3
mar 2011
CHAPITRE 2- Installation en Eden.
Posté dans Romans par lesfablesdechabreh à 11:26 | Pas de réponses »

  Jean-Marc reste un moment silencieux, comme s’il cherchait à rassembler ses idées puis, tandis que je m’attaque, enfin, à la nourriture placée devant moi, il commence à parler :- Comme tu le sais depuis quelques minutes, j’avais quarante ans à mon arrivée sur Edéna. J’avais donc déjà vécu en partie mon existence d’homme parmi les autres hommes. Je résume. Avec mon frère, de deux ans plus jeune que moi, nous secondions notre père qui dirigeait l’entreprise de textiles héritée de plusieurs générations de travailleurs acharnés. Lorsque notre père est mort, j’ai laissé mon frère prendre la direction devenue vacante. Au fil des ans je m’étais aperçu que j’aspirais à autre chose. Je préférais de loin étudier le langage des ruines, manipuler de vieilles pierres ou fouiller à la recherche d’anciennes civilisations.

- Je peux t’interrompre un instant ? Il ne te semble pas surprenant que nous soyons tous les deux Français ? Le hasard a bien fait les choses, non ?

- Le hasard n’existe pas. Je dirais plutôt que tant qu’à recruter quelqu’un pour un long séjour en ma compagnie, autant piocher dans la même communauté de langues. De toute façon ma vision m’a été imposée. Si nous sommes ici c’est que la Terre est menacée et que nous devrons peut-être avoir à jouer un rôle dans sa sauvegarde. En attendant peu importent les raisons qui ont motivé le choix de nos personnes pour cette mission.

-  Quelle mission ? Quelle sauvegarde ?

- Plus tard, Antoine. Aboutir sur Edéna n’est pas sans implications. Laisse-moi en finir avec mon histoire ! Comme je le disais, faire des recherches sur le passé me passionnait autrement que discourir sur des stratégies de vente. Et puis, surtout, je supportais de moins en moins bien le comportement de l’homme à l’égard de son environnement et son matérialisme effréné. Comme j’avais assez de fortune pour ne pas être forcé de gagner ma vie au quotidien j’ai décidé, un jour, de prendre un congé sabbatique. C’était il y a trente ans. Nous possédions un petit yacht qui ne nécessitait qu’un homme d’équipage pour la manœuvre. Cet homme et moi sommes partis pour le Pacifique avec la seule et ferme intention de nous laisser vivre. C’est après avoir quitté Hawaii que les choses se sont gâtées. Une tempête dans le genre de la tienne. Elle nous est tombée dessus alors que nous étions dans l’impossibilité de nous abriter. Le yacht a été pris par le travers et j’ai été assommé. Quand j’ai repris conscience le plancher me servait de lit et nous étions immobilisés. J’avais mal au crâne et je saignais abondamment d’une plaie au front.

- Et tu étais arrivé sur Edéna ?

- Oui. La coque était littéralement incrustée dans les récifs coralliens qui entourent l’île. Je ne savais pas où j’étais et mon matelot avait disparu. Mes appels en direction de la terre, que je voyais à quelques centaines de mètres, étant restés sans effet, j’ai tenté de faire parler les instruments de bord. En vain. Plus rien ne fonctionnait. De toute façon, ils ne m’auraient donné aucune indication.

- Pourquoi cela ?

- Parce qu’Edéna n’existe pas, en tout cas pour les hommes de la planète. L’île est occultée pour les instruments de navigation, dont les rayons sont déviés, tout comme les regards. Nous sommes au centre géographique du Pacifique, mais le fait de le savoir ne rend pas Edéna plus visible. Un bateau qui viendrait droit sur l’île ferait un détour sans même se rendre compte qu’il dévie de son axe. Mais je n’ai acquis ces connaissances que plus tard, évidemment. Je me suis soigné avec la trousse de secours et j’ai ensuite pu constater que le yacht était devenu une épave. Il ne me restait plus qu’à gagner la terre ferme avec le secret espoir que mon compagnon de voyage y avait été déposé par l’océan. Idée absurde, bien sûr ! Mais l’espoir s’accroche parfois à ces absurdités. Et puis, les îles du Pacifique ne sont-elles pas habitées ? Seulement ce n’était pas le cas de celle-ci et pas de trace de mon homme d’équipage. C’est totalement épuisé par mes recherches que j’ai fini par aboutir dans cette clairière et que je me suis jeté dans le bassin. Maintenant que tu connais les effets produits par son eau, tu imagines aisément le résultat sur ma fatigue. J’en suis sorti complètement retapé et prêt à affronter un avenir de Robinson.

- Comme moi, tout à l’heure.

- J’ai passé le reste de la journée à récupérer et rapporter sur la plage tout ce qu’il y avait de détachable sur le yacht, et même un morceau du pont pour confectionner la table.

- Mais certainement pas ces extraordinaires fourrures jaunes et vertes.

- Non, évidemment, il n’y a pas d’animal portant ce genre de pelure sur notre bonne planète. Elles viennent de très loin dans la galaxie, d’une planète non-évoluée où des tigres énormes et particulièrement féroces prolifèrent au point de mettre en péril l’existence des autres espèces. Des chasses s’y déroulent périodiquement qui ont pour but de maintenir un juste équilibre.

- Des chasses d’extraterrestres ?

- Tout juste, mais ce sont des amis comme il y en a peu et qui utilisent cent pour cent de leur cerveau. Ils peuvent lire en nous, ils peuvent se déplacer dans les airs sans autre moteur que leur pensée, ils peuvent se projeter dans le passé ou l’avenir, et pour ne rien gâcher, ils sont capables de séjourner dans l’eau comme de simples poissons. Tu peux comprendre ?

- En tout cas, je m’y efforce.

- C’est déjà bien. Nous aurons l’occasion d’y revenir, fais-moi confiance. De toute façon tu les rencontreras. Je termine mon histoire. Avec moi, sur le bateau, il y avait un couple de cacatoès, deux des quatre voyous qui nous surveillent. Leur cage était à moitié écrasée, mais ils vivaient toujours. Quand je les ai libérés, ils ont filé comme si le diable était à leurs trousses, mais le lendemain ils étaient de retour. Depuis, ils ont eu deux rejetons et ils ne me quittent plus.

- Ces deux couples n’ont pas eu d’autres petits ?

- L’île n’accepte pas, actuellement, de surpeuplement, quel qu’il soit. Il y a une limitation systématique avec un nombre qui varie selon les espèces et les besoins. Je suppose qu’à la mort de mes deux vétérans, les jeunes auront, à leur tour, deux héritiers et ainsi de suite. 

- Edéna limite donc d’elle-même les populations ! Elle est programmée ou vivante ?

- Un peu des deux. Sur l’île, tout ce qui est animal ou végétal suit une règle stricte de reproduction selon des critères qui concernent l’avenir de la planète.

- Dans l’animal, il y a nous ?

- Oui, bien que rien ne me permette d’en faire la démonstration. Tout ce que j’ai pu voir ou étudier, depuis que je suis ici, a toujours été limité. Dans ces conditions pourquoi en irait-il autrement de nous ? Et puis c’est confirmé par nos amis extraterrestres. Je n’en finirai jamais avec mon arrivée ici ! En fin de journée, le yacht était vide de tout ce qui pouvait être transporté. J’ai mangé du chocolat et quelques fruits locaux et j’ai dormi. Le lendemain, à mon réveil, le bateau avait disparu et je n’ai jamais pu en retrouver la trace. Il faut croire qu’une force raisonnée avait attendu la fin du transbordement pour faire disparaître du paysage cet objet incongru.

- Une force raisonnée ! C’est bien ça ! Depuis ma prise en charge par les dauphins, cette idée n’arrête pas de me trotter dans la tête. Avec le temps, tu dois t’être forgé des certitudes ?

- C’est l’île, tout simplement. Elle est une parcelle vivante d’une planète vivante qui appartient à un univers vivant. C’est cela le Grand Secret, la Voie pour trouver Dieu.

- Tu m’assènes des informations que je ne suis pas toujours en mesure d’intégrer, même si je suis ouvert à toute suggestion. Il me faut assimiler trop de choses à la fois !

- Il est vrai que pour moi cela a été très progressif. Mais soyons plus matériels, que dis-tu de mes pommes de terre en robe des champs ?

- Un régal. Elles étaient là à ton arrivée ?

- Bien sûr ! Il y a de tout, ici, en matière de légumes et de fruits. Seule la viande est exclue et cela se comprend. Le poisson suffit pour compléter les besoins alimentaires. Au début, je pêchais avec le matériel du yacht, maintenant j’ai une nasse dans le lagon, elle fait un excellent garde-manger, toujours très bien approvisionné.

- J’ai deux questions qui se bousculent sur mes lèvres.

- Je t’écoute.

- N’as-tu pas songé à quitter l’île ?

- Pour être franc, je me suis surtout demandé pourquoi cette pensée ne me venait jamais. A aucun moment, je n’ai éprouvé le désir de partir, pas même pour quelques jours. Je pense qu’il en sera ainsi pour toi, car Edéna est la présence permanente de l’Essence de Dieu. Elle est tout ce que devrait être la Terre. Et puis elle est là en vue d’un possible sauvetage de la planète.

-  Est-ce là cette mission à laquelle tu as fait allusion ?

- Edéna existe depuis le début du peuplement humain, mais elle n’a été connue que de quelques privilégiés, de loin en loin, chaque fois que les civilisations se sont trouvées en danger.

- Ce qui veut dire ? Que risque notre vieille boule ?

- Son anéantissement. Edéna est un asile, un lieu de rassemblement où se retrouvent les quelques êtres choisis pour aider au redémarrage et servir de guides aux survivants des cataclysmes qui vident en grande partie et périodiquement les terres émergées. Edéna faisait partie du continent Muu, avant sa destruction. Il y a huit autres îlots de survie, éparpillés et invisibles.

- Tu les connais ?

- Bien sûr ! Je les ai tous visités. Il est aussi arrivé que des hommes, non initiés, en découvrent accidentellement l’existence du fait de situations météorologiques particulières.

- Et cela est connu du public ?

- Oui, mais sans pouvoir, jamais, être prouvé. L’amiral Bird, ce célèbre explorateur, a eu l’occasion d’accéder à un asile de l’Antarctique. Lors de l’un de ses voyages d’exploration, il est arrivé dans une vallée luxuriante plantée au beau milieu des glaces. Il y a vu des lapins et des fleurs magnifiques, entre autres, mais il n’a jamais pu en retrouver le chemin après en être sorti. Il existe un autre cas, plus connu, celui de ces navigateurs qui aperçoivent de temps en temps, dans l’océan Atlantique, une terre qu’ils ne parviennent jamais à aborder. Elle s’évapore comme un mirage dès qu’ils s’en approchent.

- J’ai lu quelque chose sur ces deux événements, maintenant que tu en parles.

- Comme tout le monde, bien sûr, et tu t’es dit que ces gens avaient eu des hallucinations. C’est très bien ainsi puisque les refuges doivent rester secrets. Il y en a un troisième qui est encore plus connu puisqu’il a servi de point de départ à un célèbre roman de Jules Verne. Les héros de « Voyage au centre de la Terre » sont partis du refuge du pôle Nord.

- Mais alors, Jules Verne en connaissait l’existence ?

- C’était un initié et, d’ailleurs, la majorité de ses écrits comportent des informations que d’aucuns savent décrypter. Ces oasis, dont Edéna est la plus agréable selon moi du fait de son lieu d’implantation, sont des havres de paix destinés à le rester de par la volonté d’êtres supérieurs.

- Toujours les extraterrestres ?

- Fatalement. Aucune science terrestre n’est en mesure de rendre un quelconque territoire invisible. Et si nous poursuivions cette conversation en marchant, maintenant que tu as fini de manger ? Je commence à avoir la bougeotte.

- Pourquoi pas. Si mes pieds nus le supportent !

Nous voilà partis en direction du nord-est, précédés par les cacatoès qui semblent connaître le trajet et qui se posent un peu plus loin pour nous attendre. Jean-Marc m’explique son île. Elle est harmonie totale avec une longueur de trois mille deux cent trente-six mètres, exactement le double de sa largeur. Quant au piton volcanique, il culmine à cinq cent trente-neuf mètres et neuf vallées découpent ses flancs. Elles sont plus ou moins longues et raides selon qu’elles plongent à l’est vers l’océan ou qu’elles s’arrondissent en descendant sur l’atoll. Edéna est orientée nord-sud, comme je l’avais compris en débarquant.

Les cocotiers cessent alors que nous arrivons au bord de la rivière ou plutôt du ruisseau, car une grosse pierre, en son milieu, suffit pour le traverser. Sur l’autre berge commence le jardin potager. S’y entremêlent allègrement plants de tomates et de pommes de terre, de haricots et de pois, pour ne citer que ces espèces au milieu des variétés locales et des arbres fruitiers. Certains plants sont en fleurs, d’autres se fanent tandis qu’une troisième série livre ses fruits. Papillons, libellules ou abeilles se disputent le droit de favoriser les amours végétales, assurant un roulement permanent au milieu de buissons de fleurs aux parfums enivrants. Des sortes de colibris fouillent de leurs longs becs les calices offerts. Tout ce petit monde bruit, siffle, gazouille joyeusement. Nous bifurquons avec la rivière qui remonte un moment vers le nord. Deux couples de lapins font leur apparition. Assis sur leur derrière, ils mâchouillent consciencieusement en nous regardant venir. Jean-Marc se baisse et les caresses l’un après l’autre. Je m’aventure à en faire autant et ils me laissent agir sans rechigner.

Maintenant le petit cours d’eau s’incurve en direction de l’ouest et nous l’abandonnons pour nous diriger vers une falaise qui se dresse, cassure, au-dessus de la végétation. Un sentier serpente sur la droite. Les lapins s’y engagent, escortés par les cacatoès qui progressent par petits coups d’ailes. À mi-hauteur, une saignée irrégulière d’environ deux mètres de haut et de profondeur entaille la falaise sur toute sa longueur. Elle a la forme d’un U couché, ouvert à l’ouest. La partie haute avance nettement, en surplomb. Au milieu, l’œil distingue un trou clair que Jean-Marc me dit être l’entrée d’une grotte. En avant de cette ouverture deux cocotiers se projettent dans le vide. Un hamac est suspendu entre eux, abrité sous l’avancée rocheuse. Le sentier conduit jusqu’à l’entrée de la saignée. Jean-Marc reprend ses explications tandis que nous nous y engageons :

- C’est ici que je me réfugie lorsque la pluie arrive. Elle n’est jamais bien forte, mais relativement fréquente tout de même.

- Mais il y a aussi des tempêtes sous cette latitude ! Que risque le matériel, sous les cocotiers ?

- Les tempêtes ne passent jamais sur l’île. Elles s’arrêtent sur les récifs. Rien de destructeur ou même simplement de néfaste, ne peut nous atteindre. Une barrière invisible nous entoure et nous protège. Elle n’est traversée que par des éléments modérés et bienfaisants. En fait, c’est exactement comme si Edéna était placée sous une cloche filtrante. Le spectacle d’une tempête, vu d’ici, c’est quelque chose, je te le garantis ! J’ai même vu passer quelques cyclones qui ont enveloppé l’île sans dommages. J’ai eu peur les premières fois. Depuis, je sais que rien ne peut arriver qui n’ait été voulu. Cela concerne même les tremblements de terre. Quant au matériel, en bas, il ne risque rien, à l’exception des fourrures qu’il suffit d’abriter de la pluie sous les claies.

- Les tremblements de terre eux-mêmes ne peuvent rien ?

- Même eux, Antoine. Voici l’entrée de la grotte et, en avant, mes cocotiers personnels. C’est moi qui les ai plantés, dans les anfractuosités de la roche, en pensant qu’ils iraient vers la lumière et que je pourrais y suspendre le hamac sauvé du naufrage. Comme tu le vois, cela a parfaitement réussi. Regarde, nos amis à plumes et à poils pénètrent dans la grotte. Si nous en faisions autant ?

Je m’avance à la suite du dernier lapin. L’entrée est carrée. De l’autre côté, il ne fait pas sombre. J’entre. C’est immense et il fait aussi clair qu’au-dehors.

- Je ne comprends pas, une fois de plus !

- Je voulais te laisser la surprise. C’est beau, n’est-ce pas ?

Jean-Marc susurre comme un gamin heureux. Il dit vrai. C’est beau et c’est tellement clair alors qu’il devrait faire sombre ! Pourtant aucune ouverture n’est visible, en dehors de l’entrée. Je demande :

- Encore un coup de tes amis d’ailleurs ?

- Nos puissants amis ont appliqué un revêtement de microscopiques réflecteurs sur toute la paroi de la caverne. Ces réflecteurs se renvoient la lumière qui pénètre par l’entrée et, ainsi, cet endroit vit au même rythme que le reste de l’île. Lorsque le Soleil se couche la lumière s’éteint. Si la fin du jour se fait sur un horizon rougeoyant, le crépuscule entre dans la grotte avec des variations de couleurs reproduisant celles du coucher de soleil. L’effet est enchanteur. Par ailleurs, la nuit n’est que très rarement totale, entre la Lune et les étoiles il y a presque toujours assez de clarté pour pouvoir se déplacer sans avoir à allumer. Car il y a aussi de l’éclairage artificiel. Des panneaux solaires sont installés au-dessus de la falaise. Pour allumer, il suffit de passer la main devant une sorte de cellule photoélectrique placée en haut de l’entrée. Un autre passage de la main éteint. Lorsqu’on allume, certains réflecteurs sont chauffés, deviennent lumineux et propagent leur luminosité. C’est tout simple, finalement.

- Je vois. Ce qui laisse supposer que tu n’es pas forcé de cuire exclusivement au feu de bois.

- J’aime la cuisson au feu de bois, mais vivre sur Edéna ne veut pas dire renoncer à tous les avantages de la civilisation. Il faut savoir garder ce qui est bon et je pourrais tout aussi bien utiliser un four solaire puisque le Soleil fournit l’énergie sur l’île.

- Cette grotte est une cavité volcanique naturelle ?

- Elle l’est et ces sortes de boxes, que tu peux voir sur tout le côté droit et sur une partie du plafond, ont la même origine. Lors du refroidissement, après une éruption, des bulles de gaz ont formé ces cavités qui nous servent de chambres naturelles.

Le sol est constitué de sable extrêmement fin et chaud de couleur ocre. Dans les deux premières bulles, près de l’entrée, il est recouvert d’une grosse épaisseur de fourrures jaunes et vertes. Dans les suivantes, Jean-Marc a disséminé du matériel récupéré sur son yacht. Je vois, entre autres, un transat qui fera bien mon affaire.

Le silence est soudain rompu par les cris perçants des cacatoès qui filent vers le fond de la caverne et disparaissent à ma vue. Surpris je demande :

- Où sont passées les bestioles ?

- Elles sont dans une seconde cavité, plus petite et qui bénéficie aussi du revêtement pour les besoins de l’éclairage artificiel.

- Cette première grotte est déjà bien assez spacieuse, pourquoi se préoccuper d’éclairer la suite ?

- Pour utiliser tout l’espace libre en prévision d’un éventuel regroupement plus important. La deuxième partie de notre « habitation » a une fonction tout éducative. Comme je te l’ai dit, vivre sur Edéna ne fait pas de nous des sauvages. À côté il y a la bibliothèque. Les années qu’il te reste à passer ici ne suffiront pas à épuiser tout le savoir stocké là.

- Des livres ?

- Des livres et d’autres formes de réceptacles de l’information. Tu devrais aller voir.

En entrant dans cette partie de la caverne, je coupe le champ d’une cellule invisible puisqu’un éclairage illumine aussitôt des rayonnages, eux-mêmes couverts de livres et d’objets de tailles variables. Plusieurs étranges appareils semblent en état de veille avec leurs voyants qui clignotent. Derrière moi Jean-Marc commente :

- C’est encore plus surprenant que le reste, n’est-ce pas ? Mais toi tu sais déjà que tu es sur une île très spéciale alors que moi je ne savais rien de tout cela. Imagine un peu ce que j’ai pu éprouver en le découvrant. Et tu ne sais encore rien du contenu ! Tu as devant toi des archives qui vont des premières civilisations jusqu’à nos jours. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de ce qu’il y a là serait inutilisable sans ces appareils dont tu dois aisément imaginer la raison d’être.

-  Je suppose qu’ils servent à la lecture et à la traduction.

- Ce sont en effet des « lecteurs ». Tu places l’ouvrage de ton choix dans l’espace aménagé à cet effet et la machine le lit pour toi.

- Qui tourne les pages ?

- Il n’y a pas de pages à tourner. Si le texte a déjà été lu, le fait de l’introduire dans l’appareil active la mémoire et le mouvement des yeux le fait avancer, et s’il est placé là pour la première fois il est immédiatement assimilé et régurgité, ensuite, à volonté.

- Ils sont arrivés ici comment, ces livres, parchemins et autres supports ?

- Par nos amis les extraterrestres, évidemment, Antoine. Il n’y a pas d’autres possibilités. Comment penses-tu qu’un objet vieux de deux milliards d’années puisse aboutir dans cette grotte ?

- Et comment penses-tu que je sois en mesure de faire rentrer tout ça dans mon crâne ?

- Mais, en l’acceptant, tout simplement. Toutefois, tu dois bien te douter qu’ici il n’y a pas tout ce qui a été écrit depuis toujours. Tu trouveras seulement des auteurs qui ont marqué leur temps, pour la littérature. Tout le reste, et c’est la part la plus importante, concerne la planète et la vie qu’elle abrite depuis sa création ainsi que tout ce qui a été collecté de vrai sur l’Univers et le cosmos depuis que l’homme est en état de penser.

- De quoi nous démontrer que nous ne sommes qu’une poussière de poussière, une minuscule parcelle du vécu humain ? Je n’aurai effectivement pas assez des quatre-vingt-cinq ans de grâce qui me sont alloués pour être à jour !

- Si les imbéciles, qui sont majoritaires sur Terre, t’en laissent la possibilité !

- Ne gâche pas ma joie !

- Je n’y suis pour rien. Si nous sommes ici c’est justement parce que le temps imparti aux actuels locataires du globe semble devoir être écourté.

- Nous sommes condamnés ?

- J’ai beaucoup « voyagé » pendant mes trente années de présence sur Edéna et je sais que le nombre d’âmes capables de repousser l’échéance fatale diminue un peu plus chaque jour. Pour retourner la tendance il faudrait une élévation de la conscience, une purification que rien ne laisse prévoir. Le mot amour a perdu tout son sens et l’existence de l’homme devient un danger pour la survie de la planète. Le tout est de savoir combien de temps celle-ci va encore supporter notre présence avant de se secouer, comme elle l’a déjà souvent fait.

- Que vont pouvoir faire deux individus pour aider au repeuplement de la Terre, si cela arrive ?

- Soyons sérieux, Antoine, il n’est évidemment pas question d’aider au repeuplement, mais d’éviter que les survivants ne sombrent définitivement dans la sauvagerie. S’il fallait repeupler, il y aurait sur les neuf îlots secrets une population mixte et nombreuse. Edéna, entre autres, le permettrait parfaitement. Tu n’as pas encore vu le reste de notre territoire, mais la partie nord de l’atoll est la plus vaste et elle est couverte de nombreux arbres fruitiers des deux hémisphères. Aucune espèce ne se trouve en grand nombre, cependant l’île peut produire à volonté, si nécessaire, et en faisant un roulement permanent. Un végétal fleuri tandis que l’autre donne ses fruits et que le troisième se refait une santé. Cela dit, tu avais une deuxième question ?

- Oui, je voulais faire allusion à l’absence de femmes sur l’île. Est-il possible que tu aies vécu trente ans dans la plus stricte abstinence ?

- Évidemment pas ! L’être humain n’est pas fait pour exister sans son complément du sexe opposé. C’est l’un des seuls vrais bonheurs sur cette Terre d’évolution et Dieu l’a voulu ainsi. Pourquoi, autrement, y aurait-il une différenciation entre les sexes ? L’homme est là pour exprimer l’amour. L’amour à deux est l’apprentissage de l’amour pour tout ce qui vit, humain, animal et végétal.

- Mais toi, tout seul sur Edéna ?

- Après mon naufrage, je ne suis resté seul qu’un petit mois, à peine le temps de m’habituer à cet environnement. Les fourrures vertes et jaunes sont arrivées en même temps que trois êtres magnifiques, dont deux du sexe qui te préoccupe.

Jean-Marc était devant l’entrée de la grotte lorsque quelque chose avait soudain obscurci le ciel. En levant les yeux il avait reçu l’un des grands chocs de sa vie car un objet de taille gigantesque fondait sur l’île. Le temps de se dire qu’il allait être réduit en bouillie par l’écrasement de ce monstre et celui-ci s’était immobilisé, sa base à peine cachée par les cocotiers. La chute n’avait été accompagnée d’aucun bruit. Revenu de sa frayeur, Jean-Marc s’était élancé, persuadé d’avoir assisté à l’arrivée d’un vaisseau spatial énorme dont la plus grande partie émergeait au-dessus des arbres.

- Tu ne peux pas savoir l’impression que cela fait, me dit-il, d’assister à l’atterrissage d’un engin que l’on sait ne pouvoir venir que d’une autre planète. Au risque de me rompre vingt fois les os, j’ai foncé jusqu’à déboucher sur la plage. Il était là, immense, monstrueux, posé dans le lagon dont il occupait pratiquement toute la surface et me surplombait d’au moins trois cents mètres. Une sphère légèrement écrasée avec des hublots répartis sur sa plus grande circonférence. Entièrement lisse, immobile et totalement silencieuse. Voilà ce que j’avais devant les yeux ! Même la nature s’était tue devant le spectacle. Je me sentais ridiculement petit et faible devant ce gigantisme et pas très fier de ma tenue de sauvage.

- Je crois que j’imagine assez bien la situation.

- Je ne pense pas. Il faut être confronté pour la première fois à la réalité du phénomène pour assimiler ce qu’est vraiment un vaisseau spatial de cette taille ! Tu verras le moment venu.

- Ils sont souvent là ?

- Edéna est leur principale base sur Terre. Ils y séjournent régulièrement depuis qu’ils essayent de faire des races qui se succèdent sur notre globe, des civilisations dignes de ce nom.

- Sans succès ?

- Malheureusement ! Celles qui nous ont précédées, même si elles ont parfois atteint des niveaux fantastiques, n’ont pas été des réussites. Elles ont toujours fini par provoquer des catastrophes ou par se détruire. C’est très rarement que la cause de la destruction est imputable à un cataclysme naturel. Revenons au vaisseau. Entre les hublots, tout à coup, est apparue une ouverture et dans cette ouverture se sont découpées trois silhouettes. Dans le même instant, une pensée s’est insinuée dans ma tête qui disait : « Bonjour, Jean-Marc, bienvenu sur cette île que nous avons décidé de faire tienne. Nous allons te rejoindre. ». Les trois silhouettes se sont alors détachées du navire et, sans aucun support, ont glissé dans le vide pour venir se poser devant moi. Il y avait un homme et deux femmes. Les deux femmes étaient à peu près de ma taille tandis que l’homme mesurait bien trente centimètres de plus. Un vrai géant ! Ils avaient eu la délicatesse de ne se vêtir que de maillots de bain, sans doute pour ménager ma susceptibilité. Des êtres splendides, Antoine, des perfections qui souriaient et paraissaient s’amuser de mon étonnement ! Les deux femmes en particulier, une blonde et une brune, focalisaient toutes mes pensées. Trente ans après l’événement, j’ai encore cette vision devant les yeux ! Le géant s’appelle Aldoban, la brune est Dénahée et la blonde se nomme Solinia. J’avais été incroyablement impressionné par l’énormité du bâtiment, mais ce n’était rien à côté de ce que j’éprouvais devant ces trois êtres dont la présence me subjuguait et qui disaient savoir me trouver sur l’île, comme s’ils avaient été les instigateurs de mon naufrage.

- Tout comme tu as été à l’origine du mien !

- Si l’on peut utiliser le terme de naufrage, en ce qui te concerne. Toujours est-il que je répondais aux critères indispensables pour être admis sur Edéna, critères détectés par eux alors qu’ils partaient vers d’autres cieux et que je quittais Hawaii avec mon matelot. Le reste n’était plus qu’une question d’organisation.

- Et ton libre-arbitre, dans tout ça ?

- Je leur ai posé la question et je me suis entendu répondre que j’étais inconsciemment prêt et disposé. Je me suis alors inquiété du sort de mon coéquipier et Aldoban m’a déclaré, en riant, qu’il ne leur serait jamais venu à l’idée de mettre sa vie en danger et qu’il avait été déposé sur la plage d’une île habitée. Sur ces quelques explications, nous avons quitté les abords du lagon et ils sont restés trois mois pleins avec moi. Ni Dénahée ni Solinia ne m’ont ménagé leur présence, pas plus que leurs consœurs, occasionnelles, par la suite. Voilà pour répondre à ta question sur l’abstinence. Il est même arrivé à l’une de ces merveilles de rester en ma compagnie pendant que les autres repartaient vers quelque mission.

- Est-ce que tu as voyagé dans leur vaisseau ?

- Dans toute la galaxie et sur nombre de planètes, habitées ou non, mais aussi dans le passé de la Terre. Les occasions de sortir de l’existence étroite de l’humain terrestre ne te manqueront pas, tu verras.

- Le programme est de plus en plus alléchant, Jean-Marc. Je vais avoir du mal à patienter !

- Je sais. Pourtant, il va d’abord te falloir bénéficier quelque temps des soins apportés par Edéna, histoire de t’ouvrir l’esprit. Ce n’est pas moi qui te donnerai accès à la connaissance, en tout cas pas toujours. Edéna décidera avant toute intervention de ma part et en fonction de ce que tu seras en mesure d’absorber.

Jean-Marc a raison car je ne dispose d’aucune ouverture d’esprit particulière, pour le moment, et je vais devoir être un utilisateur assidu de l’eau glacée du bassin.


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