils n’en ont pas. Les licornes vivent sur un continent réservé auquel les Terromiens n’ont pas accès. Elles représentent une très vieille légende où elles étaient sacrées et bénéficient de ce fait d’une protection toute particulière sous la forme d’une barrière invisible.

- Les autres habitants de la planète ignorent leur existence et celle de ce continent ?

- En aucune façon. Ils connaissent le continent, mais ne peuvent y accéder en raison de sa barrière protectrice. Ils le croient habité par une race de chevaux qu’ils n’ont pas le droit d’approcher ni même de voir.

- Ils savent, mais cela ne va pas plus loin ?

- Voilà.

- Pourquoi est-ce que cette interdiction ne nous concerne pas ?

- Parce que nous avons la bénédiction des Grusiens et possédons des qualités que nous confère notre appartenance à Edéna.

- Si j’ai bien compris, la légende qui circule sur Terre à propos des licornes vient de leur existence sur Terrom à l’époque de la présence de cette planète dans le système solaire ?

- Pas du tout ! L’interdiction était déjà appliquée en ce temps-là et concernait aussi les autres habitants du système. Il y a bel et bien eu des licornes sur Terre à une époque relativement récente puisqu’en rapport avec le Déluge. Une porte s’est ouverte, un jour, entre les deux mondes parallèles et un initié a eu accès au continent interdit. Il en a ramené un couple de licornes blanches et les a installé quelque part dans une forêt d’Afrique du Nord. Elles s’y sont reproduites et y sont restées une centaine d’années avant de retourner sur Terrom.

- Par une nouvelle porte ?

- Ouverte volontairement, cette fois, pour pouvoir effectuer leur rapatriement. Trop de gens commençaient à connaître leur existence, ce qui n’était pas bon et il y avait un sérieux risque de voir quelqu’un les attraper afin de les domestiquer. Cela ne devait pas être. Ce sont des créatures intelligentes et sacrées que personne n’a le droit de rabaisser au rang d’animaux savants. C’est pour cela qu’elles n’ont pas été présentes pour monter dans l’arche et qu’elles ont été considérées comme fofolles et anéanties lors de la monstrueuse inondation.

- Elles étaient nombreuses, au terme d’un siècle de présence ?

- Suffisamment pour marquer leur environnement. Il n’y avait cependant que des blanches.

- A propos de couleur, je n’ai vu que des licornes toutes blanches ou toutes noires alors que dans le cas de Soleil et de Rafale, le mélange du noir et du blanc devrait ressortir chez les bébés.

- Ce n’est jamais le cas. Les licornes sont toujours entièrement noires ou entièrement blanches sans aucun mélange des couleurs. Chez les noires, les mâles ont une corne noire et les femelles une corne noire translucide, tandis que chez les blanches les mâles ont une corne blanche et les femelles une corne blanche translucide et torsadée. C’est immuable. Voilà ! Et pour compléter ton information, Antoine, dis-toi que les licornes vivent en moyenne vingt ans de Terrom, dont la rotation autour de son astre est plus longue que celle de Terre autour du soleil, qu’elles n’ont que deux petits au cours de leur existence et qu’elles ne sont pas plus de cinq cents très éparpillées sur tout le continent, ce qui fait, par exemple, que Soleil ne connaît pas Lune ou sa compagne Iris.

- Nous retournons vers Soleil et sa famille ? Ils doivent en avoir terminé avec leur sieste. Les deux petites me fascinent avec leur air d’élégantes miniatures de chevaux.

Lorsque nous arrivons, les bébés se poursuivent dans l’herbe bleue, parsemée de fleurs orange. Leurs parents broutent avec le calme qui caractérise ceux pour qui le temps qui courre n’a aucun intérêt. La paix qui baigne cet espace de vie est telle que nous aurions quelques difficultés à nous en détacher si notre retour vers la Terre devait se faire ailleurs que sur Edéna. Nous restons près d’eux jusqu’à ce que toute la petite famille se rassemble en vue de regagner la forêt qui lui sert de maison. Lorsqu’elle disparaît sous la futaie avec un dernier adieu amical, nous partons à la recherche de Lune et d’Iris qui doivent nous attendre.

Nous les retrouvons au milieu d’une dizaine de leurs semblables, près du lieu où elles étaient entrées dans le bois, après ce premier contact qui m’avait remué les entrailles. Une bonne moitié du groupe est noire et Iris me présente sa petite sœur, de trois ans plus jeune qu’elle et noire, mais tout aussi gracieuse avec sa corne qui commence à poindre au-dessus d’un regard qui promet de faire des ravages.

La nuit tombe lentement et une première grosse lune blafarde pointe son nez à l’horizon lorsque nous faisons nos adieux.

C’est seulement une fois de retour sur Edéna, où la pluie a cessé, que Jean-Marc revient sur les noms parfois surprenants que se donnent les licornes :

- Contrairement à ce que tu dois penser, et comme je l’ai cru moi-même lors de ma première visite sur Terrom, ce ne sont pas les quelques licornes ayant séjourné sur Terre qui ont rapporté l’usage des noms utilisés. Ils remontent en réalité au temps où Terrom a été propulsée dans son nouveau monde, sans doute à cause des souvenirs que cela impliquait.

- Et avec l’accumulation des millénaires les lointains descendants n’ont plus tenu compte des genres, d’où Lune, une appellation féminine, pour un mâle.

- Exactement. Ce crochet par un autre univers doit tout de même te surprendre quelque peu, non ? C’est bien différent de tout ce qu’il est possible de faire ou de voir sur notre propre planète.

- Bien sûr ! C’est littéralement fabuleux ! Je crois que tu m’as procuré, avec le merveilleux spectacle des licornes, l’une des plus belles émotions de ma vie et je n’aurais pas pu l’éprouver ici. Je suis pourtant certain que ce cher globe terrestre me réserve encore bien des surprises. Il y a tant de mystères autour des civilisations disparues d’Amérique centrale, des pyramides, du Grand Sphinx ! L’Egypte est un pays qui me fascine depuis si longtemps !

- Si tu le veux nous pourrons y faire un tour prochainement.

En réalité c’est une idée qui me trotte dans la tête depuis qu’Edéna m’a offert ces pouvoirs inespérés.

 

CHAPITRE 9- Les dessous du Grand Sphinx.

3 mars, 2011
Romans | Pas de réponses »

  Le besoin de partir pour l’Egypte ne cesse plus de me titiller les neurones. Cependant Jean-Marc semble vouloir laisser plus de temps à Edéna pour parfaire ma formation. Il repousse mes demandes, sachant parfaitement que j’hésite encore à me lancer seul vers l’inconnu. Alors, en attendant que l’heure soit venue, je calme mes impatiences en lisant, en évoluant avec nos amis dauphins et en rendant visite aux baleines ou aux Sterns. Bianca me connaît bien maintenant et elle n’hésite jamais à venir à ma rencontre. La rapidité avec laquelle elle prend du poids et de la longueur est impressionnante.Je nage en solitaire dans le lagon lorsque Jean-Marc me rejoint. Je ne sais ce qui a pu l’inciter à considérer qu’aujourd’hui est plus favorable qu’hier ou avant-hier, toujours est-il qu’il me propose enfin ce voyage tellement attendu.

- Attention, me dit-il devant l’enthousiasme que je manifeste, je ne te propose pas une visite de l’Egypte actuelle, je suppose que tu t’es déjà offert ce plaisir. Cette fois nous allons effacer le temps. Que dirais-tu de remonter jusqu’à l’époque de l’édification du Grand Sphinx ?

- J’ai hâte d’y être ! Que dois-je faire ?

- Te concentrer sur l’image de cet animal mythique. À toi de choisir le stade de la construction qui te semble le plus approprié pour notre visite. Si Edéna a fait son œuvre, tu devrais maintenant pouvoir te livrer seul à ces excursions dans la mouvance du temps.

- C’est dans cette attente que tu as mis ma patience à si rude épreuve ?

- Évidemment ! Mon intuition me dit que tu es prêt, même si je n’en ai encore vu aucune manifestation. Nous allons d’ailleurs être fixés rapidement.

- Alors ne perdons plus de temps. Je veux savoir !

- Je vais encore avoir besoin que tu mettes ta petite main dans la mienne, histoire de nous retrouver au même endroit au même moment. C’est toi qui va opérer le transfert pour nous deux car je ne peux évidemment pas voir le Sphinx exactement au même stade d’avancée que toi.

À l’instant où je prends conscience du nouvel environnement qui est le nôtre, je vois le chiffre 11297 s’inscrire devant mes yeux, en surimpression dans le paysage. Je flotte au-dessus d’une savane coupée en deux par un fleuve imposant qui sinue dans une large vallée peu profonde et qui se dédouble en un point de son cours. Le bras dissident fait un écart qui l’étire jusqu’au bord du plateau peu élevé qui borde le côté ouest de la vallée dans le sens du courant, après quoi il retourne dans son lit initial. Jean-Marc est là et il se tourne vers moi avec un petit rire satisfait :

- Je ne m’étais pas trompé, maintenant tu peux aussi voyager dans le passé ou l’avenir. Tu peux désormais aller n’importe où par un simple acte de volonté.

- N’importe où ?

- N’importe où à condition de ne pas oublier que ton corps astral, même s’il n’est plus physique, subit tout de même un peu son environnement. S’il fait froid, tu as froid. S’il fait chaud tu as chaud. Évite de rendre visite à l’astre solaire, par exemple.

- Message reçu. Lorsque j’ai ouvert les yeux sur ce nouveau décor, j’avais le chiffre 11297 qui s’interposait entre lui et moi. Est-ce que cela signifie que nous sommes arrivés en 11297 avant Jésus-Christ ?

- Tout à fait. Ce type d’information nous est fourni parfois, car nous ne sommes jamais vraiment seuls. Maintenant admire ce paysage verdoyant, Antoine, dans quelques millénaires il aura cédé la place au désert.

- Nous sommes donc bien au-dessus de l’Egypte ?

- Oh oui ! Mais une Égypte qui en termine seulement avec sa préhistoire et dont l’histoire commence à se mettre en forme.

- Si ce fleuve est le Nil, il est très différent de celui que je connais. Son lit principal est plus proche du plateau rocheux et il possède un bras qui n’existe plus à notre époque.

- Son cours a été partiellement dévié afin de le faire passer à proximité du plateau qui le borde à l’ouest où se sculpte le Sphinx et s’édifie son temple et où s’implanteront, dans bien des millénaires, les pyramides de Gizeh. Les concepteurs avaient besoin d’acheminer une quantité considérable de blocs de pierre pour leurs travaux, ceux récupérés dans la masse rocheuse autour du Sphinx ne pouvant suffire, alors ils ont détourné une partie du fleuve, qui était effectivement plus proche que de nos jours, afin d’aménager une écluse pour faire monter les bateaux transporteurs jusqu’au niveau de la construction.

Lorsque nous approchons du plateau, je constate qu’il s’y déroule une activité intense. De nombreux personnages à la peau sombre façonnent la pierre qu’ils taillent soit directement dans la masse rocheuse, soit dans des blocs disposés à proximité du bras ajouté au fleuve.

Chaque individu est simplement revêtu d’un pagne et chaussé de sandalettes. Sur le devant de certains pagnes est imprimé en rouge un instrument de précision, une sorte de pied à coulisse. L’un des personnages nous montre la paume de sa main dans laquelle est dessiné un carré.

Je suis assez surpris de constater que nous ne sommes pas invisibles aux yeux de ces êtres et j’en fais la remarque à mon ami :

- Comment se fait-il qu’ils nous voient ? Ce ne sont que des humains comme nous, je dirai même des sortes d’esclaves, portant la marque de leur métier.

- Le carré et le pied à coulisse sont là pour indiquer leur profession et ce ne sont pas des esclaves, me répond Jean-Marc. Ce sont des Égyptiens de l’époque. Ils sont chez eux, et tu as raison, ils nous voient. Il faudra que tu prennes l’habitude de considérer que la quasi-totalité des êtres évolués qui nous ont précédés sur la planète avait ce pouvoir et quelques autres encore. C’est avec la destruction de Muu, puis de l’Atlantide, que ces facultés ont progressivement été retirées aux hommes. À nous deux, Edéna les a rendus, mais seront-elles à nouveau un jour l’apanage de tous est une question à laquelle seul Dieu peut répondre.

- Que voient-ils réellement ? Nous ne sommes que des ombres, des fantômes !

- Eh bien ! ils voient des ombres, ou plutôt des sortes d’hologrammes. Ils voient ce que nous sommes dans leur espace, comme l’ont fait les licornes. Mais contrairement à elles ils ne peuvent nous parler parce que le temps nous sépare.

- Et ces êtres sont capables de telles réalisations ?

- Ce sont des ouvriers recrutés dans la population locale et des Nubiens. Ils exécutent un travail important et urgent sous la direction éclairée des toujours actifs représentants de nos chers amis du « Peuple inconnu ».

- Ils ne semblent pas près d’en finir ! Pour le moment je ne vois qu’une masse informe en saillie au milieu d’une cuvette creusée dans le calcaire du plateau ! Surtout que certains de ces hommes ne paraissent pas vouloir se bousculer à la tâche.

- Tu juges un peu trop rapidement, Antoine, et cela t’éloigne de la vérité. En réalité, à l’instant que tu as sélectionné pour notre visite, le plus important du travail est déjà fait car il consistait précisément à creuser la roche sous le niveau du sol pour y aménager des salles. Il ne s’agit plus, à partir de là, que de détourner l’attention en surmontant le tout d’une statue. Quant à ceux des personnages qui donnent cette impression de lenteur, ce sont des hommes qui meurent lentement d’un fléau bien connu de nous : la radioactivité. Elle a souvent sévi par le passé. Beaucoup de gens en subissent encore les conséquences à l’époque où nous venons d’apparaître. Il y a eu de nombreux morts pendant la construction, mais cela n’empêchera pas les travaux d’être menés à bien. Avant de pénétrer à l’intérieur de ce futur mastodonte, fixe bien ce qui en est déjà visible et essaye de voir ce que cela va devenir. Avec tes nouveaux pouvoirs, tu devrais y arriver aisément.

Quelque peu sceptique je fais néanmoins ce que Jean-Marc me demande et j’ai la stupéfaction de constater que cela marche. C’est même extrêmement facile ! J’en exprime le désir et il se concrétise. J’ai devant moi la reproduction grandeur nature de ce que va donner le travail en cours. C’est exactement comme si j’y étais. Je suis présent à une époque où la roche n’est encore qu’une masse informe, et pourtant je peux voir le Sphinx terminé, impressionnant et libre de tout ensablement. Il trône, immense et solitaire dans son décor de verdure où s’ébattent des animaux sauvages identiques à ceux de la savane de notre Afrique du Sud. La désertification ne s’est pas encore manifestée.

- Magnifique, n’est-ce pas ? intervient Jean-Marc. Et comme tu peux le voir, il a déjà une tête d’homme sur son corps de lion.

- Ce qui veut dire que la prétendue ressemblance avec le pharaon Khephren, qui ne naîtra que dans plusieurs millénaires, est aussi le fruit d’élucubrations ? Tu sais qui a inspiré ce personnage ?

- Probablement personne en particulier.

- Pourtant cette tête est en elle-même un point d’interrogation ! Elle n’est pas l’image d’un pharaon, mais les pharaons, eux, ont bien l’air de l’avoir prise pour modèle. C’est elle qui a donné son aspect au némès ? 

- La réponse est évidente.

- La civilisation pharaonique est un prolongement, un héritage de celle qui a inspiré le Sphinx. C’est ça ?  Beaucoup de temps s’est écoulé, mais ce temps-là n’a rien changé à l’affaire et dans l’intervalle les peuplades qui vivaient sur ces terres ont évolué sous la férule de descendants des constructeurs ?

- Et des Grusiens. Les pyramides aussi trouvent leur inspiration dans ce passé mystérieux qui a planté ses graines pyramidales jusque sur le continent américain. Ce fleuve que nous côtoyons est le Nil bleu. Il ne sera rejoint par le Nil blanc que beaucoup plus tard, lorsque l’édification de la Grande Pyramide nécessitera que d’autres écluses soient construites pour accéder au plateau.

- Raconte !

- Ce n’est pas le moment et cela nous conduirait trop loin. Nous sommes là pour le Sphinx et je crois qu’il est temps de fouiller ses entrailles. Je te précède ?

- Puisque tu ne veux pas m’en dire plus sur les amours des deux fleuves !

Jean-Marc se dirige vers les pattes de devant qui ne sont encore que des avancées à peine ébauchées. Entre elles s’enfonce une galerie peu éclairée dans laquelle nous pénétrons.

- Lorsque la Grande Pyramide sera terminée, me dit mon ami, il y aura une seconde entrée dans le Sphinx. Une galerie secrète raccordera les différents monuments pour permettre à certains initiés de circuler entre les informations. En attendant, il n’existe que cet accès.

Il y a plusieurs salles dans le ventre de l’être mystérieux et dans la première, vaste, sont allongés trois personnages, je devrais dire trois cadavres car il s’agit de momies. Les dépouilles desséchées sont étendues à même le sol, sans autre ornement qu’un épi de blé dans la main droite. Je n’ai pas besoin de questionner Jean-Marc qui précise de lui-même :

- Ce sont trois personnages importants du temps de la construction, de grands personnages. Deux autres les rejoindront avant que l’œuvre ne soit définitivement scellée. Dans un lointain avenir, des hommes accèderont à ce tombeau et les cinq corps seront toujours là, momifiés et révélateurs.

- Tu sais quand ?

- À ce moment-là, le Sphinx sera entièrement dégagé de l’enveloppe de sable dont le temps le gratifiera périodiquement. J’ai vu arriver des instruments modernes venus pour creuser autour, mais il faudra des individus bien plus évolués que ne le sont nos contemporains. L’accès à la salle des morts, et aux autres aussi, d’ailleurs, aura lieu à la suite de travaux entrepris pour creuser dessous, mais seul un initié pourra ouvrir la vraie porte, celle qui conduit au secret du « Peuple inconnu » et dont le mécanisme indétectable lui sera révélé. Pour lui les mensurations du Sphinx auront de l’importance, extérieures mais aussi intérieures.

- Ainsi que son aspect mi-homme, mi-bête ?

- Non, en tout cas, je ne le pense pas. L’aspect animal n’a pas plus d’intérêt que n’en a l’apparence du visage. Ce ne sont que des fantaisies d’architectes. La pièce suivante est plus digne d’attention.

Deux coffres d’ébène sont posés devant un mur de cette autre salle et une inscription les surmonte dont je ne parviens pas à lire un traître mot, mais que, bien entendu, mon guide traduit aussitôt :

- Cette inscription signifie qu’il y a du danger à prendre connaissance des informations contenues dans les coffres. Les écrits, rédigés sur des feuillets en paille de riz, renseignent sur les origines de l’humanité, le façonnage de la matière inerte, l’astronomie, etc. Il y a aussi des directives de nos amis.

- Dont on retrouve décidément la main partout !

- Il y a si longtemps qu’ils veillent sur les mondes de notre galaxie !

Pendant ce court échange, je me suis approché d’une ouverture claire qui donne accès à une nouvelle salle. Une forte luminosité émane d’un orifice percé au centre de la pièce et jaillit vers le plafond. Il y aurait donc encore quelque chose plus bas. Je m’avance et ne peux retenir une exclamation :

- Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est ?

- Au fond de ce boyau lumineux tu peux entrevoir un objet de forme vaguement arrondie, mais couvert de protubérances, me dit l’éternel Jean-Marc qui a suivi. C’est par la percée de ce couloir et l’introduction de l’objet qu’a été entamée la construction du Sphinx. Son importance est capitale car il apporte une connaissance essentielle au salut de l’humanité : l’art de domestiquer le Soleil. S’il n’avait pas été dompté, tes yeux seraient brûlés alors qu’il est parfaitement possible de regarder la chose sans risque. Les Atlantes et les habitants de Muu connaissaient cet art qui permettrait aux hommes de notre civilisation de découvrir des lois qu’ils n’imagineront pas avant longtemps. Mais attention à l’avertissement, la manipulation du secret est dangereuse !

- Je viens d’avoir devant les yeux l’image d’un cygne en vol. Est-ce qu’il y a un rapport avec le Sphinx ?

- Sans aucun doute car j’ai déjà été confronté à cette image. Il existe indiscutablement un lien important entre le Sphinx et la constellation du cygne.

- L’image m’est apparue lorsque nous parlions de la domestication du Soleil. Cela veut peut-être dire que ce sont des êtres venus de cette constellation qui en ont enseigné l’art aux humains.

- Pourquoi pas ? Mais la relation n’est peut-être que mathématique et peut ne concerner que les mensurations dont nous avons parlé. Je n’ai pas la réponse. Pour en revenir à l’objet lumineux, il porte le numéro deux car il n’est pas le seul à avoir été implanté dans les entrailles de notre planète. Sans doute pour nous donner plus de chances de le découvrir. Mais il est un autre secret enfoui aussi sous le Sphinx et que l’on n’est pas près de retrouver : le « Talisman de Seth ».

- J’ai lu quelque chose sur ce talisman, avant de venir sur Edéna. Sauf erreur il y a un rapport avec le troisième fils d’Adam ?

- Exact, Antoine. Seth était possesseur d’un secret qui s’est transmis ensuite à tous les pharaons, lors de leur avènement, en tout cas jusqu’à Hatchepsout qui semble en avoir été la dernière détentrice. Ce secret existe toujours, enfoui au plus profond du Sphinx, mais aussi dans la Grande Pyramide.

- Que sait-on de son contenu ?

- Rien. Mais il concerne plus que probablement les origines successives de l’humanité.

Nous revenons sur nos pas et j’aperçois un trou qui avait échappé à mon regard lors du premier passage. Il est vrai qu’il ne bénéficie d’aucun éclairage particulier et qu’il est situé dans un angle. Jean-Marc, qui a remarqué mon coup d’œil, me dit que ce n’est qu’un boyau qui s’enfonce profondément sous la construction et qui se termine dans l’eau. Mais, à la réflexion, n’est-ce pas au fond de l’eau que peuvent se cacher les plus grands secrets ?

L’ouverture entre les pattes du Sphinx est assez large pour nous permettre d’émerger ensemble à l’air libre et de nous élever au-dessus du chantier.

J’éprouve immédiatement un véritable malaise avec l’impression que mon cerveau est projeté en arrière. Devant moi, dans la nuit, le ciel tombe sur l’horizon. Les étoiles défilent de haut en bas à toute vitesse et j’ai le cœur dans la bouche. Lorsque le phénomène se calme Jean-Marc est près de moi et il a visiblement tout autant de mal à reprendre ses esprits. Entre deux nausées, je demande :

- Tu sais ce qui vient d’arriver ?

- Je n’ai jamais été confronté à ce type de situation ! Le Sphinx semble avoir disparu et j’ai eu l’impression que le ciel me tombait sur la tête ! Il fait nuit maintenant et nous nous sommes visiblement déplacés dans le temps et l’espace car le peu de clarté qui règne encore permet de distinguer de l’eau partout où le regard se porte. Je n’y comprends rien, mais je remercie le ciel d’avoir permis que nous restions ensemble.

- Ce changement pourrait-il vouloir dire que nous avons été projetés volontairement à une autre époque ?

- C’est certain, mais nous n’en apprendrons pas beaucoup plus si nous restons dans le noir. Laissons-nous dériver à la poursuite du Soleil.

Rapidement la luminosité augmente et nous survolons un paysage de désolation. À mesure que nous progressons, les choses semblent empirer. Partout le sol est recouvert d’eau et les arbres qui sont encore debout n’ont plus de tête. Ce ne sont que des tiges torsadées qui se dressent, lamentables. Et puis les premiers humains apparaissent. Les vivants se battent contre les éléments, totalement paniqués dans ce décor de folie. L’eau monte dans des habitations partiellement écroulées ou décapitées. Des objets de toutes sortes surnagent au milieu de cadavres qui se heurtent et bousculent les fuyards. Nous sommes impuissants devant les hurlements de détresse que nous ne pouvons qu’imaginer. Les animaux aussi sont lancés dans une course éperdue. D’énormes mammouths écrasent tout sur leur passage, interrompant brutalement des cris que nous devinons. Ils piétinent leur victime qu’ils enfoncent dans l’élément liquide. Plus nous avançons, plus le désastre prend de l’ampleur.

 Soudain mon cerveau est à nouveau projeté vers l’arrière avec la même brutalité. Les quelques étoiles encore visibles dans le ciel plongent sur l’horizon et le même malaise m’étreint avec les mêmes nausées.

- Bon Dieu ! Que se passe-t-il encore ?

- Nous avons été projetés en plein basculements de la planète ! La Terre vient de changer d’axe en deux mouvements distincts et nous ne sommes pas seuls à assister au spectacle. Regarde au-dessus de nous, il y a des objets qui semblent faire le point fixe pour ne rien perdre de la situation.

- Tu crois qu’il y a du monde dans ces engins ? Des curieux ? Pourquoi ne font-ils rien ?

- Que veux-tu qu’ils fassent ! La catastrophe est planétaire et ils ne peuvent qu’observer en espérant peut-être que cela ne va pas perturber le bon fonctionnement du système solaire.

Il fait tout à fait jour, maintenant, et je vois mieux les quelques êtres qui parviennent encore momentanément à résister à la montée inéluctable des eaux en se réfugiant sur des hauteurs. Ils sont de taille moyenne avec une épaisse chevelure qui hésite entre le châtain et le roux. Ils sont habillés très courts et plutôt de blanc. Un bateau rempli d’hommes barbus se dirige à force de rames vers l’est.

- Je me demande si ce n’est la fin de l’Atlantide, pense tout haut Jean-Marc. Elle s’est faite en deux temps. Il y a d’abord eu une destruction, partielle, il y a très longtemps, puis la définitive, celle qui est restée dans le souvenir de l’humanité et que nous venons peut-être de vivre. Je viens de voir apparaître dans le ciel deux immenses roues reproduisant les signes du zodiaque. Elles étaient fixées sur de grands axes et une longue chaîne pendait au bout de l’un d’eux. J’ai d’abord, en rapport avec le signe du Capricorne, vu des gens allongés mollement dans l’herbe au milieu des fleurs, comme s’ils s’étaient reposés pendant toute la durée de ce signe. C’était très loin dans le temps, presque un passage complet du zodiaque. Si de telles images sont à rapprocher des évènements que nous sommes en train de subir, cela doit vouloir dire qu’une situation semblable est survenue à la fin de l’ère symbolisée par le signe du Capricorne, il y a par conséquent au moins vingt mille ans. Sans autre indication j’ai vu ensuite des masses considérables de gens qui avançaient dans un paysage sec et désertique et j’avais la certitude que ces gens avaient un objectif lointain, mais précis. Le Sphinx, par exemple, comme si celui-ci avait été construit avant un changement d’axe de la planète spécialement pour servir de point de mire. C’est peut-être là que se trouve l’explication de l’aspect léonin du monument : une indication sur l’époque de la fin de la migration. En tout cas ces gens savaient parfaitement ce que contenait l’objet qui était là pour les guider.

Nous nous déplaçons toujours d’est en ouest. Sous nos yeux, il n’y a plus maintenant que l’océan. Tout a été englouti, du moins le pensons-nous jusqu’à ce qu’apparaissent plusieurs îles qui sont comme des pics émergeant de l’océan.

- Je crois bien que c’est tout ce qu’il reste de l’Atlantide, murmure Jean-Marc. Il n’a pas fallu plus d’une nuit pour anéantir la dernière grande nation de la planète et la réduire à quelques arpents de terre sur lesquels les rares survivants ne tarderont pas à retourner à l’état sauvage. C’est, en plus réduit, le sort que les Atlantes ont fait subir aux habitants de Muu !

Je m’apprête à lui répondre que c’est un juste retour des choses, lorsque je sens comme un appel des profondeurs, au large de la plus grande des îles. Je me laisse aller et je sais que mon compagnon me suit dans l’eau. À la limite de pénétration de la clarté solaire, une immense coupole d’une matière qui ressemble à du verre est posée sur le fond marin. À l’intérieur, un aigle de lumière palpite sur un piédestal. Aucun être humain ne manifeste sa présence, mais d’innombrables appareils clignotants équipent ce lieu insensé et une main qui flotte dans l’air nous indique un passage à emprunter pour descendre au cœur de l’étrange cité sous-marine. Tout en bas, dans une cuve de même matière que la coupole, nous nous retrouvons en présence d’une boule de lumière identique à celle qui vit au sein du Sphinx. Je me hasarde :

- Voilà sans doute le numéro un ?

- Exact. Un troisième exemplaire se trouve quelque part dans les Andes. Il existe toujours, là-bas, en pleine jungle, une cité qui n’a pas été découverte. En son centre, il y a une pyramide avec les mêmes informations que celles qui se trouvent sous le Sphinx et sous cette coupole de verre. La cité est cachée sur les hauts-plateaux, pas tellement loin du lac Titicaca, dans une immense mer de verdure qui laisse difficilement apercevoir les ruines entourées de douves remplies d’eau. Ce n’est qu’une petite pyramide, à peine de la hauteur d’une maison de deux étages. Elle est bâtie de pierres ocre et son sommet est plat. Elle n’a pas de porte. Elle est intacte et n’est pas recouverte d’herbe, contrairement au reste de l’agglomération. Elle aussi est entourée d’eau et les vestiges d’un pont d’accès sont encore visibles sur le côté intérieur du fossé. Tout autour, et seulement dans le voisinage immédiat de la pyramide, il y a profusion de fleurs : des flamboyants. Pas très loin se trouve une montagne arrondie et dénudée d’où ont été extraites les pierres qui ont servi à la construction des divers édifices. Il faudra de bien grands bouleversements pour que les hommes puissent accéder à cette science du Soleil !

Nous remontons et Jean-Marc, qui s’est approché d’un écran, me fait signe de le rejoindre. Une carte y est représentée. J’y retrouve les côtes qui bordent l’océan Atlantique, telles que je les ai toujours connues. Une croix surmontée du chiffre trente-sept marque un point sur l’eau.

CHAPITRE 10- De Muu à l’Atlantide.

3 mars, 2011
Romans | Pas de réponses »

 Se laisser porter par le vent est une expérience qui ne manque pas de charme. C’est même un plaisir rare et je m’y adonne en frôlant les vagues qui viennent lécher mon corps astral, léger comme une feuille morte.Notre visite au Sphinx m’a laissé comme un goût d’inachevé. Je suppose que nous ne devions pas en savoir plus sur les secrets qu’il recèle dans ses entrailles et que c’est la raison pour laquelle nous avons été projetés encore plus loin dans le passé.

Autour de moi le Pacifique ondule à perte de vue et je songe au temps où il y avait ici de la terre ferme. Un peuple y avait vécu pendant un million d’années avant d’être détruit par une nation beaucoup plus jeune. Comment cela avait-il été possible ? La puissance accumulée par Muu sur une telle durée n’aurait-elle pas dû la mettre à l’abri de toute agression ?

J’en suis là de mes réflexions lorsque je ressens ce brusque et violent vertige que j’identifie sans peine. Aussitôt après je me retrouve dans une immense salle ronde au plafond en forme de dôme. Une petite cathédrale moderne doucement mais entièrement éclairée, sans qu’il soit possible de découvrir la source de cette luminosité. La voûte elle-même est comme transpercée par une lumière solaire blafarde filtrée par l’océan, bien que je comprenne d’instinct que ce n’est pas possible puisque je sais me trouver au plus profond du Pacifique. Tout le pourtour de la salle n’est qu’une immense console couverte de cadrans et d’écrans à l’évidence inertes malgré la présence de quelques veilleuses. Quatre ouvertures, également réparties, paraissent être d’énormes entrées de couloirs. Mais c’est au centre de cette structure que se situe la chose la plus extravagante qu’il m’ait été donné de voir ! Huit énormes cristaux, disposés en deux rangées de quatre, forment un rectangle. Ils luisent faiblement comme animés d’une vie propre. Ils sont parfaitement identiques et à la taille du contenant. À même le sol et espacés d’environ trois mètres, ce sont des colonnes de plus de quatre mètres de haut, posées sur leur base d’un mètre de diamètre. Chacun d’eux est surmonté d’un cône tronqué. Leur cristal est d’une pureté et d’une transparence telles que j’ai comme l’impression d’être en présence de huit pylônes d’eau figée. À gauche du dispositif, un siège avec un haut dossier fait face au petit côté de cet incroyable rectangle. Un très grand casque muni de deux courtes antennes attend entre les accoudoirs.

Les premiers instants de stupeur passés, j’en viens à me demander à quoi pouvaient bien servir ces monstres de cristal manifestement au repos.

Une vision s’impose immédiatement et j’assiste, l’espace de quelques instants, à une scène qui se déroule en accéléré. Un personnage avec une tête surdéveloppée s’installe dans le fauteuil après s’être coiffé du casque. Ensuite il fixe les cristaux qui s’illuminent de l’intérieur tandis que se matérialise entre les deux premiers et les antennes du casque une sorte de faisceau d’ondes. Bientôt, et de proche en proche, d’autres faisceaux couvrent tout le dispositif. L’intensité lumineuse jaillie du cœur des cristaux s’accroît en montant vers les cônes. De la partie tronquée de ceux-ci jaillissent finalement huit langues d’énergie en direction d’un appareil descendu de la voûte. De cet engin, c’est un faisceau unique qui file à son tour vers un mécanisme qui le réceptionne dans une sorte d’œil géant grand ouvert. Immédiatement la totalité de l’appareillage complexe de la salle entre en activité pour convertir l’énergie produite selon un usage déterminé par la quantité, la taille et la disposition des cristaux.

Ma vision cesse à ce moment-là et je sais que le dispositif, mis en action par l’individu à la grosse tête, gère un système de protection du continent Muu.

Comme rien ne se passe plus, je me dirige vers le couloir qui s’ouvre derrière le fauteuil. Il n’est pas éclairé, mais c’est sans importance pour mon corps astral. Je débouche bientôt dans un endroit à peu près identique au premier, mais de plus faibles dimensions et dont les cristaux, qui ne sont plus que quatre, sont disposés en carré et ont une taille réduite de moitié avec une base diminuée dans la même proportion. Le siège est toujours placé à gauche. L’appareillage est plus restreint. Ici sont commandés certains dispositifs en rapport avec la maîtrise des eaux.

Le couloir suivant me conduit dans une salle encore plus petite, mais qui n’en reste pas moins imposante. Cette fois les cristaux ne sont plus que trois et forment un triangle. Ils sont presque aussi grands que les précédents et l’énergie qu’ils transmettent met en œuvre un dispositif de traitement de l’oxygène, et de l’air en général, destiné à compenser les méfaits de l’activité humaine, de la pollution.

 J’emprunte un nouveau tunnel. L’endroit dans lequel j’aboutis est différent des trois déjà visités. Il est plus vaste et sa paroi circulaire est plus fournie en tableaux et écrans. En son centre, je retrouve la disposition rectangulaire avec des cristaux à nouveaux monstrueux au nombre de six et d’une taille à peu près équivalente à ceux du système de protection. Depuis cette salle, les habitants de Muu géraient, sous forme de faisceaux, l’énergie nécessaire à tous leurs déplacements, qu’ils soient aériens, maritimes ou terrestres.

         Jusqu’à présent tout s’est déroulé dans la plus parfaite sérénité, malgré le fait que je ne sois qu’une souris dans une succession de cathédrales, mais il n’en va pas de même avec le couloir dans lequel je m’engage maintenant ! Une sensation de malaise me prend à la gorge dès l’entrée dans le tunnel et ne cesse d’augmenter à mesure que je progresse. La salle dans laquelle je débouche est plus vaste que la plus vaste et ses appareillages encore plus nombreux. Quant aux cristaux, ils sont immenses et au nombre de dix. Ils mesurent plus de cinq mètres de haut avec le cône tronqué qui les domine. Mon malaise émane directement de ces colosses de verre. Ils ont beau avoir l’air inoffensif, ils n’en sont pas moins terriblement maléfiques et je sais pourquoi : leur raison d’être c’est de détruire ! C’est de cette salle, distincte de celle chargée de la défense de Muu, que doit partir une éventuelle agression contre un point quelconque de la planète ou du système solaire. Cette salle est une arme monstrueuse ! L’hostilité latente qui réside dans ces êtres de cristal, dont l’aspect ne diffère pourtant des précédents que par la taille, me tient à distance respectueuse malgré le fait qu’ils soient inactivés.

Aussi soudainement et avec le même étourdissement qu’à l’aller, je suis refoulé et je reprends ma position au-dessus des vagues.

Mon imagination commencerait-elle à me jouer des tours ? Je décide de rentrer et pour cela je visualise mon enveloppe charnelle restée sur Edéna.

Jean-Marc écoute mon récit avec attention avant d’en déduire que je viens de faire une incursion dans le passé de Muu :

- Je n’ai pas connaissance de cet endroit, mais je peux t’affirmer sans risque que tu as visité l’un des moteurs qui faisaient fonctionner les grandes civilisations de jadis. Tu t’interrogeais sur la destruction d’un continent et la réponse t’a été fournie. C’est par le pouvoir de cristaux identiques à ceux que tu viens de découvrir que les Atlantes ont éliminé leur vieux voisin. Les habitants de Muu disposaient aussi de ce moyen, comme tu viens de le constater, mais ils ne l’ont pas utilisé, ni leur système de défense ou n’en ont pas eu le temps.

- Tu n’as pas idée du malaise qui m’a envahi dans la dernière salle ! Ces cristaux sont totalement maléfiques et pourtant ils ne sont pas en activité ! Comment est-il possible que l’endroit soit toujours en état de fonctionner après tout ce temps ?

- Autre question : comment tout cela a-t-il résisté à l’océan ? Muu est au fond du Pacifique et la pression y est phénoménale !

- Le dispositif, malgré sa taille considérable, est certainement sous quelque fantastique barrière protectrice hors de portée de notre entendement. Elle devait déjà abriter l’endroit lorsqu’il se trouvait en surface. L’usine, si l’on peut lui donner ce nom, s’est enfoncée avec le continent, mais elle est restée intacte malgré l’attaque et le cataclysme, probablement grâce à cette protection.

- Tu as pu te faire une idée de l’ampleur de l’édifice ?

- Pas avec précision, mais chaque couloir doit bien mesurer un bon kilomètre. L’ensemble forme un losange dont la salle spécialisée dans la protection du continent est le centre tandis que les autres se situent aux différents sommets. Parle-moi des êtres qui savaient domestiquer ces forces que notre humanité ne soupçonne même pas !

- Je crois que tu devrais plutôt demander à nos frères les dauphins. Leurs ancêtres sont apparus avec Muu et je te rappelle qu’ils possèdent une mémoire atavique. Tu m’as bien dit qu’Arian suggérait de questionner Kobé et Diran ?

- Je l’avais oublié ! D’après lui ils ont bien connu cette époque. Je suppose qu’il voulait dire par-là qu’ils avaient été plus proches des habitants, s’étant incarnés plus fréquemment à leurs côtés. Je les appelle.

Le lendemain la troupe des mammifères marins au grand complet est présente dans le lagon, installée en rang d’oignon, exactement comme lorsque, pour la première fois, j’avais été reconnu pour un des leurs. L’émotion me submerge, mais je préfère ne pas m’appesantir sur mes états d’âme, d’autant que tout le monde les a parfaitement ressentis et que chacun s’ingénie, par un contact chaleureux, à me remettre les idées en place.

C’est finalement Kobé, le moucheté, qui interrompt ces effusions mentales :

- Que veux-tu savoir concernant Muu ?

- Mais tout ! Je veux tout savoir ! Sur Muu, mais aussi sur l’Atlantide. Je suis impatient d’entendre tout ce que vous voudrez bien me dire.

- Tu as eu l’occasion de rendre visite à certains cristaux qui sommeillent au plus profond de l’eau, totalement hors de notre portée. Si j’en juge par ce que tu as ressenti en présence de certains d’entre eux, il en est de particulièrement dangereux possédant toujours leur pouvoir de destruction. Ils sont inanimés, car ils ne peuvent agir seuls, mais ils ont assez de puissance pour réduire la planète à néant si l’ordre leur en est donné. C’est par l’intermédiaire de cristaux semblables que les Atlantes ont attaqué et détruit Muu en l’espace d’une nuit.

- Heureusement, seul le dernier groupe est destructeur, reprend Jean-Marc. Est-ce que tu penses avoir tout visité de ce complexe extraordinaire ?

- Je crois bien, mais j’ai tout de même des difficultés à penser que ce n’est pas un effet de ma seule imagination !

- Tu n’as pas rêvé, intervient Diran, installé près de Kobé. Les cristaux sont des amplificateurs d’une puissance phénoménale. C’est l’énergie psychique de certains mauvais atlantes, amplifiée puis retransmise par des cristaux, qui a réduit le continent Muu à quelques îlots. C’est une force auprès de laquelle l’atome fait figure de jouet. Maintenant Muu est sous l’eau et il faudra attendre que ce qui est en bas remonte pour trouver tous les éléments de preuve que ne peuvent pas plus fournir les îles de l’Océanie que l’île de Pâques.

- L’île de Pâques serait un vestige du continent disparu ?

- Grâce aux statues.

- Je ne vois pas le rapport !

- Il y en a pourtant un. Les statues en question, implantées sur une partie du territoire de Muu par les Grusiens, ont un rôle important à jouer dans l’avenir de la planète. C’est pour les maintenir en surface que l’île de Pâques a été préservée.

- Est-ce que Muu était directement reliée à l’Afrique, à l’Amérique ou à l’un quelconque de nos actuels continents ?

- En aucune façon. Muu se contentait d’occuper la plus grande partie du Pacifique qui ne se trouvait d’ailleurs pas à l’endroit actuel.

- Il y a une relation avec le basculement auquel nous avons assisté ?

- La destruction de Muu a gravement perturbé le fonctionnement de la planète qui a basculé sur son axe et déjà partiellement amputé l’Atlantide. Plus tard, lors de la disparition définitive de cette Atlantide, et c’est là l’événement auquel nous avons assisté, Terre a de nouveau chaviré, mais seulement d’un quart de tour. Avant ce dernier cataclysme, des espaces qui se trouvent maintenant plus à l’est et plus bas, se situaient au pôle Nord.

- Malgré les conséquences de son geste criminel contre Muu, l’Atlantide a pu poursuivre son chemin en toute impunité ?

- Si l’on peut dire, puisqu’elle a fini par subir le même sort. Mais elle a pu y croire depuis la fin de l’ère du Capricorne jusqu’à cette année 11297 avant Jésus-Christ qui a scellé son destin par la volonté du « Peuple inconnu ».

- Punition ? 

- Oui, punition. Bien tardive me diras-tu, mais le « Peuple inconnu » a l’éternité devant lui et il n’oublie jamais une mauvaise action. Il ne reste plus, maintenant, pour situer l’endroit, que les Açores et l’Ile aux corsaires. Un regard plus attentif de la part de ceux qui cherchent des preuves de son existence permettrait d’avancer dans le positionnement de la terre des Atlantes, au lieu de pontifier stupidement sur des sites que la minuscule Méditerranée n’aurait pu contenir. Il y a un point dans l’océan Atlantique où les oiseaux migrateurs tournent en rond et qui correspond très précisément à l’emplacement de l’une des îles qui abritaient encore cette nation après la première destruction. Les oiseaux avaient l’habitude d’y faire une pause au cours de leur long voyage de migration.

- Leur mémoire atavique, confirme Kobé. Dans un futur plus ou moins proche, ils pourront à nouveau y faire escale.

- Parce que tout ce qui est en bas…

- Eh oui ! Antoine, encore et toujours. Le sol de la planète est en perpétuel mouvement. Qu’il s’agisse de Muu ou de l’Atlantide, à un moment ou à un autre, ces continents réapparaîtront tandis que d’autres disparaîtront. Terre vit, respire et son aspect change en permanence car c’est un être jeune malgré ses milliards d’années d’existence.

- Je suppose qu’effectivement des terres peuvent apparaître ou disparaître entre les continents qui s’écartent doucement depuis la formation compacte d’origine.

- C’est encore plus compliqué que tu ne l’imagines, intervient Jean-Marc. Tu sais que les blocs formant les continents s’écartent de deux ou trois centimètres par an, quand ce n’est pas quinze ou plus par endroits. À ce rythme, ils finiront obligatoirement par se rassembler à nouveau après avoir parcouru la moitié de la circonférence du globe. Mais il leur arrive aussi de revenir en arrière par endroits, comme en ce moment. Notre Terre respire. Il en est ainsi depuis toujours.

- Autrement dit, ils se sont écartés puis rassemblés plusieurs fois depuis la formation de la planète ?

- Exactement, reprend Diran. Et l’on est en droit de penser que la chose s’est produite au moins cinq ou six fois avec des résultats différents dans les configurations géographiques.

- Les chocs ont dû être titanesques !

- Et cela explique aussi pourquoi des terres peuvent monter ou descendre dans les espaces ainsi créés ou supprimés. Mais cela justifie également certains basculements car la stabilité de la planète est périodiquement compromise par les regroupements, même partiels, des terres de surface. C’est mécanique.

- Mais c’est aussi affolant ! Aucune civilisation ne sera jamais à l’abri d’un cataclysme capable de la volatiliser, même si elle parvient à se mettre totalement en harmonie avec la vie du globe !

- Tu oublies que les baleines sont présentes depuis toujours. Terre peut se secouer pour se libérer d’une population parasite, mais elle peut aussi la protéger. Muu et l’Atlantide ont connu plusieurs basculements sans pour autant disparaître. Les actuels occupants ne bénéficieront pas des mêmes avantages parce qu’ils ont indisposé leur planète dans un temps record, mais également parce qu’ils n’ont plus la possibilité de subsister sous l’eau. En perdant leur faculté de vivre dans l’élément liquide, ils se sont irrémédiablement condamnés.

- Alors ce sont les Atlantes qui sont responsables de l’abrutissement de notre cerveau ! Muu et l’Atlantide étaient-elles des civilisations semi-aquatiques ?

- La réponse est oui, totalement, pour Muu et pas complètement pour les Atlantes. Dans les deux cas, les cités étaient en grande partie sous-marines. Les vivants étaient au contact permanent de l’eau et c’est en perdant ce contact, après la destruction, que les Atlantes rescapés ont vraisemblablement perdu ces facultés que vous retrouvez, tous les deux, grâce à Edéna. Le mélange avec les autochtones n’a rien arrangé. Comme tu le sais déjà, les habitants de Muu avaient une peau plutôt cuivrée, étaient de taille assez moyenne avec une absence totale de pilosité et une forte tendance, pour les survivants, à vivre nus, ce qui facilitait leur existence, tout autant marine que terrestre. Mais Arian ne t’a pas tout dit lors de votre premier entretien sur le sujet, sans doute pour ne pas trop te surcharger en informations. Ces êtres qui nous étaient si chers, les habitants de Muu, avaient un double système respiratoire : ils étaient équipés à la fois de poumons et de branchies et, de plus, ils avaient les mains et les pieds légèrement palmés. Les Atlantes, eux, étaient blancs avec un cerveau puissant et un crâne plus développé, mais ils n’avaient pas de branchies. Par contre ils pouvaient rester longuement sous l’eau sans respirer, comme nous et comme toi, Antoine.

- Ce qui faisait tout de même une différence considérable entre les deux peuples avec un avantage important pour Muu.

- Voilà. Par ailleurs, dans les deux nations, il y avait des géants, des êtres de plus de deux mètres dont beaucoup d’hommes descendent. C’est ce qui explique que de temps à autre il y a encore des individus nettement plus grands que la normale parmi vous.

Je ne peux m’empêcher d’intervenir sur cette dernière information :

- Nos amis Grusiens auraient-ils quelque chose à voir avec la taille de ces êtres hors normes ?

- Sans aucun doute ! Même la Bible y fait allusion ! Mais pendant que je parle j’ai des images qui naissent en moi et me ramènent loin en arrière, des images qui n’ont aucun rapport avec la taille des hommes.

Au moment précis où Diran évoque ce qui défile dans sa tête Jean-Marc et moi sommes quasiment connectés à son cerveau et ce qu’il voit se déroule pour nous comme sur un écran.

Ses amis cuivrés, entièrement nus, sont les pieds dans l’eau sur une petite plage en creux, debout près de grands paniers fraîchement tressés avec des algues arrachées à l’océan et qui conservent leur feuillage dégoulinant. Ils s’aspergent et rient tout en surveillant le large où apparaît bientôt comme un frémissement que quelqu’un montre du doigt. L’excitation gagne les hommes qui deviennent attentifs. Le frémissement se rapproche rapidement et bientôt il est possible de voir qu’il est produit par les sauts désordonnés d’une multitude de poissons gris qui étincellent sous le soleil. Ils sont rabattus par une bonne centaine de dauphins dont les caquètements joyeux parviennent jusqu’à la côte. Maintenant les mammifères marins forment un cordon quasi infranchissable et la masse des poissons, pris dans cette nasse, ne peut plus s’échapper vraiment que par les extrémités qui se ferment à leur tour au contact de la côte. Les hommes s’élancent en riant à gorge déployée et attrapent les poissons gris à pleines mains pour les jeter dans les paniers. C’est une fantastique partie de rigolade dans laquelle hommes et dauphins prennent un réel plaisir. Lorsque les paniers sont pleins le cordon s’ouvre en son centre et c’est une véritable flèche d’argent qui s’engouffre dans la brèche en direction de la haute mer. Dans le même temps les pêcheurs s’élèvent dans les airs avant de plonger au milieu des dauphins qu’ils enlacent chaleureusement. La pêche a été fructueuse et tout ce petit monde se congratule.

- Voilà bien longtemps que je n’avais pas revu cette scène ! s’exclame Diran. Elle vous montre à quel point nous étions unis en cette époque qui succédait au cataclysme. Ce sont des souvenirs qui ne manquent pas de réveiller bien des douleurs en chacun de nous !

- Vous avez des compères qui poursuivent cette tradition de pêche sur les côtes de Mauritanie. J’ai vu un reportage sur le sujet.

- C’est vrai, mais seuls les dauphins y trouvent encore un côté ludique. Tu n’as pas été surpris par le fait que les pêcheurs s’élevaient dans les airs ?

- Non, je savais déjà qu’ils en avaient la possibilité, tout comme les Atlantes. Ils pouvaient tous léviter ?

- Il y a toujours des exceptions, des êtres dont le cerveau est plus limité. Et puis leurs « sauvages » en étaient privés.

- Quels sauvages ?

- Les autres êtres humains qui peuplaient la planète. Tu dois bien penser que les autres continents n’étaient pas vierges de vie humaine.

- Je ne m’étais pas posé la question.

- Vos ancêtres existaient déjà en ce temps-là. Toutes les civilisations sans exception sortent de l’eau. Leur progression est lente et les millénaires s’ajoutent aux millénaires avant qu’une infime lueur d’intelligence ne fasse son apparition. Et puis d’autres millénaires s’ajoutent à d’autres millénaires pour permettre à cette lueur de s’étoffer. Et c’est seulement lorsque ladite intelligence est considérée comme suffisante que des interventions extérieures surviennent parfois afin de donner le coup de pouce nécessaire pour sortir de l’obscurantisme. C’est à ce moment-là que les Dieux font en général leur apparition.

- Nous étions donc les « sauvages » des Atlantes, après avoir été ceux de Muu !

- Voilà. Et après la punition qui a frappé l’Atlantide vous êtes devenus les nôtres et ceux des baleines et des orques.

- Il est vrai que nous n’en sommes qu’au tout début de notre histoire, si l’on compare avec le million d’années d’existence de Muu et les cent mille ans de l’Atlantide !

- Ce qui ne vous empêche pas d’être déjà bien proches de votre fin !

- D’où notre présence, à Jean-Marc et à moi, sur Edéna. Je sais ! Pourquoi les Grusiens ont-ils attendu si longtemps avant de punir ?

- Le temps pour la planète d’armer un nouveau basculement mécanique. Certains Atlantes en avaient d’ailleurs pris conscience. La destruction de Muu, quelques millénaires auparavant, avait envoyé par le fond une partie de l’Atlantide et fragilisé ce qui en restait. Le « Peuple inconnu » n’a eu besoin que de forcer le processus pour surprendre toute la population au petit jour, en plein sommeil.

- Ils sont restés impitoyables si longtemps après !

- Le temps ne fait rien à l’affaire, Antoine. Il ne compte pas pour des êtres immortels qui voyagent dans le passé comme dans l’avenir et sont chargés de maintenir les intelligences qui émergent de l’eau dans un chemin qui doit les conduire à Dieu. Les descendants de ceux qui ont commis les mauvaises actions ne sont jamais que leurs réincarnations.

- Les habitants des îles sont morts, mais pas nécessairement les Atlantes qui devaient se trouver hors du territoire au moment du cataclysme. Car je suppose qu’il devait y en avoir ?

- Il y en avait effectivement, intervient Kobé, c’est bien pour ça que Diran a parlé de rescapés. Ce sont eux qui ont pu donner un nouvel essor à l’humanité. Les pyramides que l’on retrouve aussi bien en Egypte qu’en Amérique centrale ou du sud, sont la preuve de cette survivance. La forme pyramidale était déjà à l’honneur dans les deux nations.

- Ils étaient nombreux, ces survivants ?

- Pas vraiment, mais suffisamment tout de même pour avoir une influence réelle. Quelques-uns se trouvaient justement dans les Andes pour y chercher de l’or. Ce métal était la seule monnaie d’échange des habitants du cru et ils l’utilisaient pour payer les marchandises que leur apportaient les Atlantes. C’est à ce genre de circonstance que l’humanité doit la prolongation du culte du Soleil qui aurait pu disparaître avec ses adorateurs.

- Parce que des êtres aussi évolués que les Atlantes adoraient le Soleil !

- Mais oui et à juste raison ! Et avant eux les habitants de Muu en faisaient déjà autant ! Ces deux nations avaient une avance inimaginable sur vous et pourtant ils croyaient en la réincarnation et ils vénéraient le Soleil parce qu’il leur donnait la vie, leur fournissait l’énergie et faisait fonctionner leurs machines, souvent en parallèle avec les cristaux. Matin et soir ils lui faisaient leur salut. Il était comme un dieu et ils l’appelaient Ra, comme l’appelleront plus tard les Égyptiens. Lui donner l’aspect d’un vieil homme barbu n’est pas exactement la chose la plus sensée qui ait été faite.

- Que sont devenus les rescapés des Andes ?

- Ils se sont mélangés aux autochtones et plus tard cela a donné quelques beaux et grands temples pendant des générations. Eh oui ! Les peuples d’Amérique centrale et du sud sont les héritiers des Atlantes, mais d’Atlantes qui ont très vite perdu tous leurs pouvoirs en sortant de l’onde. Chaque nouvelle génération a un peu plus noyé les capacités des survivants dans l’imperfection des autochtones. Ils ont perdu leur hérédité et leur force cérébrale car ils avaient un cerveau puissant dû en grande partie à la fréquentation de l’eau qui a aussi son rôle dans la vie.

- Toutes ces connaissances réduites à néant ! Tu savais, Jean-Marc ?

- Oui, bien sûr ! Les Atlantes avaient un côté lumineux et un côté sombre, et c’est ce dernier qui a pris l’avantage contre Muu et a scellé le destin d’un peuple tout entier. Plus personne n’est en mesure d’évaluer avec précision la puissance de ces nations pour qui l’atome n’avait plus aucun secret et dont les connaissances maîtrisaient depuis longtemps les forces solaires et la gravitation.

- Et ces cristaux aux ondes maléfiques qui attendent au fond de l’océan ?

- Les cristaux sont la dernière et la plus importante découverte à mettre à l’actif de Muu, mais ils ne sont que rarement maléfiques et seulement par la volonté de leurs utilisateurs.

- Explique.

- Les habitants de Muu, puis les Atlantes, ont découvert que les véritables cristaux étaient des êtres vivants aux capacités énormes et variées, mais à la condition de pouvoir entrer en contact avec eux et d’être en mesure de les influencer. Il faut pour cela un cerveau que les hommes de notre civilisation ne possèdent pas. Le nôtre est bien trop lent et superficiel ! Les cristaux s’expriment, éclairent, agissent psychiquement, servent de support à des lignes de force et que sais-je encore. Mais il faut développer bien des capacités avant de pouvoir faire agir ces êtres si différents dont toutes les actions dépendent de celui qui les utilise. Selon son état d’esprit, ce sera en bien ou en mal.

- Est-ce que l’inverse n’est pas possible ? Ne peuvent-ils pas agir sur les humains ?

- Leur nature découle totalement de celui, ou de ceux, pour qui ils travaillent. Ils ne sont ni bons ni mauvais, ils sont des reflets, des amplificateurs, des esclaves, en quelque sorte. S’ils agissent c’est en tant que vecteur de transmission. Ils ne peuvent influencer un individu ou des masses de gens que si celui qui les dirige les active dans ce sens.

- Concrètement, comment étaient-ils utilisés au quotidien ?

- De mille et une manières. Pour ne te donner qu’un exemple, ils pouvaient émettre des rayons directionnels sur lesquels se déplaçaient des engins, pas des avions, mais des sortes de fusées sans matière fissile. Pas de pollution.

- Un rêve ! Est-ce que la capitale de l’Atlantide était une ville toute ronde entourée de canaux ?

- Il y avait bien des canaux, mais la capitale était une ville comme toutes les villes depuis toujours, avec des tentacules dans toutes les directions, du moins en surface. Depuis l’empereur jusqu’au dernier des sujets, tout le monde avait accès à l’océan par les canaux.

- Le peuple de Muu était-il aussi dirigé par un empereur ?

- Bien sûr ! Même si nous n’avons gardé dans nos souvenirs que des noms se rapportant à l’Atlantide avec Cronos et Atlas, par exemple.

- Nous voilà bien loin des petits pêcheurs nus à la peau lisse et cuivrée dont la vie s’écoulait gentiment au milieu des dauphins. Je me sens tellement plus proche d’eux que des Atlantes ! Mais j’ai une image qui me revient tout à coup, sans que je sache ce qu’elle vient faire dans notre conversation. Lorsque Jean-Marc et moi avons assisté au cataclysme, après avoir été projetés loin du Grand Sphinx, nous avons vu un mammouth qui piétinait des humains affolés. Que faisait-il en Atlantide ?

- Il était chez lui, intervient à son tour Ariana la douce. Ces géants, car il n’y avait certainement pas qu’un seul de ces animaux dans le film qui défilait sous vos yeux, étaient de lointains descendants d’autres animaux disparus, mais créés par Dame Nature à l’époque, au même titre, par exemple, que le rhinocéros laineux. C’est vrai qu’il y en avait encore pas mal sur les îles atlantes, tout comme il en existait aussi sur Muu, en son temps.

- Des dizaines de millions d’années après les dinosaures !

- Mais oui ! Et ils n’avaient aucun rapport avec eux, même si des rescapés de cet âge lointain sont parvenus à défier le temps. Le dragon du Komodo, le calmar géant, le cœlacanthe ou plus simplement le cancrelat ont su faire le saut. Je suis persuadée que d’autres individus, surgis du passé, subsistent dans certains endroits peu ou pas explorés.

- Les mammouths devaient être un danger permanent pour les hommes de ce temps, bien chétifs en face de tels monstres ?

- Ils auraient été un danger pour vous. Ils ne l’étaient pas pour les habitants de l’Atlantide et de Muu dont la puissance mentale pouvait les tenir à distance.

- Pourquoi tous ces animaux, à l’existence échelonnée sur des millions et des millions d’années, n’ont-ils pas disparu avant l’apparition de l’homme ?

- Pourquoi auraient-ils tous dû céder la place ? Certains ont eu de la chance, probablement ou un sérieux coup de main de la Nature. Quelques-uns parmi eux n’ont pas été pris dans les cataclysmes, ont pu résister aux basculements de la Terre, ont échappé aux éruptions volcaniques, ont trouvé un abri ou se sont adaptés en période de glaciation. D’autres ont pu passer au travers des famines, que sais-je encore, chaque événement réduisant leur nombre sans pour autant les éliminer tous.

- Alors pourquoi n’y a-t-il pas également quelques spécimens de brontosaures ou de tyrannosaures ?

- Le gigantisme n’a pu résister aux évènements qui ont bouleversé Terre et qui ont provoqué aussi la disparition de nombreuses autres espèces moins volumineuses.

- Le contenu des mers, lui, en dehors de l’intermède dinosaures, a-t-il toujours pu être systématiquement épargné ?

- Pas vraiment. Lorsqu’une météorite de grande taille entre dans l’atmosphère il n’y a pas de parade. Quand la petite Lune est tombée dans le Pacifique par la bêtise des humains de l’époque, rien n’a pu protéger ce qui vivait dans un immense espace autour du point de chute, pas plus les baleines que les autres êtres vivants. Seulement l’eau est une meilleure défense que l’air et son territoire est plus vaste que celui des continents, ce qui lui a toujours évité les destructions à trop grande échelle. Depuis la naissance de la planète jamais les océans n’ont été vidés de leur vie, alors que les espaces émergés, eux, n’ont été, proportionnellement, que très peu fréquentés et le plus souvent uniquement par des intelligences végétales, la vie animale se limitant à l’infiniment petit.

- Un million de nos années pour la civilisation Muu, ce n’est pas rien !

- Une goutte d’eau, Antoine, rien de plus.

- Ces conversations sont déprimantes ! Vous n’avez pas quelque chose de plus agréable ?

- Fais appel à la bibliothèque de la grotte, tu y trouveras certainement des sujets plus réjouissants que les cataclysmes. Terre te réserve encore bien des surprises, de toute façon.

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