Archive pour la catégorie 'Fables'


- 9 – HABEMUS PAPAM

24 mars, 2013
Fables | Pas de réponses »

 

L’agitation est à nouveau perceptible dans la gouttière sous les toits du Vatican car c’est l’émoi chez les merles restés à l’écoute sous la fenêtre providentielle depuis la désignation du nouveau pape.

Le temps de mettre la patte à la confection des nouveaux nids est proche, mais ce n’est pas le plus important pour nos merles jaseurs car, si un pape s’est désisté, un autre est arrivé et celui-là s’est aussitôt révélé différent de ses prédécesseurs, et cette différence trouve des échos au sommet du bâtiment.

- Ils ne cessent de se demander s’ils ont bien fait de lui donner la majorité des voix, siffle un jeune familier des lieux bien campé sur ses deux pattes au rebord de la gouttière.

- Qui ça, ils ? demande un nouvel arrivant attiré par l’agitation.

- Les cardinaux, tiens ! Ceux qui nous font régulièrement profiter de leurs débats dans le secret de cet espèce de défouloir. Le pape n’est désigné que depuis quelques jours et déjà il y a du questionnement.

- Ils étaient probablement preneurs dans le tiers qui n’a pas voté pour lui, tout simplement, suppose l’arrivant.

- Justement, ce n’est pas si simple, avance un vieux merle à la voix éraillée qui a aussi entendu les cardinaux, sur les trois personnages qui discutent encore en cet instant, il y en a un qui a voté pour lui et qui se demande maintenant s’il ne s’est pas trompé.

- Quelqu’un a une idée du pourquoi de ce retournement ? reprend le jeune familier.

- Il l’a dit clairement, il me semble, intervient un autre de ceux qui ont entendu le début du débat, le nouveau pape ne s’est pas comporté comme sa fonction l’exigeait. Il n’a pas arboré les atours habituels, il n’a pas prié d’abord pour la foule et les chrétiens avant de les bénir, mais a au contraire demandé à cette foule de prier pour lui et il s’est courbé pour recevoir sa prière.

- C’est vrai, et il s’est même promené dans les rues, renchérit quelqu’un, et c’est un comportement qui va, selon nos trois plaignants, à l’encontre des usages.

- Ce qui explique sans doute pourquoi l’un d’eux a fait allusion aux fameuses prophéties de Saint Malachie.

- Mais c’est vrai ça ! s’exclame un autre des merles présents, les comploteurs avaient déjà évoqué ce sujet par le passé. Ce pape est le cent douzième, le dernier de la liste du saint.

- Evidemment, et son attitude le différentie de ses prédécesseurs, et c’est ce qui fait peur dans la soupente. Il est sociable, préoccupé des pauvres, humble lui-même.

- Mais alors, s’interroge le jeune familier des lieux qui n’a rien oublié de ce qu’il avait déjà entendu, celui-là serait Pierre ?

- Tout juste, confirme la voix éraillée du vieux, et Pierre c’est l’annonce de la pagaille dans l’Eglise, le jugement du peuple par Dieu et la destruction de Rome, selon les prévisions de Malachie, « La gloire de l’olivier » étant la dernière étape avant la fin de l’Eglise dans de multiples tribulations.

- Si j’ai bien entendu ce qu’à dit l’un des cardinaux, il a été question du retour de Pierre, le tout premier Pierre, le fondateur en quelque sorte ?

- Exact, mon jeune ami, confirme l’ancien en ébouriffant ses vieilles plumes, et je peux même en rajouter sur le sujet car le Vatican regorge de rumeurs depuis toujours sur ce Pierre le Romain, et probablement aussi dans tout le monde chrétien.

- Mais alors, s’interpose une petite femelle un tantinet gênée par la présence majoritairement mâle de l’assemblée, pourquoi François ?

- Eh oui ! Pourquoi François et non Pierre ? reprend le jeune. Les cardinaux devraient être rassurés. Avec ce nom il n’y a pas danger sur la profession.

- Un peu de respect, jeune merle ! se rebelle l’ancien. Ce n’est pas a proprement parlé une profession, même s’il s’agit du patron de l’Eglise et que ses prédécesseurs se sont comportés comme si l’Eglise était une entreprise.

- Quelque chose a vraiment changé, alors ?

- Oui, et il semble que certaines robes rouges l’ont compris. François, fait référence à Saint François d’Assise, mais aussi et peut-être surtout à la Fille Aînée de l’Eglise, à la France, à Français. Il n’était pas possible à l’entité qui occupe pour un temps ce corps d’homme de se présenter sous le nom de Pierre, que ce soit Pierre le Romain ou Pierre II.

- Ne devait-il pas y avoir des évènements graves pour annoncer le retour de Pierre ?

- Que voilà un jeune avec un esprit particulièrement alerte ! Les tribulations annoncées doivent avoir lieu durant le pontificat, même si d’aucuns estiment qu’elles ont déjà commencé. Les scissions dans la chrétienté, l’agressivité de l’islam, les démêlées au cœur même du Vatican permettent d’y voir des prémices.

- Alors, s’il ne s’agit là que de prémices… s’inquiète le jeune merle sans oser aller plus loin dans sa pensée.

- Tu as raison, jeune impertinent qui ne va pas au bout de son raisonnement. Malachie annonce bien la destruction de Rome. Il y aura bien plus que de simples tribulations et ce pape est un jésuite, c’est même le général des jésuites, et il peut compter sur l’aide de toutes ses troupes partout sur la planète. Personne ne s’est demandé pourquoi cet homme, déjà en passe d’être papable lors de l’élection de Benoit XVI, avait alors refusé cette possibilité de participer à la finale.

- Et toi tu connais la réponse ?

- Au fil des ans j’ai beaucoup écouté, et il passe dans Rome toutes sortes de gens qui se posent des questions et imaginent des explications. Chrétiens, musulmans, bouddhistes, croyants, athées, intelligents, stupides, raisonneurs, connaisseurs, simples bavards, tous ont des idées, mais peu ont la synthèse et à la longue il y a une petite lumière qui s’est allumée dans ma tête.

- Et alors ? font d’une même voix le jeune et la petite femelle.

- Ma petite lumière me dit que c’est bien Pierre qui est dans le corps de François, le dernier pape. Dernier parce qu’après lui il n’y aura plus besoin d’Eglises, de bâtiments pour prier, de prêtres ou autres dignitaires des différentes religions actuelles pour baliser la route car Dieu sera présent au contact direct de chaque être. C’est ça que symbolise avant tout l’image de la destruction de Rome, de Rome et des autres lieux sacrés religieux évidemment. Destruction mentale, pas physique. Quoi que…Ce sera ça l’homme de l’ère du Verseau.

- Pourquoi François n’a-t-il pas entamé ce processus quand la première possibilité lui en a été donnée ? avance un autre ancien, silencieux jusque-là.

- Probablement parce qu’il n’était pas encore près, que sa réincarnation n’était pas aboutie et que Saint Malachie l’avait vu, comme pour les autres. Et pour qu’un évènement destiné à bouleverser le cours des choses intervienne, il faut que la situation générale s’y prête et il se pourrait bien que ce soit maintenant le cas. Trop de monde sur la planète, trop de destruction des ressources, trop de rivalités entre les peuples, trop de tout et pas assez d’amour entre les hommes ou vis à vie de la Nature. Une nouvelle guerre mondiale pourrait se profiler à l’horizon par la faute de la surpopulation et du fanatisme religieux.

- Tu me fais peur, pleurniche la petite femelle.

- Tu as peur de ne plus pouvoir faire ton nid sur ton arbre préféré ? Ce n’est pas encore pour demain, jeune merlesse. Pierre était un compagnon de Jésus et il achève maintenant la mission entamée il y a 2000 ans. Lui seul sait ce qu’il va advenir des hommes. Ce qui me préoccupe tout de même, c’est l’âge du corps dont il doit s’accommoder pour cette mission.

- Qu’est-ce que son âge…

- Réfléchissez. Les tribulations et destructions prévues, c’est pour son pontificat, et à moins qu’il ne soit immortel, le temps pour l’humanité actuelle est désormais lié à la durée de vie dont il va disposer. Il va falloir que l’humain change très vite s’il veut atteindre en nombre l’ère du Verseau et s’il ne veut pas être réduit à quelques individus lorsque le Juge redoutable annoncé sera passé. Les menaces de juillet 1999 par Nostradamus et de décembre 2012 par le calendrier Maya n’auront alors été que des avertissements. 

 

 

 

                                                                    Antoine CHABREH

-8-FUKUSHIMA:D’UNE PIERRE DEUX COUPS

22 septembre, 2011
Fables | Pas de réponses »

 

Sur le rebord de fenêtre qui lui sert de tribune et d’observatoire, l’oiseau bavard se tourne vers sa femelle, apparemment inquiète, et un merle trépidant venu aux nouvelles car l’orateur n’avait plus été visible un long moment aux yeux de tous les animaux présents dans le jardin. Sans lui laisser le temps d’ouvrir le bec, sa compagne l’interpelle avec une force en rapport avec sa crainte :

- Où étais-tu passé ? Tu n’étais plus dans le jardin, ni sur ce perchoir à informations ! On a tous eu peur !

- Je t’avais bien dit que je finirais par m’installer sur son épaule pour mieux lire sur les écrans. Eh bien ! c’est fait. Ni disparition, ni mystère, j’étais seulement à l’intérieur et sur son épaule.

- Et il n’a pas protesté ?

- Au contraire, il m’a même demandé pourquoi j’avais été si long à me décider et qu’il faisait exprès de cacher en partie l’écran pour me forcer à le rejoindre.  Ah ! il m’a aussi dit que ses amis l’appellent Vic, un diminutif de Victor, son prénom.

- Et c’est supposé nous intéresser ? l’interroge le merle.

- Il faut croire. Je suppose qu’il veut dire par là qu’il nous considère tous comme des amis, rien de plus.

- Alors, va pour Vic ou Victor. Et qu’est-ce que tu as vu, perché sur son épaule ? reprend sa compagne.

Le mâle reste un moment silencieux, comme pour rassembler ses idées avant de se tourner vers le jardin et constater que les divers occupants des lieux sont maintenant à l’écoute, comme chaque fois qu’ils pressentent l’arrivée de leur journal épisodique.

- Si j’en crois l’intime conviction de Victor, ce que la planète a infligé au Japon aura des répercussions mondiales dans la durée. Je n’ai vu sur l’écran que de nouvelles images des dégâts causés par le tremblement de terre et le tsunami monstrueux, mais ce sont les réflexions de Vic qui ont retenu mon attention. Il a commencé par me dire que le Ciel a fait d’une pierre deux coups avec cette catastrophe : punition d’un côté et prise de conscience mondiale de l’autre.

- Tu peux essayer d’être plus clair ? demande monsieur lapin en se postant, de deux bonds, juste sous la fenêtre et en se dressant sur ses pattes de derrière pour être au plus près, comme à son habitude.

- Il y a punition à cause des méfaits contre le milieu marin et le pillage des océans, dont sont victimes les baleines et les requins, pour ne citer qu’eux. Et là il reconnait être toujours dans son hypothèse de punition, mais hypothèse plausible tout de même car le Japon cherche en permanence à obtenir la voix des petits pays pour augmenter les quotas lui permettant de faire encore plus de martyrs chez ces êtres intelligents que sont les baleines. Il dit aussi que les défenseurs des cétacés sont souvent assassinés. Il ajoute que les Japonais n’en ont pas fini avec cette punition s’il en croit les perpétuels sursauts de leur sol, et les actions des typhons, des inondations et autres calamités qui se succèdent chez eux. Et pour répondre à l’attente de tous dans ce jardin, il y a, en deuxième lieu, la prise de conscience mondiale de la dangerosité du nucléaire. Dangerosité qui, elle, n’a rien d’hypothétique car, je ne fais que répéter ses paroles, la dernière « race-mère », celle qui nous a précédés, a déjà mis la planète hors d’usage pour des millions et des millions d’années à cause de cette malédiction nucléaire.

- De quoi tu parles ? l’interrompt abruptement le lapin.

- Oui, qu’est-ce que c’est qu’une « race-mère » ? complète la femelle de l’orateur.

- C’est la vie qui nait dans les océans du globe, évolue jusqu’à l’homme et subsiste jusqu’à ce que ce même homme mette la planète dans un tel état qu’elle se voit contrainte de le renvoyer au néant afin de se refaire une santé. Et la dernière fois la mise à mal est déjà venue de l’énergie nucléaire. Mais les « races-mères » ce sera pour une autre fois, si j’en apprends plus sur le sujet.

- Je te le rappellerai, fait monsieur lapin très décidé et intéressé. Alors, la prise de conscience ?

- Il ne se passe pas une journée sans qu’une association ou un pays ne manifeste son désir de sortir du nucléaire. La catastrophe survenue au Japon a instillé la peur un peu partout, même sans avoir connaissance de la disparition totale de la vie qui lui a été imputable dans un lointain passé, et cette peur devrait pousser les recherches vers des solutions de remplacement.

- Devrait ? Pourquoi seulement devrait ? fait la sittelle, accrochée tête en bas à son tronc.

- Parce qu’apparemment ce n’est pas une situation qui peut se régler rapidement. Sortir vite du nucléaire, comme le préconise l’Allemagne, par exemple, revient à retourner, du moins dans l’immédiat, vers l’usage du charbon et ses émanations systématiques dans l’atmosphère, comme cela se pratique dans bon nombre d’autres pays.

- Autrement dit, reprend la sittelle, toujours fixée au tronc du cerisier, cela revient à choisir entre la peste et le choléra ?

- Ce sont exactement les mots employés par Victor. Il dit qu’avec les connaissances actuelles il reste les éoliennes et les panneaux solaires, mais qu’il faudrait en couvrir la planète pour faire face aux besoins de l’humanité en électricité et que ce sera long. Les éoliennes, par leur bruit et leurs infra-sons provoquent aussi des maux de têtes et les panneaux solaires sont, eux, très énergivores dans leur fabrication et utilisent des terres rares qui sont en voie d’épuisement. De toutes manières, et entre temps, il va bien falloir faire avec ce qui existe et continuer à empoisonner la planète, lentement avec le charbon, ou brutalement en cas d’accident nucléaire. Il ajoute aussi que les Allemands se fichent des écolos car, s’ils ne fabriquent plus d’électricité nucléaire eux-mêmes, ils en importeront de France.

- En clair, l’humanité est foutue de toute manière, et nous avec par la même occasion, décrète monsieur lapin en retombant sur ses quatre pattes. De plus en plus d’hommes et de plus en plus de besoins en énergie ! En un demi-siècle ils ont réussi à tout foutre en l’air ! Ce n’est pas Victor qui avait déjà parlé du solaire comme seule solution ?

- Si, mais pas avec les panneaux, trop envahissants dans le cadre des actuelles possibilités. Il faisait allusion à quelque chose comme des minis soleils capables de produire, sur des secteurs limités, les mêmes effets que le grand, au-dessus de nous. Les Atlantes et d’autres, avant ou en même temps qu’eux, utilisaient cette technique dont il dit qu’il y a un spécimen sous le Grand Sphinx et un autre au fond de la Mer des Bermudes. Les découvertes pour l’usage du Soleil comme énergie auraient été la solution, mais tous ceux qui ont approché les moyens d’en canaliser les forces ont été découragés ou éliminés par et au profit de ceux qui se fichent pas mal du bien de l’humanité, comme les pétroliers.

- Ces mêmes pétroliers qui forent maintenant en Arctique et vont polluer un des derniers coins encore sains de la planète en attendant de s’en prendre à l’Antarctique ! s’indigne le héron qui semble avoir eu un nouvel entretien avec des mouettes.

- Oui, et ce que craint Vic, renchéri le mâle au bec noir et puissant, c’est qu’en cas de mouvement violent, si la planète se rebiffe, si elle se secoue, il y ait rupture de ces tuyauteries qui s’enfoncent dans les océans pour relier les plateformes flottantes aux forages et qu’alors le pétrole en vienne à se déverser partout !

- Comme dans le Golfe du Mexique ? s’épouvante la sittelle qui a remis son corps dans le sens de la remontée.

- Dans le Golfe du Mexique, il n’y avait qu’un puits, je crois, alors vous imaginez la catastrophe si les forages existant déjà un peu partout et ceux qui sont à venir, viennent à se rompre un jour à l’occasion d’un mouvement de la planète ?

- Tout le pétrole qui est piégé dans les poches de la croûte terrestre s’échappera et recouvrira une grande partie des mers et des océans ! Saloperie de pétroliers ! jure le lapin.

- Alors, récapitule la petite taupe toujours installée entre les pattes de héron et que son existence de foreuse de galeries n’éloigne pas des réalités, que ce soit par le nucléaire, par le charbon, ou par le pétrole, les humains sont bel et bien en train de fiche en l’air cette magnifique planète. Aujourd’hui, demain ou un peu plus tard, c’est devenu inéluctable !

- Oui, petite, reprend la pie mâle, même si nous avons débordé du problème du nucléaire, la recherche humaine en énergie a un potentiel de destruction chaque jour plus effrayant ! Et que dire du réchauffement climatique qui va ouvrir plus d’espace à ces forages en réduisant les glaces des pôles ?

- Et il en conclut quoi, l’ami Vic qui a le don de nous flanquer de plus en plus la trouille de finir en steak haché ? se rebiffe maître lapin peu enchanté de subir les choses.

- Que les humains de la planète n’ont plus guère de temps pour décider de leur survie et qu’avec ou sans l’intervention des orques, il serait salutaire pour eux d’écouter l’avertissement donné avec la catastrophe de Fukushima et de se tourner une bonne fois vers la recherche solaire. Ce n’est pas pour rien que les civilisations du passé, jusqu’à l’Egypte, vénéraient  le Dieu Soleil.

 

 

 

 

                                                                          Antoine CHABREH

 

-7- QU’EN EST-IL DU 21 DECEMBRE 2012 ???

5 avril, 2011
Fables | Pas de réponses »

        

Notre amie la pie mâle est à nouveau sur son rebord de fenêtre à l’affut des images et sons qui émanent des appareils installés par l’homme, celui que la plupart des occupants du jardin désignent maintenant comme leur homme. Ils n’en sont pas encore à l’appeler par son prénom, mais cela ne devrait plus tarder.

Une amicale complicité s’est instaurée, au fil des jours, entre l’humain et le volatile. L’homme parle à l’oiseau parce qu’il sait que celui-ci le comprend, tout comme il a deviné qu’il comprend les images et les commentaires qui défilent sur les écrans et qu’il le croit capable de transmettre ce qu’il voit et entend aux autres habitants du jardin. Habitants de plus en plus nombreux d’ailleurs et de plus en plus divers, attirés par le bouche-à-oreille.

Pour parfaire cette complicité il a mis dans un coin une coupelle avec de l’eau, et déposé à côté des graines et un trognon de pomme, espérant par là éviter au volatile d’avoir à s’éloigner trop souvent pour se sustenter.

- Quoi de neuf aujourd’hui ? demande la fidèle compagne du mâle, venue le rejoindre, désormais libérée des craintes des premières fois, et qui en profite pour picorer.

- Je vois que tu apprécies sa nourriture.

- Il est au moins aussi intelligent que nous autres pies et il ne veut pas que tu t’éloignes trop souvent pour manger, même si ce n’est pas ce qui convient vraiment à nos palais.

- Et mon intelligente compagne tient à profiter de sa générosité. Cela dit, lorsqu’il est devant son écran d’ordinateur il me cache les images. Je me demande si je ne vais pas devoir m’installer sur son épaule.

- Tu n’as pas peur ?

- Ne sois pas idiote et surveille tes paroles, tout le jardin nous écoute ! Maintenant tais-toi. À la télé il est question du 21 décembre 2012 et c’est passionnant.

- C’est quoi le 21 décembre…

- Pas maintenant ! Tu vas me faire perdre le fil de ce documentaire !

Un peu plus tard madame pie revient, son compagnon étant sorti de son immobilité de statue, preuve de la fin du film.

- Alors c’est quoi, ce 21 je ne sais plus quoi ?

- C’est la fin du monde annoncée il y a très longtemps par un peuple qui a disparu, le peuple maya.

- Un peuple qui a fait une prédiction terrible, mais n’a pas attendu la réalisation de cette prédiction pour disparaître ? ironise doucement la femelle.

- Il a rencontré la civilisation occidentale dans ses représentants de l’époque, les Espagnols, et ça ne lui a pas vraiment réussi.

- Ils ont fait quoi les Espagnols ? demande une petite mésange curieuse qui s’est posée d’un coup d’aile près du couple.

- Ils ont apporté leur art de la guerre, leur goût du sang et du massacre si tu préfères, et leur fanatisme religieux imbécile qui leur imposait de détruire individus et objets non conformes à leurs prétendues valeurs. Les choses ne se sont guères améliorées de nos jours si l’on se réfère aux bouddhas géants qui ont été dynamités au Pakistan. Mais il faut aussi prendre en compte les maladies mortelles contre lesquelles les Mayas n’étaient pas immunisés.

À l’image de la petite mésange, c’est tout le peuple du jardin qui s’est maintenant avancé à portée de voix. La paix règne entre les espèces de ce refuge au point qu’une mignonne taupe cligne des yeux dans la lumière qui l’éblouit sans se rendre compte qu’elle est entre les immenses pattes du héron qui n’en a cure.

- Et alors ? s’impatiente bien vite un écureuil qui ne veut rien perdre de ce 21 décembre 2012.

- Eh bien ! les Mayas, qui écrivaient en faisant des petits dessins dont il ne reste pratiquement que les traces gravées dans la pierre, ont annoncé la fin du monde pour le 21 décembre 2012. On en aurait sans doute appris plus si les Espagnols n’avaient pas brûlé les textes écrits sur des livres en papier d’écorces.

- Mais c’est pour bientôt ça ! s’inquiètent deux ou trois petites voix incertaines.

- Ce ne sera évidemment pas la fin totale du monde, les amis, pas une grande catastrophe, mais un changement qui a déjà commencé et qui conduit vers l’apparition de sages pour gérer le monde, avec quelque chose comme une menace sur les dirigeants actuels.

- Alors les inondations partout, les tremblements de terre de plus en plus nombreux, les tornades, les volcans, les tsunamis, toutes ces manifestations dont tu nous parles souvent et qui s’enchaînent à un rythme de plus en plus fréquent, c’est le commencement ? l’interrompe une sittelle accrochée tête en bas au tronc du cerisier.

- C’est en tout cas ce qui se dégage de tout ce que l’on entend et qui est à retenir de l’accumulation des catastrophes, confirme notre amie la pie mâle.

-Et les derniers évènements du Japon ne sont pas là pour calmer le jeu de la Nature, relève la huppe toujours aux avant-postes, crête plus que jamais en effervescence.

- Au contraire, ce serait plutôt comme un nouvel avertissement, et pas des moindres. Si je ne me trompe pas, ici même il n’y a pas très longtemps, en nous révoltant contre le massacre des dauphins et des baleines par les Japonais, nous avions pensé qu’une punition finirait un jour ou l’autre par s’abattre sur cette nation. Alors, hasard ou réalité ? On peut maintenant se poser la question des possibilités qu’a la planète en réponse aux agressions de toutes sortes.

- Si le sol du Japon est irradié, si l’océan autour est aussi pollué, est-ce que les Japonais ne vont pas être tentés de chercher encore plus de baleines, loin de chez eux ? suggère un merle resté silencieux jusque-là.

- Dans ce cas la punition, si punition il y a, pourrait bien devenir plus, comment dire ?  Définitive.

- Tu avais aussi parlé du pouvoir des orques à émettre des ultrasons, rappelle dame pie.

- Ça, c’était un concept de notre homme. Il y a d’ailleurs fait à nouveau allusion il y a un instant car il pense que les orques, unis dans l’action, sont capables d’ébranler la cohésion de certains fonds marins aux points de friction de la croûte terrestre, celle-ci n’étant qu’un assemblage de plaques mouvantes. Mais, à cet endroit-là, le coup de pouce n’était peut-être pas nécessaire. La planète respire.

- Tout cela me fait très peur, surtout les inondations, laisse filtrer une voix à peine audible. Qu’en est-il de la suite, de l’avenir ?

- Qui parle ? demande l’orateur.

- C’est mon petit déjeuner, entre mes pattes, dit le héron avec un zeste de regret dans la voix en désignant la taupe de son long bec. Parle plus fort, petite.

- Je disais que j’ai peur des inondations, pour l’avenir.

- Je ne crois pas que quelqu’un puisse prédire ce qui va encore arriver, répond songeur l’interpelé, mais si le calendrier maya dit juste et que les choses ont commencé, il y a tout lieu de craindre qu’elles vont se poursuivre. La vraie question porterait plutôt sur une aggravation ou une accélération en approchant de la date fatidique.

- À moins qu’il en soit comme avec juillet 1999 avec les prédictions de Nostradamus, suggère un imposant lapin assis sur son derrière au premier rang.

- Je vois que tout ce qui sort de cette tribune n’est pas perdu. Tu as tout à fait raison d’émettre des doutes, mais je crois savoir que Nostradamus a donné plusieurs dates pour cette fin éventuelle, ce qui offrirait quelques possibilités de sursit en fonction de la capacité de l’humanité à s’améliorer.

- Alors autant ne pas rêver, laisse tomber le héron fataliste. Je voudrais ajouter quelque chose qui n’a rien à voir avec les évènements en cours, mais avec un lointain passé tout aussi dramatique puisqu’il a abouti à la destruction de l’Atlantide, ce monde mythique que des humains recherchent toujours un peu partout. Il y a quelques jours, j’ai fait la connaissance d’une mouette qui avait suivi le cours de la rivière jusqu’à l’étang où je cherchais un peu de poisson frais.

- Passionnant, lâche le lapin avec un brin de moquerie.

- Pourquoi pas ! L’Atlantide aussi a existé avant de disparaître comme ça peut arriver à cette terre sous nos pattes, poursuit le héron imperturbable. La mouette m’a dit avoir eu de longues discussions avec des dauphins dont les ancêtres ont eu des ancêtres qui vivaient du temps de cette nation disparue. Je résume. L’Atlantide allait des Bermudes jusqu’à Terre-Neuve, en longueur. Les Bermudes, avec leur triangle où des choses disparaissent, sont un stigmate de la punition infligée pour avoir détruit le continent Muu et Terre-Neuve est un vestige qui recèle dans son sous-sol des traces et des preuves de l’existence de l’Atlantide. Simplement, à l’époque, Terre-Neuve ne se trouvait pas si haut dans le nord, donc pas à une latitude aussi froide. Avec la destruction il y a aussi eu un basculement partiel de la planète. Fin du résumé.

- Voilà une information qui vaut son pesant d’or, apprécie la rutilante pie. Dommage que je ne puisse pas la transmettre à notre homme. Il l’aurait certainement estimée à sa juste valeur. Si tu as d’autres occasions de bavarder avec des mouettes, ne te prives surtout pas, elles ont peut-être aussi des occasions d’échanger avec les baleines ou les orques plus à même de nous dire des choses sur les mouvements des plaques tectoniques. Terminé pour aujourd’hui, les amis, notre homme réfléchit souvent à haute voix et il semble attendre que j’en ai fini avec vous.

 

                                                                             Antoine CHABREH.

                                                                              

-6- ENCORE UN MASSACRE DE DAUPHINS !

3 mars, 2011
Fables | Pas de réponses »

Posée une fois de plus sur le rebord de la fenêtre ouverte sur le jardin, ce rebord qu’elle affectionne tout particulièrement car il lui permet de jaser sur la bêtise des hommes et sa méchanceté, la pie mâle à laquelle nous avons déjà eu à faire, se démène comme prise de folie soudaine. Et, non contente de se démener ainsi, elle jacasse avec une violence qui prend à témoin tout le voisinage.

D’abord figée de crainte par les vociférations et les cavalcades désordonnées du rutilant personnage, toute la gent animale, et volatile plus particulièrement, prend vite conscience que ces cris ne sont pas là pour l’alerter de quelque danger, mais pour exprimer une colère froide et incontrôlable.

- Qu’y a-t-il encore ? questionne timidement sa compagne qui s’est approchée d’un coup d’aile, bien qu’effrayée par ce déchaînement inhabituel alors que tous les êtres vivants du jardin sont à l’écoute.

-  JE, je, je…

- Je, je, je… quoi ? Tu t’es encore laissé perturber la cervelle par les images de ce maudit appareil ?

- Laisse-moi rep…

- Je te laisse reprendre tes esprits, mais tu commences à m’inquiéter sérieusement ! Ce que tu vois sur les écrans de télévision ou d’ordinateur de cet humain va te rendre fou si tu persistes !

- Fou ? Il y a de quoi le devenir quand on voit ce que certains hommes de l’Europe dite civilisée, sont capables de faire sur d’autres êtres vivants ! Et dire que je m’étais focalisé sur les Japonais et autres asiatiques il n’y a pas si longtemps !

- Aie ! La dernière fois que le compagnon de ma vie s’est mis dans un état déplorable à cause des Japonais, c’était sur les images d’un massacre de dauphins. Toute une classe d’enfants était venue assister au spectacle de ce massacre abominable, conduite sur les lieux par son maître dans le cadre de son éducation scolaire.

- Éducation justifiée par des goûts alimentaires qui exigent de telles tueries ! Mais la cruauté naturelle de ces gens ne s’applique pas qu’aux dauphins. Les images du massacre des requins pour leur couper les ailerons avant de les rejeter à la mer, vivants, passent également en boucle sur Internet sans vraiment provoquer de grande réaction de révolte chez la plupart des humains.

- Et il y a pire que la cruauté naturelle des Japonais sur les images que tu regardes par la fenêtre de cet homme qui habite notre jardin ? demande une huppe dont la présence est rare en ce lieu et dont la crête s’agite de manière inhabituelle.

- Je ne sais pas comment exprimer ce que je ressens. Pour les dauphins piégés et exterminés le résultat est le même puisqu’il se termine par une boucherie sans nom dans une mer rouge de sang dans laquelle pataugent des assassins excités et rigolards. Mais cependant…

- Alors tout est dit, semble vouloir conclure la jolie huppe fataliste en interrompant le mâle qui a dominé quelque peu les manifestations de sa colère. Cruauté gratuite chez les forts contre mort atroce chez les faibles. Les hommes pratiquent aussi cela entre eux. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil de l’humanité.

- Le résultat est le même pour les victimes, je te l’accorde, mais il y a cependant une différence dans la motivation. Une différence qui mérite d’être relevée.

- Nous t’écoutons, font aussitôt plusieurs voix spontanément.

La pie mâle s’ébroue, comme pour chasser ce qui reste en elle de hargne et clarifier ses pensées avant d’exprimer ce qu’elle ressent.

- Les Japonais se livrent à la tuerie des dauphins et des requins pour la satisfaction de leur estomac et la puissance de leurs organes reproducteurs. Ce n’est pas le cas des Danois. Eux…

- Alors ? s’impatientent ses auditeurs à visages multiples devant ce qu’ils prennent pour de l’hésitation.

- Est-ce qu’il serait possible d’en savoir un peu plus sur ce que tu as vu par cette fenêtre ? s’enquière une petite mésange charbonnière en se posant à distance respectueuse de la pie. Des dauphins ont été massacrés à leur tour, par des Danois, si j’ai bien compris, mais…

- Pardon, mes amis, la colère me rend stupide ! Ce carnage immonde s’est déroulé en Europe, aux îles Féroé, pour être précis, des îles qui appartiennent au Danemark, un membre de l’Union européenne, un pays supposé civilisé.

- Une chose pareille pourrait arriver ici ? s’exclame quelqu’un tandis que l’assistance est parcourue d’un frisson de peur.

- Ici, non, évidemment, nous sommes entourés de terres et il n’y a pas de dauphins. Mais sur la côte… Les îles Féroé ne sont pas si éloignées, tout compte fait, et les humains qui y vivent ressemblent à ceux qui nous entourent. Ils ont une reine à leur tête et un Français comme prince consort. Ce qui m’a mis hors de moi c’est la motivation de cette tuerie. Motivation qui n’enlève rien à l’horreur de l’action des Asiatiques, mais…

- Mais ? s’impatiente l’assistance.

- Mais cette fois, chez ces Danois, le massacre a pour but d’aider des adolescents à devenir des hommes.

- À devenir des hommes ?

- Oui, vous avez bien entendu. Tous les ans les jeunes gens de ce pays supposé civilisé ne deviennent des adultes, des êtres éminemment responsables, qu’après avoir assassiné avec des instruments qui coupent et déchirent les chairs, des dauphins caldéronnes, une variété de dauphins sociables, intelligents comme tous ceux de leur race, et qui recherchent la compagnie des hommes. Ces criminels appellent ça passer à l’âge adulte. Si vous voulez voir les images du massacre il suffit, pour ceux qui volent, de vous poser près de moi. Elles tournent en boucle sur l’ordinateur car notre homme à nous ne supporte pas ces tueries et en montre le film à tous ceux qu’il peut atteindre avec son matériel, sur toute la planète.

- C’est où le Danemark ? C’est loin ? demande un jeune écureuil tout tremblant.

- Pour nous c’est très, très loin, jeune écureuil, mais il y a des hommes partout au bord des mers et des océans.

- Et partout où il y a des hommes tout est possible, reprend la jolie huppe dont la crête s’agite encore plus violemment. La cruauté imbécile et la méchanceté gratuite ne sont pas l’apanage du monde animal qui lui, n’est pas supposé avoir un pouvoir de réflexion !

 

 

                                                                                 Antoine CHABREH

-5- LE VATICAN A TOUT FAUX.

3 mars, 2011
Fables | Pas de réponses »

Les deux merles mâles qui, l’an dernier, cancanaient en attendant que leurs femelles en aient terminé avec la couvaison de la progéniture en cours, se retrouvent sur la gouttière déjà utilisée par l’un d’eux pour écouter les chuchotements des cardinaux à propos des « Prophéties de saint Malachie ».

Le ciel est au beau fixe et les merles mâles n’ont rien de particulier à faire en attendant d’aider leurs compagnes dans la construction des nouveaux nids. Les jeunes de l’année précédente sont maintenant autonomes et nos deux mâles inactifs s’ennuient. Et quant les merles n’ont rien à faire et que le soleil luit, ils jasent, ils papotent, ils médisent, pour tout dire, ils cancanent et leurs voix volent de toits en toits sur toute la cité du Vatican. Les pèlerins qui arpentent la célèbre place devant la basilique édifiée à la gloire de l’apôtre Pierre, ne comprennent évidemment rien à ce tintamarre et c’est préférable car le sujet de l’envolée vocale des merles aurait vite fait de semer la zizanie parmi eux.

En effet, l’un des deux mâles vient d’interpeller son vis-à-vis en faisant fi de tout le respect habituellement de rigueur en ces lieux à propos du personnage mis en cause :

- Est-ce que notre pape a encore tout son bon sens ? Est-ce qu’il est seulement conscient de la portée des mots qu’il prononce devant les journalistes ?

- De quoi est-ce que tu parles ? demande son acolyte surpris.

- De cette histoire de préservatif pour protéger du sida, tiens !

- En quoi est-ce que cela t’intéresse ? Tu en utilises, toi, des préservatifs ? Tu as peur du sida ?

- Ne sois pas stupide, mon frère ! Je pense à tous les pauvres humains de par le monde dont la vie dépend de ce morceau de caoutchouc.

- Si leur vie en dépend, qu’ils l’utilisent, je ne vois pas où est le problème, si toutefois il en existe un !

- Justement oui, il y a un problème.

- Un problème ? interviennent alors des voix anxieuses alentour. Raconte.

- Le pape a dit, lors d’un voyage, que le préservatif ne protège pas de la contamination et que la seule solution pour se prémunir contre le sida, c’est l’abstinence sexuelle hors mariage, répond le premier mâle à l’adresse de tous. Et il y a de la contestation jusque dans les rangs du clergé, s’il faut en croire les échos.

- Tu as entendu quelque chose, comme pour la prophétie de saint Malachie ?

- Pas moi, mais un de mes fils, à cette même petite fenêtre proche qui ouvre dans une pièce sous les toits. Cet endroit doit servir de défouloir. Il est aussitôt venu me questionner sur ce préservatif qui avait l’air d’affoler la libido de plusieurs religieux vêtus de rouge. Ils faisaient d’ailleurs plus que chuchoter dans le local et ont bien failli en venir aux mains d’après ce qu’il m’a dit.

- Ils ont vraiment failli se battre ? Des ecclésiastiques de ce rang ! intervient un anonyme perché à proximité.

- Je ne fais que répéter ce que m’a dit mon fils. Alors tu imagines les conséquences de ces paroles insensées sur le reste de la population ? reprend le narrateur à l’intention de son acolyte. Que vont pouvoir faire les populations d’Afrique, par exemple, qui n’ont pas d’autre moyen de se protéger ?

- Je me demande surtout ce que doivent en penser Jésus et Marie ? s’interroge le second cancanier.

- La prophétie ! siffle bruyamment un parmi tous les merles à l’écoute de cette conversation et qui n’a rien oublié du débat de l’année précédente. La prophétie !

- Quoi, la prophétie ? Qu’est-ce qu’elle vient faire là ? s’étonnent en même temps les deux discoureurs.

- Je comprends ce qu’ils veulent dire, reprend soudain, inspiré, celui qui a délivré l’information. Selon la prophétie ce pape est le dernier avant le retour de Pierre et pour provoquer ce retour il va falloir des événements graves, en tout cas suffisamment sérieux pour jeter le trouble chez tous les catholiques de la planète.

- Les prédécesseurs du pape étaient déjà agrippés à cette lecture de la Bible, ce n’est pas nouveau.

- Bien sûr, seulement ils n’avaient pas cette façon psychorigide de traduire leur interprétation des écrits, ce manque de souplesse dans le dire. Et comme cela s’ajoute à la crise des vocations, les fidèles vont de plus en plus s’expatrier, si je puis m’exprimer ainsi, vers une religion plus souple et plus accueillante.

- Une religion plus adaptée aux temps que vivent les hommes. Tu as tout à fait raison, mon frère, et le pape ne fait que radicaliser la situation. Comme s’il était là, inconscient de son rôle, mais avec pour mission du Ciel d’en finir avec un dogmatisme quelque peu suranné et que Jésus n’a jamais voulu, lui qui n’a de toute manière, jamais non plus, cherché à instaurer une quelconque religion.

- Raconte comment les hommes en rouge ont failli en venir aux mains, relance la voix anonyme, plus intéressée par la perspective de la querelle latente dans le clergé que par les oppositions sur le dogme.

- C’est sans intérêt, coupe le narrateur. Ce qui compte c’est ce que nous entendons en écoutant aux portes depuis toujours, ici à une fenêtre en l’occurrence, et qui est bien souvent en contradiction avec ce qui est martelé en public. Même dans les plus hautes sphères de l’église catholique il y a des êtres qui n’admettent pas de voir leur religion se détruire parce que certains s’obstinent à prôner, entre autre, le célibat des prêtres et l’exclusion des femmes du sacerdoce.

- Oui, mais cela va dans le sens de la prophétie. Il faut bien une raison à la transformation qui se prépare avec l’ère du Verseau. Toutes les interprétations des livres saints des différentes religions, en fonction du fanatisme des uns ou de l’intérêt des autres, ne peuvent que finir par lasser ou heurter les esprits. Même les plus bornés entrevoient un jour la lumière.

- Et comme Dieu est unique, s’enthousiasme un nouvel intervenant, il ne peut avoir qu’une façon de voir sa création !

- Pourquoi faut-il que ce soient les merles qui comprennent ça ? reprend celui qui a ouvert la discussion. Peut-être que nous sommes plus intelligents qu’il n’y paraît. En effet, pourquoi Dieu aurait-Il donné des instructions différentes à ses créatures selon leur race, leur couleur de peau ou leur appartenance à un groupe, un peuple ou une croyance ?

- Il faudra bien un jour mettre à raison tout ce déraisonnable ! confirme son acolyte. Il reste à souhaiter que le Créateur de toutes choses sur cette planète ne décide pas, en désespoir de cause, de tout effacer pour repartir du bon pied, comme il l’a déjà fait à plusieurs reprises. Si c’était le cas, nous serions aussi punis, nous, le peuple des merles, alors que nous avons parfaitement saisi le sens de son message !

 

Antoine CHABREH

-4- LE MASSACRE DES DAUPHINS AU JAPON.

3 mars, 2011
Fables | Pas de réponses »

Une magnifique pie mâle, au plumage rutilant, s’agite sur le rebord d’une fenêtre ouverte sur un grand jardin entouré d’une haute haie. Sa compagne, qui parcourt la pelouse fraîchement tondue à la recherche de quelque insecte imprudent, décide de le rejoindre, intriguée par cette agitation.

- Qu’est-ce qui arrive au compagnon de ma vie, pour qu’il se démène ainsi ? s’inquiète la femelle en se posant près de son mâle. Je ne perçois pourtant aucun danger dans les environs.

- Je viens de voir un documentaire qui m’a littéralement bouleversé !

- Tu vois où te conduit cette manie de regarder par la fenêtre de cette maison chaque fois que le maître des lieux laisse sa télé allumée en allant faire ses courses ?

- J’aime me tenir au courant de ce qui se passe hors de notre étroit secteur de vie, tu le sais. Particulièrement en regardant les documentaires animaliers. Que veux-tu que je te dise de plus ?

- Et c’est un documentaire animalier qui te rend si fébrile ?

- Bien sûr ! Les histoires des hommes, en général, je m’en fiche. Si je te demande ce qu’est un écolier japonais au Japon, qu’est-ce que tu me réponds ?

- Que je n’en ai aucune idée !

- Eh bien, moi, je peux te le dire ! C’est un apprenti assassin ! L’écolier japonais au Japon est un futur massacreur de dauphins et des autres habitants des océans ! Je viens de voir de prétendus êtres humains, des Japonais, s’acharner à tuer des dauphins à coup de machettes ou de je ne sais trop quel instrument à découper, après les avoir piégés en masse dans un coin de littoral. L’eau de la mer était rouge du sang de ces êtres et, comble de vilenie, il y avait toute une classe d’écoliers, amenés là tout spécialement par leur éducateur, pour admirer le spectacle ! De futurs tueurs, je te dis !

- Je comprends ton émotion, mais nous ne sommes pas concernés, nous les oiseaux, et c’est loin le Japon.

- Pas concernés ? Qui te dit que la prochaine fois nous ne nous réincarnerons pas dans un dauphin ou une baleine ? Notre voyage dans un corps de pie n’est qu’un passage. Le prochain pourrait finir sous la machette d’un de ces gamins, devenu adulte. De toute façon ce n’est pas la première fois que j’assiste à des massacres perpétrés par ces gens. Les dauphins, les baleines et les orques sont des cétacés, des êtres intelligents, pas des poissons, et il y a des nations d’humains dégénérés pour les détruire ! Les Japonais ne sont pas les seuls.

- Que peux-tu y faire, toi ?

- Rien, mais j’ai le droit de penser qu’un jour ils devront payer. Les Japonais ne respectent même pas les quotas de pêche à la baleine, alors que ces quotas sont déjà une aberration ! C’est comme si l’on autorisait un peuple à ne tuer en toute légalité qu’un certain pourcentage du peuple voisin.

- Une baleine ou un dauphin c’est tout de même plus proche du poisson que de l’homme !

- C’est ce qui te trompe ! Ce sont des êtres pensants qui ont longtemps vécu en parfaite intelligence avec les hommes. Mais d’autres hommes, d’anciennes civilisations, pas de cette humanité à peine sortie du ventre de la Terre et déjà si totalement avilie qu’elle est prête à retourner dans le chaos en y entraînant tout ce qui vit.

- Ce ne sont pas là des pensées de pie, qui sortent d’un cerveau de pie ! Tu regardes trop la télévision ! D’ailleurs, si j’en crois certains de tes passages précédents devant cette fenêtre, tu as déjà assisté à ce genre de spectacle entre ethnies africaines.

- C’est possible, mais ils se massacraient entre eux, ils ne s’en prenaient pas à un peuple trop attaché au souvenir de ses liens amicaux avec les hommes du passé pour se rebeller ! Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça, mais je sais que le peuple japonais n’a plus beaucoup de temps pour changer son comportement s’il veut survivre. Un jour la planète va se secouer un peu plus que d’habitude dans cette région ou alors les orques vont décider qu’il y en a assez de ces massacres et se servir de leur capacité à émettre des ultrasons pour réveiller cette partie de la croûte terrestre et ébranler les fondations des îles. Et si rien n’est fait sur ce plan-là, de toute façon ils vont finir par se détruire de l’intérieur. Seulement que restera-t-il encore du peuple des dauphins ?

- Maintenant mon compagnon se lance dans la voyance !

- Même pas. Il suffit de suivre un peu l’actualité.

- Je t’écoute.

- À plusieurs reprises déjà j’ai vu, dans ces documentaires animaliers évidemment, que les hommes de cette nation pratiquent aussi une chasse destructrice aux requins. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls asiatiques à le faire !

- Et alors ? Les requins, eux, sont bien des poissons.

- Bien sûr, ma compagne chérie, seulement ces gens-là ne s’acharnent sur les requins que pour leurs ailerons.

- C’est sans doute pour eux un met particulièrement recherché, comme les oisillons des autres espèces, encore au nid, pour nous autres pies ?

- Particulièrement recherché, effectivement, mais pour de prétendues vertus aphrodisiaques.

- Tu veux dire qu’ils ont besoin de ces ailerons de requins pour pouvoir se reproduire ? Tu plaisantes !

- Pas pour se reproduire, mais pour s’accoupler.

- Alors quand ils auront massacré tous les requins ils ne pourront plus s’accoupler, et par conséquent se reproduire ?

- Je pense qu’ils auront cessé de se reproduire bien avant d’avoir réussi à éliminer tous les requins. Ils ont inventé quelque chose de bien plus efficace pour disparaître.

- Ne parle pas par énigmes !

- Ce peuple est en train de s’auto exterminer. Il trouvera probablement toujours des moyens chimiques plus perfectionnés pour continuer à s’accoupler, il en existe déjà, ce qui n’est pas le cas de l’aileron de requin. Mais cela ne lui servira plus à rien car il aura affaibli, puis détruit, ses gènes reproducteurs avec l’aide de toutes les ondes néfastes émises par les appareils électroniques au milieu lesquels il vit en permanence et qu’il ne cesse de développer. Un bon petit téléphone portable, par exemple, accroché près des parties génitales et les dauphins pourront vivre heureux !  

- Voilà que tu ironises ! En tout cas leurs femelles pourront toujours aller se faire engrosser ailleurs, par d’autres hommes encore en possession de tous leurs gènes.

- Qu’est-ce qui te fait croire que seuls les mâles de cette nation sont concernés ? Les ovaires de ces dames sont, elles aussi, accessibles aux ondes. Mais la mort ou la survie de ce peuple, c’est son affaire, les massacres qu’il perpétue, eux, sont un problème pour tous les vivants de la planète. 

 

 

                                   

                                                               Antoine CHABREH

-3- SAINT MALACHIE SUR LES TOITS DU VATICAN.

3 mars, 2011
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Dispersés sur les toits des édifices sacrés qui constituent le Vatican, des merles mâles sifflent. Pour qui sait les entendre, il serait plutôt pertinent de déclarer qu’en cet instant ils jasent. Habituellement, au lever du jour, ces volatiles annoncent joyeusement l’arrivée du soleil ou pleurent si de gros nuages bien sombres laissent augurer de l’imminence de la pluie. Mais là, le soleil est installé depuis son lever et aucun nuage ne menace de déverser son trop plein sur les pèlerins qui envahissent lentement l’immense place devant la cité papale.

Les femelles couvent dans les arbres des parcs de la ville et il n’est pas encore nécessaire de courir à la recherche de la nourriture exigée par la progéniture à venir. Se disputer pour passer le temps ne leur est pas encore venu à l’esprit. Alors les merles, qui n’ont pas d’annonce à faire, s’ennuient. Ils papotent et l’écho de leurs conversations vole de cheminées en cheminées.

Si les pèlerins qui continuent d’envahir la place étaient familiarisés avec le langage de ces oiseaux espiègles, ils tendraient soudain l’oreille car une question a fusée d’un gosier :

- Est-ce que l’un de vous a déjà entendu parler des « Prophéties de Saint-Malachie » ?

Sur les toits le silence se fait instantanément et des becs s’ouvrent d’étonnement jusqu’à ce qu’une petite voix, timide, sorte d’une gouttière, tout en haut du bâtiment où se trouvent les appartements du pape :

- Moi, je connais. J’ai entendu deux cardinaux en uniforme qui s’entretenaient de ces prophéties. Ils chuchotaient dans une pièce sous les toits dont la fenêtre donne sur la gouttière dans laquelle, pour préparer le nid de ma compagne, je ramassais des brindilles apportées par le vent. Et à la façon que ces deux personnages avaient de ne pas élever la voix, j’ai tout de suite soupçonné quelque mystère.

- Et qu’est-ce qu’ils disaient, ces cardinaux en uniforme ? reprend le questionneur.

- Que, selon ce Saint-Malachie, leur pape serait l’avant dernier, et qu’après lui reviendrait le tout premier.

- C’était qui, le tout premier ? demande une troisième voix. Sans doute un jeune ignorant né de l’année dernière.

- Ils ont parlé de Saint-Pierre. Lui, nous le connaissons tous. Tous sauf un, apparemment.

Approbation générale sur les toits. Cacophonie. Bien sûr que tous connaissent le fondateur ! « Tu es Pierre et sur cette pierre… »

- Et après, qu’est-ce qu’ils ont ajouté ? se manifeste à nouveau la première voix, impatiente.

- Je n’ai pas pu tout entendre. Je vous rappelle qu’ils parlaient très bas, continue le narrateur improvisé. Il était question de la fin de la papauté, de l’Ère du Verseau et du fait que les hommes n’auraient plus besoin de prêtres ou d’édifices religieux pour rester en rapport avec Dieu. Que Dieu serait directement en contact avec tous les humains, dans leur tête. Et puis ils ont enchaîné sur la devise citée par Saint-Malachie concernant notre pape, le dernier avant le retour de Saint-Pierre : « La gloire de l’olivier » ou « La gloire de l’olive ». Ils n’avaient pas l’air de bien savoir qu’elle était la bonne version.

- Et il y a vraiment un rapport entre les papes et leurs devises ? interroge à nouveau la jeune, mais curieuse, voix de l’ignorance.

- S’il faut en croire les deux cardinaux, saint Malachie a attribué à chaque pape, depuis l’an 1100 et quelques années, une devise qui lui correspondrait, soit par son nom, soit par son passé, soit encore par les événements de son sacerdoce et je ne sais quoi d’autre.

- Et pour le nôtre de pape ? L’actuel ?

- Ils n’avaient apparemment rien trouvé concernant l’homme lui-même ou son passé, reprend le narrateur, par contre l’environnement mondial les inspirait bien, et en particulier l’essor que semble prendre la religion musulmane.

- Et pourquoi ça ? reprennent plusieurs voix avec ensemble.

- C’est pourtant simple ! Réfléchissez ! L’olivier, c’est un arbre qui pousse et produit des olives tout autour de la Méditerranée. Et la religion musulmane y est plutôt à l’aise et en expansion, parfois agressive, non ? Alors, de là à faire le rapprochement avec la devise de Benoît XVI… Ils ont même fait allusion à un lointain passé où ces musulmans étaient déjà installés jusqu’en Espagne. Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre. Ils ont fermé ce chapitre-là en disant que de toute façon, si Malachie a encore raison, avec l’arrivée du Verseau, les musulmans auront, en fin de compte, les mêmes relations à Dieu que les chrétiens et tous les autres, dans la tête et rien que dans la tête. Plus besoin de temples, d’églises, de mosquées et plus de fanatisme en rapport avec les religions.

- Tu as dit : « Ils ont fermé ce chapitre-là », l’interrompt la toute première voix. Ils en ont ouvert un second ?

- Oui. Un tout frais. Pas encore très net dans leur esprit. Un projet plutôt qu’une certitude, mais également en rapport avec la Méditerranée. Il était question du Président des Français qui cherche à fédérer les pays du pourtour méditerranéen dans une union qui, là aussi, aurait fatalement un rapport avec l’olivier de la devise et ses fruits.

- Dites-moi, les frangins, fait alors une voix nouvelle avec un brin d’ironie, la religion, le bien-être des peuples, l’avenir des humains, ce ne serait pas le boulot des colombes, plutôt que celui des merles moqueurs et cancaniers ?

- Peut-être bien, réplique celui qui a demandé au tout début si quelqu’un avait entendu parler de la prophétie, mais tes colombes sont bien trop timides pour oser aborder en public de pareils sujets. Alors autant que les cancaniers cancanent, peut-être qu’il y aura un ou deux esprits assez ouverts pour les entendre, dans la foule des humains qui s’entassent sur la place. 

 

 

                                                                                Antoine CHABREH

-2- GEO ET GUS.

3 mars, 2011
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Géo, souriceau du dehors, rêvasse. Les yeux clos, il somnole. Bien abrité sous quelques feuilles sèches accumulées contre le tronc d’un arbre du petit bois dans lequel il a élu domicile, il profite de la douceur du jour sans pour autant subir les rayons du soleil qui filtrent au travers des branches. Le regard et les pensées dans le vague il ne montre, de la vigilance qui caractérise toujours sa race, que le frémissement perpétuel de ses longues moustaches qui débordent du feuillage. Tous les sons et toutes les odeurs qui lui parviennent lui sont familiers.

Tout à coup un mouvement inhabituel à peine perceptible à des moustaches moins attentives, un changement dans le déplacement de l’air, quelque chose d’insolite, le ramène soudain à la réalité. Là, devant lui, se frayant un passage dans la végétation, une forme minuscule avance péniblement dans sa direction en jetant autour d’elle des regards effrayés. Un frère de race, portant sur l’épaule un baluchon qui se balance au bout d’un bâton, se bat contre la nature. C’est alors que, surgissant à l’improviste et sans avoir été détecté, l’attention de Géo étant braquée sur son frère de race, un chien déboule à toute vitesse, langue pendante, immédiatement suivi par un petit d’homme. Énormes, monstrueux, ils traversent le champ de vision des souriceaux et disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus. Le frère au baluchon s’est statufié. Il tremble de tous ses membres et n’ose plus faire un mouvement. Alors Géo avance le museau hors de son abri et l’interpelle :

- Viens par ici, frère, dépêche-toi !

D’abord surpris l’autre l’aperçoit et se précipite pour le rejoindre sous son tas de feuilles. Tout essoufflé et encore tremblant il déclare d’emblée :

- J’ai eu peur ! J’ai bien cru que ce gamin et son chien allaient me piétiner ! Qui es-tu ?

- Je m’appelle Géo et je suis un souriceau du dehors. Et toi ?

- Je m’appelle Gus, répond le nouvel arrivant, et si j’utilise ton système de décryptage, je suis, ou plutôt j’étais, un souriceau du dedans.

- Et tu vas où avec ton baluchon, frère Gus ?

- Aucune idée ! Je fuis ! Je m’en vais ! Je ne les supporte plus !

- Qui ?

- Les humains qui travaillent dans le bureau de poste où j’avais élu domicile ! Les grévistes fonctionnaires.

- D’accord, je suis un plouc, frère souriceau du dedans, mais j’ai un peu vécu tout de même ! Je suppose que tu fais allusion à ces individus qui perturbent la bonne marche de leur entreprise en manifestant une perpétuelle insatisfaction et qui s’abstiennent, périodiquement et régulièrement, de travailler. Ce ne sont pas des grévistes fonctionnaires, mais des fonctionnaires grévistes.

- Ah, mais non ! J’ai bien dit grévistes fonctionnaires et je le maintiens. Ces gens-là ont institutionnalisé la grève. Ils sont grévistes avant d’être fonctionnaires. Même quand ils s’activent, ils ne parlent que de grève, ne vivent que pour la grève et sont en permanence en train de préparer la suivante. Leur vrai métier c’est gréviste. Et comme ils sont employés de l’État et ne risquent guère de sanction, ils sont plus occupés à cette activité qu’à ce qui devrait être leur travail quotidien.

- Respire, Gus, suggère Géo.

- Je respirerai plus tard. Il faut d’abord que je me vide ! poursuit Gus. Figure-toi que quand ce n’est pas de leurs propres grèves qu’ils s’entretiennent, ils embrayent sur celles des autres. La semaine dernière j’ai eu droit à la grève des dockers de je ne sais plus quel port français. Une grève qui les a enchantés parce qu’elle avait toutes les chances d’être interminable une fois de plus et que les marchandises ne seraient plus déchargées des bateaux qui, par la force des choses, allaient embouteiller le port en question. Même moi, petite souris supposée être plus stupide qu’eux, j’aurais pu leur dire que ces grèves à répétition étaient le plus sûr moyen d’envoyer les bateaux se faire décharger ailleurs, définitivement, et que ça finirait par se retourner contre les grévistes, et qu’à force, ils allaient devenir des grévistes chômeurs. Cette Congrégation de Gugus Tueur me donne la nausée !

- C’est quoi ça ? Ta congrégation de je ne sais quoi ?

- Ils appellent ça la C.G.T. ! Elle est supposée représenter les travailleurs ! En réalité elle détruit lentement le marché du travail et elle se fiche éperdument du sort desdits travailleurs ! Quand il n’y aura plus de boulot les gogos seront encore plus nombreux à venir payer des cotisations pour se faire gruger !

- Tu m’as l’air bien remonté, petit frère !

- Mais je le suis ! Il est vrai qu’au bureau de poste j’ai bien profité de cette mentalité. Souvent, pendant qu’il y en a un qui bosse au guichet face aux clients qui font la queue, les autres se montent le bourrichon dans la pièce d’à côté en fumant et en cassant la croûte. Et le casse-croûte c’est un tas de bonnes choses qui terminent par terre ou qu’on oublie et qui font que j’ai supporté leurs bavardages jusqu’à aujourd’hui.

- Et toutes ces bonnes choses ne t’ont pas incité à endurer la situation ? Après tout, la grève, ce n’est pas ton problème. Qu’est-ce que tu en as à fiche ?

- L’absurdité du comportement de ces gens agresse mon intelligence de souris, frère Géo. Et le comble c’est que, ce matin, une des femmes est arrivée avec un sourire jusque derrière les oreilles en clamant que son fils de seize ans a été élu, la veille, vice-président de sa fédération de lycéens. Et devine quoi ! Le rejeton organise aujourd’hui même une assemblée générale pour appeler les autres lycéens au boycott du cours de chimie. Il n’aime pas sa prof. Là, j’ai pété les plombs ! J’ai fait mon baluchon et me voilà. Si la progéniture s’y met aussi…

- Ici tu vas pouvoir oublier la bêtise humaine, Gus. Tu verras, même si tu ne bénéficies plus de la sécurité des locaux, pour un souriceau du dehors il y a des choses plus saines et plus agréables à manger que des croûtons de pains et de vieux morceaux de fromage, et il y a aussi, dans les environs immédiats, deux ou trois jolies petites frimousses aguichantes dont je vais avoir l’immense plaisir de te faire découvrir quelques-uns des avantages. 

 

                         

                                                                               Antoine CHABREH

-1- LES CHAMPIGNONS DE JUSTICE.

3 mars, 2011
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Deux petits champignons s’entretiennent discrètement sur le rebord intérieur d’une fenêtre :

- As-tu reconnu celui qui vient de nous poser ici ? demande l’un d’eux.

- Bien sûr ! répond son compagnon, c’est l’abominable fermier dont tous les êtres vivants des environs ont peur !

- Tout juste, petit frère. Cet infâme personnage ne va pas tarder à nous jeter sur son tas de fumier et nous serons morts pour rien !

- Je sais, mais à quoi sers de nous lamenter ? Il ne nous est pas plus possible de modifier notre destin que celui de ce mauvais homme et de sa compagne. En tout cas, ce n’est plus possible depuis qu’il nous a retirés du panier.

Ainsi parlent deux petits champignons ramassés le matin même dans la forêt proche.

Ils avaient été cueillis et déposés au milieu de leurs semblables par la fermière en attendant que son mari fasse le tri, elle-même étant incapable de distinguer les comestibles de ceux qui ne le sont pas.

Le méchant homme, lui, savait parfaitement faire la différence et les deux compères s’étaient retrouvés sur le rebord de la fenêtre tandis que leurs frères consommables, dans le panier, avaient été déposés sur le sol, devant cette même fenêtre. Car les deux gaillards, non contents de n’être pas comestibles, étaient rien moins que mortels et susceptibles de contaminer toute préparation les intégrants dans sa composition.

Son travail de sélection achevé, le sinistre bonhomme en avait informé sa femme avec hargne avant de retourner vers quelque mauvaise action. La mésentente de ces êtres était aussi connue que leur méchanceté envers toutes les formes de vie. D’ailleurs le monde animal, celui des végétaux et tous les humains des environs, faisaient en sorte de les éviter.

Sur leur rebord de fenêtre, les deux champignons en sont maintenant à énumérer quelques-uns des méfaits dont ils ont eu connaissance dans leur si courte vie, que ce soit par leur propre expérience ou par les récits de voisins plus anciens :

- Je ressens encore la frayeur de la gentille mésange qui picorait près de nous et que ce sale bonhomme a essayé de tuer, juste pour le plaisir, en lui jetant une pierre. Le projectile ne nous a d’ailleurs manqués, nous, que de très peu !

- Et la grosse limace rouge qui a failli être écrasée, volontairement, sous le sabot rageur de la fermière ? Elle serait morte si l’herbe n’avait pas été aussi épaisse à cet endroit. Ces gens sont des assassins !

- La grande pie qui lustrait son plumage noir et blanc et qui nichait dans le chêne tordu n’a pas pu échapper au coup de fusil, elle. Elle n’était pourtant pas comestible !

- Ce qui fait qu’il n’a même pas pris la peine de ramasser son corps meurtri !

- Le pauvre chêne, lui, pleurait des gouttes de sève là où il a été atteint par les gros plombs qui n’avaient pas été fatals à l’oiseau.

- Ces êtres vivent décidément depuis bien trop longtemps, mon frère ! Regarde, même lorsqu’ils n’agissent pas directement, ils trouvent moyen de faire faire par d’autres leurs actes néfastes. Je pense à tous ces épouvantails dispersés autour de la ferme et jusque dans des endroits où ils ne sont d’aucune utilité. J’entends encore le cri de frayeur de la petite biche dont le cœur a bien failli lâcher lorsqu’elle s’est trouvée face à l’un de ces personnages si bien imités.

- Nous n’en finirons jamais d’énumérer toutes les vilaines actions de ces méchantes gens, petit frère. Ici, une racine est détruite à coup de hache parce qu’elle fait obstacle au pied de l’homme ; là, les poissons de la rivière sont empoisonnés parce qu’ils attirent les pêcheurs ; là-bas, c’est l’écureuil espiègle qu’un piège mutile parce qu’il grignote quelques noisettes ! Pourquoi faut-il que de pareils êtres aient le droit d’exister ?

- Que pouvons-nous y faire, nous, vénéneux, mais dans l’incapacité de faire plus que pleurer sur le sort de tous ces malheureux ? Pourquoi a-t-il fallu que ce sale bonhomme nous retire du panier ?

- Ah ! Si nous pouvions y retourner, petit frère ! La fermière n’y verrait que du feu. Elle n’a plus aucune raison de se méfier maintenant.

- Et demain matin il n’y aurait plus de fermier pour exterminer les oiseaux et les biches !

- Et plus de fermière pour écraser les gentilles limaces ou empoisonner les poissons !

- Plus que deux cadavres inoffensifs, frère, tu imagines ?

- J’imagine, petit frère. Le village est trop éloigné pour que l’un ou l’autre puisse se traîner à la recherche du moindre secours lorsque le ventre commencera à distiller sa douleur. Il sera trop tard et la mort sera sur eux !

- Malheureusement nous rêvons ! Nous n’avons aucun moyen de retourner dans le panier.

- Si tu étais en équilibre instable, comme moi, tu pourrais. Tu es tout au bord et le panier est juste au-dessous de toi.

- C’est vrai, mais je ne suis pas en équilibre instable et c’est bien dommage !

- Réfléchi, frère ! Si je perds l’équilibre dans ta direction et que je te heurte, peut-être que l’un de nous aura la chance d’atterrir dans le panier. Cela vaut la peine d’essayer, non ?

- Et comment ! Tu es un vrai génie !

Quelques instants plus tard la voix du premier champignon se fait entendre :

- J’y suis, petit frère. Et toi ?

- Moi aussi. C’est gagné ! Enfin presque. Si la méchante fermière prépare le repas du soir avant le retour de son horrible mari, ce coin de terre va pouvoir revivre.

La fermière n’a pas soupçonné un seul instant la présente des deux intrus qui se sont laissés découper puis frire sans aucun regret.

Dans quelles douleurs sont partis les fermiers monstrueux ne sera jamais raconté par personne, les champignons justiciers n’étant plus là pour en faire le récit.

 

 

 

                                                                                   Antoine CHABREH

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