1
avr 2011
SALOME.
Posté dans Narrations/Contes par lesfablesdechabreh à 3:37 | Pas de réponses »

         

Il y a quelques années mon mari et moi avons vécu une bien belle tranche de vie dans notre village d’Alsace.

Elle a pris naissance un samedi au tout début du mois de mai. À ce moment de la saison, en Alsace, il fait souvent encore bien froid, surtout si c’est la tombée de la nuit et qu’il pleut.

Devant notre maison, face au bureau de mon mari, poussait un magnifique épicéa et depuis quelques semaines plusieurs couples de merles y avaient élu domicile à différents niveaux. Ce soir-là, mon mari qui travaillait sur un dossier, fut soudain alerté par un vacarme inhabituel survenu pratiquement sous sa fenêtre. Il sortit rapidement pour constater que deux pies achevaient de détruire le nid le plus proche du sol malgré les protestations véhémentes et impuissantes des propriétaires des lieux. Depuis plusieurs jours je surveillais les œufs lorsque la femelle s’absentait et je savais que trois oisillons venaient juste d’éclore, ce qui avait vraisemblablement attiré les deux cruelles tueuses.

L’apparition de mon mari fit fuir les tueuses et il m’appela aussitôt. Deux des oisillons étaient morts, tués à coups de becs, mais le troisième ne se trouvait pas dans les débris du nid tombé au sol.

Je le découvris finalement, petite chose nue et trempée au milieu d’un amas d’aiguilles d’épicéa. Les yeux encore fermés sur sa si courte vie, sans doute épouvanté par les cris de ses parents et sa chute, il était pourtant bien vivant. Je pleurai à chaudes larmes en le prenant dans le creux de mes mains pour essayer de le calmer et de le réchauffer.

Le nid était inutilisable et il commençait à faire trop sombre pour laisser ce pauvre petit être dehors. Ses parents ne pouvant rien pour lui dans de telles circonstances je décidai de le garder pour la nuit en me disant qu’ainsi il pourrait au moins mourir au chaud.

Aussitôt rentrée je me mis à la recherche d’une coupelle que je tapissai de coton avant d’y déposer l’oisillon et de recouvrir le tout d’un tissu léger.

Quelle ne fut pas ma surprise, en soulevant l’étoffe le lendemain matin, de trouver un bec largement ouvert en lieu et place du petit cadavre que je redoutais ! La vue de ce gouffre jaune et avide déclencha une nouvelle crise de larmes, provoquée cette fois par une immense joie.

Mais que faire ? Cet appel de la vie, cet évènement, se produisait un dimanche. Où trouver la nourriture adaptée à ce ventre affamé ? Mon mari entreprit de retourner les pierres du jardin afin d’y dénicher quelques insectes susceptibles de satisfaire l’appétit de mon petit protégé qui goba tout ce qui lui était présenté : morceaux de vers de terre, petites portions de scolopendres, cloportes roulés en boules et que sais-je encore. Il en fut ainsi toute la journée. L’oisillon ne voyait pas, mais il entendait parfaitement. Le moindre bruit dans son environnement immédiat le sortait du sommeil et le grand bec jaune s’ouvrait largement, accompagné de piaillements qui faisaient tressauter son petit corps nu.

Tout le dimanche fut consacré à mon petit pensionnaire. Le temps était resté à la pluie et les parents de l’oisillon ne se manifestaient plus, peut-être déjà attelés à la préparation d’une nouvelle nichée après avoir constaté la destruction définitive de la première.

Dès l’ouverture de la pharmacie, le lundi matin, je fis l’acquisition d’une pipette et de petits pots pour bébés, mélange de viande, de légumes et de fruits. Le gavage put reprendre. Quand le petit avait faim, il ouvrait le bec. Quand l’un de nous touchait ce même bec avec la pipette, il en déclenchait l’ouverture. Et ce qui entrait par l’avant provoquait une sortie par l’arrière avec la même régularité. Cependant, contrairement à nos petits à nous, humains, il ne salissait jamais sa couche. Ses déjections étaient emballées, enrobées d’une peau transparente et il soulevait son derrière pour les rejeter hors du nid qu’était devenue la coupelle.

Bientôt son crâne, son croupion et l’extrémité de ses moignons d’ailes, s’ornèrent d’un inesthétique duvet. Je ne vis pas vraiment la transformation, mais un jour l’oisillon fut couvert de plumes et il quitta sa coupelle pour sautiller sans façon dans la pièce.

Cette sortie inaugura une nouvelle période dans la vie de mon protégé que bec et plumage, uniformément bruns, désignèrent comme une future maman à qui il fallait maintenant donner un nom.

Un véritable conseil de famille fut réuni pour la circonstance et le choix se fixa sur Salomé.

J’oubliais de préciser que nous avions deux chiens, une femelle de teckel à poils longs et un berger allemand, et que l’intrusion de Salomé aurait pu ne pas être appréciée. Un signe du doigt avait suffi à fixer définitivement les limites et jamais les chiens ne lui firent le moindre mal. Elle pouvait passer sous leur nez sans provoquer de réaction autre qu’olfactive. Ils la reniflaient en remuant leur truffe comme des lapins.

Nous avions dans la cave une petite cage destinée à d’éventuels sauvetages. Installée dans la salle de séjour, elle sembla convenir à Salomé qui en fit aussitôt son domicile. Elle se perchait toujours sur le même barreau à la tombée de la nuit, et je couvrais le tout d’une serviette pour l’abriter de la lumière.

Puis l’oisillon grandit. Portes et fenêtres étant ouvertes, Salomé entreprit d’étendre son territoire. Elle voletait et le jardin reçut ses visites de plus en plus fréquentes, toujours sous l’œil intéressé des deux chiens qui l’avaient suffisamment adoptée pour me donner l’impression de la protéger.

J’étais sur le pas de la porte lorsqu’elle s’élança pour son premier véritable envol. Je poussai un cri en la voyant disparaître derrière le mur de clôture, mais ce n’était qu’un vol boomerang qui la ramena dans les pattes du teckel surpris. Seulement cette expérience marqua une nouvelle étape dans sa vie. Elle osa s’éloigner plus souvent et plus longtemps, revenant toujours réclamer sa pitance. Elle avait atteint sa taille définitive, mais n’en continuait pas moins à se faire nourrir et à arpenter sur ses deux pattes les moquettes de la maison.

Lorsqu’elle s’éloignait trop longtemps à mon gré et que je l’appelais, inquiète, elle arrivait toujours à tire d’ailes et se posait près de moi ou sur ma main, tendue pour l’accueillir. Parfois aussi, si tout était fermé, elle tapait vigoureusement aux carreaux pour protester.

Et puis un soir, vers la mi-août, alors que nous étions invités à prendre l’apéritif chez des voisins, elle nous survola avec des petits cris. Elle était en compagnie d’un mâle dont l’aile gauche s’ornait d’une surprenante plume blanche.

Salomé venait de nous dire adieu. Sans doute avait-elle choisi son compagnon et voulait-elle nous le faire savoir.

L’année suivante, il y eut dans le jardin un couple dont le mâle avait une plume blanche à l’aile gauche, mais sa femelle ne répondit pas à mes appels. Salomé avait gardé le souvenir des lieux, pas de ses occupants. Depuis, d’année en année, il y a toujours, soit dans notre jardin, soit dans le quartier, au moins un merle noir avec une plume blanche qui siffle pour annoncer la pluie.

Il m’arrive souvent d’avoir un petit pincement au cœur en pensant à elle après toutes ces années, mais c’est avec le sentiment de lui avoir donné du bonheur en même temps que la vie.

 

                                                                     Solange et Antoine CHABREH.


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