3
mar 2011
CHAPITRE 1- Contact avec l’Eden.
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                                                         Antoine CHABREH

                                                                EDENA

 

 

                                      Le temps seul peut permettre à certaines

                                  vérités de s’extraire du fatras des croyances

                                                         et des idées reçues.

 

  

Les êtres et les lieux cités dans cet ouvrage qui oscille entre le roman et le document, sont les résultats de contacts avec des entités par le truchement de médiums. Si notre mental étroit de terriens du 21ème siècle, à quelques exceptions près, ne nous permet pas de les voir, ils n’en sont pas moins réels pour autant. De toute façon les légendes trouvent leur source dans les réalités d’un passé lointain, apparemment oublié de tous et cependant toujours présent par leur intermédiaire.

Le personnage principal de cet ouvrage, Antoine, qui a failli périr noyé, est sauvé par des dauphins et transporté par eux sur une île que ni l’œil humain, ni ses instruments, ne peuvent détecter. Sur cette île, Antoine trouve un personnage singulier doté de pouvoirs étonnants, mais qui devraient être à la porté de tous les hommes s’ils pouvaient utiliser toutes les potentialités de leur cerveau. Grâce à cet homme et aux pouvoirs que l’île donne à ses occupants, Antoine va de découvertes en découvertes. Il apprend à partager la vie de deux peuples de l’eau tellement plus intelligents que les humains et pour qui nous ne sommes que des « poissons à deux pattes ». C’est dire l’opinion qu’ils ont de nous. Au fond de l’océan, il entre en contact avec un peuple naufragé, depuis des millénaires, d’une autre galaxie. À l’intérieur de l’une des plus hautes de nos montagnes, il découvre les derniers représentants d’une civilisation, issue d’une autre race-mère, qui a rendu la planète inhabitable par le mal atomique et dont les serviteurs nous sont connus sous le nom de Yétis. Il va savourer les beautés d’Océambre, la première civilisation de notre propre race-mère, condamnée à exister sous l’eau, la surface des terres étant interdite à la vie. Les hommes-oiseaux, gravés sur les rochers de l’île de Pâques, sont les derniers vestiges d’une civilisation qui n’a, malheureusement tant elle était belle, duré que deux ou trois générations. Sur une planète d’un monde parallèle, il va retrouver des êtres fabuleux, les licornes, qui habitèrent jadis une planète du système solaire, Terrom, dont une guerre avec les terriens a laissé des débris entre Mars et Jupiter. Etc. Le monde est si différent de ce que nos sens limités peuvent en connaître.

L'île d'Edena cliquer image pour agrandir.

 CHAPITRE I 

Une troupe de dauphins m’a sauvé de la noyade.

Assis sur le sable je n’arrive pas à me faire à l’idée de ma présence sur cette plage car, si je sais parfaitement comment j’y suis arrivé, je n’en suis pas moins incapable d’admettre que cela soit possible.

Nous sommes le 2 décembre et il va être midi à ma montre que je consulte d’un coup d’œil.

Je faisais ce même geste, il y a quelques heures, dans ma cabine du « Papeete », une espèce de paquebot d’avant la dernière guerre, moitié caboteur moitié bateau de plaisance à vocation buissonnière. Imposant par la taille, mais vétuste, il erre d’île en île, depuis plusieurs décennies, dans ce vaste Pacifique que j’ai résolu de visiter en laissant à la fantaisie spéculative du commandant le soin de fixer les étapes de mon exploration.

Du fret avait été embarqué dans les îles Phœnix, la semaine précédente, et depuis nous naviguions plus ou moins vers l’est en faisant des zigzags, dans le dessein de livrer cette marchandise sur des poussières perdues au milieu de l’océan.

Ce matin donc, à peine éveillé, j’avais eu la visite d’un homme d’équipage venu m’informer d’une invitation à déjeuner au carré des officiers. Dans mon esprit, cela ne pouvait signifier qu’un nouveau changement dans l’itinéraire du malgré tout toujours vaillant « Papeete ». J’étais acquis d’avance car la route du rafiot m’importait peu. Rien ne me pressait.

Le matelot avait profité de sa visite pour me signaler, avec un plaisir mal dissimulé, que nous arrivions sur un fort grain qui risquait de nous malmener avec une certaine brutalité.

Ma montre indiquait un peu plus de sept heures. Chemise et pantalon enfilés rapidement sur mon maillot de bain, je m’étais précipité, pieds nus, vers le pont, pour voir de plus près la tempête annoncée.

Nous étions arrivés en même temps, moi sur le pont et la tempête sur le bateau. Les superstructures se détachaient sur un ciel d’un noir d’encre et le vent entamait un concert funèbre qui m’avait fait hésiter à m’aventurer au-dehors. Mais, si l’intérieur du « Papeete » offrait des perspectives amicales, à défaut d’être tout à fait sûres, la curiosité, plus forte que la crainte, m’avait poussé hors de l’écoutille.

Ce que le matelot avait appelé un fort grain, entreprenait déjà de nous secouer férocement dans le claquement assourdissant des rafales de vent. Les hommes d’équipage encore sur le pont, s’agrippaient aux moindres aspérités ou cherchaient à se mettre à l’abri.

Au milieu de tout ce vacarme des sons familiers étaient parvenus jusqu’à mes oreilles. Depuis que je naviguais dans le Pacifique, j’avais souvent entendu le cri des dauphins. À en croire le raffut qu’ils faisaient et qui parvenait à dominer les bruits de la tempête, ils devaient être nombreux et proches. Ils étaient là en effet, tout autour, et semblaient danser, dressés sur leur queue, narguant les flots déchaînés qui les portaient à hauteur du bastingage, vague après vague. J’étais fasciné ! Certains de ces mammifères marins se faisaient même déposer sur le pont avant de se laisser ensuite glisser avec l’eau qui refluait. Et c’est là que je m’étais fait piéger. Irrésistiblement attiré j’avais profité d’une accalmie pour m’avancer. Bien sûr, je ne voulais rien d’autre qu’un rapide contact, une caresse à l’un d’entre eux, avant de retourner me mettre à l’abri ! Seulement j’étais trop avancé lorsque le vent avait repris brutalement et mon imprudence m’avait été fatale. Roulé comme un fétu de paille, incapable de la moindre réaction, j’avais été jeté par-dessus bord.

Le temps de reprendre mes esprits et de remonter péniblement à la surface, j’avais constaté que le « Papeete » n’était déjà plus à portée de voix. De toute façon, avec la tempête, et même si quelqu’un avait eu la bonne idée de me voir emporté, il aurait été impossible au commandant de faire machine arrière assez rapidement pour retrouver l’endroit où j’avais été balayé par les vagues.

J’étais fichu et seul responsable de cette situation ! Que ce soit à l’est, au nord, au sud ou à l’ouest il n’y avait que de l’océan et sur des distances que je m’étais refusé à imaginer. Les plus courtes devaient se mesurer en centaines de milles et encore à la condition de savoir repérer une île avec précision.

J’avais froid. J’étais bousculé par les vagues et assourdi par leur bruit et celui du vent. Pourtant, je n’étais pas affolé. Je dois avoir un côté fataliste dont j’ignorais l’existence et qui m’a été bien utile en la circonstance. Deux possibilités s’offraient à moi : me laisser couler sur place pour en finir rapidement ou nager jusqu’à épuisement en espérant disparaître dans une quasi-inconscience. De toute manière ce serait vite fait, étant donné mes très relatives qualités de nageur de fond.

Quel miracle espérer dans cet environnement de fureur liquide ?

Je n’avais pas encore décidé de ce que j’allais faire lorsque les dauphins s’étaient à nouveau manifestés. Je les avais oubliés pendant les quelques secondes dramatiques écoulées. Ils étaient pourtant aussi la cause de mon malheur ! Il y en avait maintenant une bonne vingtaine autour de moi et ils semblaient me saluer joyeusement, comme satisfaits du bon tour qu’ils venaient de me jouer.

-  Vous pouvez vous réjouir, vous ne risquez rien, vous ! Vous êtes dans votre élément !

Mais parler m’avait fait avaler quantité d’eau et n’avait en rien empêché les dauphins de poursuivre leur sarabande, allant même jusqu’à venir au contact.

J’avais lu, un jour, que des dauphins sauvaient parfois la vie de baigneurs en les aidant à regagner le rivage. Mais il n’y avait pas de rivage dans ce coin du Pacifique et les quelques spécimens qui dansaient autour de moi n’avaient certainement pas lu l’article. Même si certains d’entre eux étaient dévoués aux hommes, ils ne devaient pas nécessairement courir les océans à ma recherche.

Je me trompais. Non seulement, les dauphins dévoués existaient, mais ils devaient l’être tous car ceux qui m’entouraient avaient tout fait pour me le démontrer. L’un après l’autre ils s’étaient glissés sous moi et m’avaient transporté sur plusieurs mètres avant de me laisser retomber. Il m’avait fallu un bon moment pour comprendre qu’ils se proposaient de me prendre en charge. À la suite de cet éclair de lucidité je m’étais agrippé à la nageoire dorsale d’un grand spécimen au dos sombre, presque noir, avec le dessus de la tête et les flancs d’un blanc brillant, ce qui avait aussitôt déclenché un concert de sifflements joyeux.

À défaut d’être assuré de survivre, je savais que je n’étais plus seul sur ce coin d’océan. Je ne crois pas que plus de quelques minutes s’étaient écoulées depuis ma chute, mais elles avaient changé certaines visions que je me faisais du monde. En particulier je m’étais trouvé des amis capables de se faire comprendre sans utiliser la parole, des amis qui n’appartenaient pas au genre humain mais n’hésitaient cependant pas à venir à son secours. Restait maintenant à savoir ce qu’ils entendaient faire de cet individu accroché à leurs basques et qu’ils tractaient à toute vitesse vers ce que je pensais être le nord ou le nord-ouest, laissant le « Papeete », encore vaguement visible, poursuivre sa route, plein est, dans la tempête.

-  Pourquoi allez-vous dans cette direction ? Il n’y a rien sur des centaines de milles ! Pourquoi ne pas poursuivre le bateau ? 

Je ne pouvais m’empêcher de leur parler. J’étais convaincu qu’ils me comprenaient parfaitement, même si leur petit œil intelligent ne m’apportait aucune réponse. Je n’avais d’autre solution que de me laisser faire.

Il y avait un bon moment que le grand dauphin me tirait lorsqu’il avait accéléré brutalement, me forçant à lâcher prise et provoquant un instant de panique. Mais le plus proche de ses congénères était venu prendre le relais et nous étions repartis, toujours en droite ligne.

Cette direction m’obsédait car nous nous dirigions vers un endroit du Pacifique absolument vide de toute terre.

Le temps passant, j’avais commencé à sentir mon corps s’engourdir et éprouvé des difficultés à maintenir ma prise. De leur côté, les dauphins devaient sentir la fatigue, eux aussi, mais ils filaient toujours bon train, se contentant de relais plus courts.

Cela avait duré au point que l’engourdissement de mon corps s’était communiqué à mon cerveau sans être perturbé par les prises de relais, et qu’il avait fallu un changement notable dans le comportement de mes amis pour me sortir de ma torpeur. Certains sautaient hors de l’eau comme pour attirer mon attention sur quelque chose. Ils sifflaient et caquetaient comme lors de la prise de contact, mais je ne voyais rien, même en levant la tête autant que cela m’était possible. Pas le plus petit bout de bateau, rien pour justifier cette agitation. Pourtant, quelque chose avait indiscutablement provoqué ce changement. Il ne pouvait en être autrement. Et nous filions toujours aussi droit et aussi vite. Leur radar avait certainement perçu un bateau que le regard ne pouvait encore enregistrer. Puis une forme était enfin apparue sur l’horizon et s’était rapidement rapprochée.

- Comment saviez-vous qu’il y avait un bateau à cet endroit ? Et pourquoi celui-là plutôt que le « Papeete » ? 

Encore ce réflexe très humain d’utiliser la parole pour dire des stupidités ! Ces charmants mammifères avaient un objectif, c’était évident, car ils auraient pu s’éviter la corvée du remorquage. Ils agissaient donc de propos délibéré et je m’étais trouvé avec un problème supplémentaire sur les bras puisqu’il m’avait fallu admettre que j’étais agrippé, depuis plusieurs heures, aux nageoires d’êtres intelligents accomplissant un acte réfléchi en ma faveur.

Mes réflexions avaient été interrompues à ce stade, car la forme vague prise pour un bateau, s’était muée en paysage. Malgré les brûlures infligées à mes yeux par le sel de mer, j’avais commencé à distinguer le sommet d’une montagne. Quelques minutes plus tard il était devenu évident que nous nous dirigions vers une terre posée au beau milieu de l’élément liquide. Le nouveau problème c’est que nous devions être la proie d’un mirage. Aucune carte ne signalait une île en cet endroit exclusivement maritime, et qui plus est, particulièrement profond.

C’est pourtant sur ce mirage que les dauphins m’ont déposé, bien au sec sur une plage de sable blanc piqueté de rouge et de jaune et ils sont là, dans l’eau, à quelques mètres de moi, et il va être midi. Ils sont manifestement heureux de m’avoir conduit sain et sauf jusqu’ici et ils le montrent en exécutant des cabrioles qui les font jaillir hors de l’eau dans des sauts périlleux impressionnants. Leurs corps fuselés s’entrecroisent dans un ballet à la signification mystérieuse.

Mes sauveteurs sont tous d’une taille supérieure à ceux que j’ai pu voir auparavant. Je n’ai aucune idée de ce que je dois faire pour les remercier de m’avoir gardé en vie. Alors je leur adresse un petit signe de la main tout en disant merci à haute voix et je m’avance dans l’eau. Ils se sont immobilisés et attendent en me fixant d’un petit œil rieur. Celui qui a été le premier à me prendre en charge, avec ses flancs et son crâne blanc, s’est posé sur le sable dans l’eau peu profonde. Je m’agenouille près de lui et je dépose un baiser sur son front. Quelques instants encore le silence pèse sur le groupe et soudain c’est la folie ! Les vingt corps se lancent dans une danse effrénée faite de sauts, de plongeons, de piqués, de retournements et de je ne sais quelles cabrioles insensées, le tout accompagné d’une indescriptible et stridente cacophonie. Puis, tout aussi soudainement et avec un ensemble parfait, ils se dressent sur leur queue et se dirigent vers le large. Arrivés à hauteur des récifs qui brisent l’élan de l’océan à trois ou quatre cents mètres de la plage, ils plongent et je me retrouve seul.

Je suis si ému que je reste longtemps à genoux dans l’eau avant de prendre conscience de ma situation. J’ai assez étudié les cartes des îles avant de m’embarquer pour être certain qu’il n’y a que de l’eau dans cette région du Pacifique. Il ne peut y avoir, sous mes pieds, aucune terre reconnue par l’homme. À moins que mes amis dauphins ne m’aient transféré sur une autre planète, l’endroit où je suis n’existe pas.

Je retourne m’asseoir sur le sable, face à l’océan, et je reste un moment immobile, à écouter. Je suis sur une plage au beau milieu d’une petite crique et les sons qui me parviennent sont ceux que l’on peut entendre sur toutes les plages. Il y a le bruit des vagues, le souffle du vent et les cris des oiseaux de mer. Pourtant, ils me parviennent comme atténués, assourdis. Le choc des eaux contre les récifs, là-bas devant moi, jette vers le ciel des gerbes d’écume qui éclatent la lumière en millions de soleils. Mais le spectacle est plus visuel qu’auditif, comme si les sons étaient renvoyés vers le large. Le vent d’est, qui arrive sur ma gauche et saute par-dessus des rochers, me frôle gentiment au passage en libérant quelques embruns. Il n’a plus rien de commun avec cette force qui pousse brutalement les flots contre les récifs. Le bruit en est comme étouffé, comme avalé par les rochers eux-mêmes. Les oiseaux de mer, dont les cris ont habituellement une stridence passablement incommodante, semblent retenir leur puissance vocale pour ne pas déranger. Dans le ciel agrémenté de quelques nuages épars, Sa Majesté Soleil, au zénith, chauffe juste assez pour être agréable.

La première impression qui domine, ici, c’est que tout paraît tourné vers une subtile recherche de calme et de sérénité. C’est en tout cas une sensation qui s’impose et qui aurait pu être apaisante si j’en avais éprouvé le besoin. Car je suis serein, malgré ma situation, et je ne m’en étonne même pas. Je constate les choses sans frayeur. Je ne suis ni réjoui ni affecté.

Je décide de partir en exploration et, en me redressant, mon premier réflexe est d’aller vers la partie basse à droite, la plus facile car sans rochers. Je réalise tout de suite mon erreur et fais demi-tour. À l’est commence une arête rocheuse qui s’élève progressivement jusqu’au pic volcanique qui domine le paysage. Un peu d’altitude devrait me permettre d’avoir une idée plus précise des lieux.

La roche sur laquelle je m’engage est le rebord d’une falaise qui plonge dans l’océan. La partie émergée n’est que de quelques mètres, sous mes pieds. Elle s’élève régulièrement en direction du nord et de la montagne. Les vagues s’y brisent sans violence et presque en silence. Par contre, elles m’aspergent copieusement ce qui ne fait que me mouiller un peu plus. Pourtant je n’ai pas froid, la température est douce et il ne devrait pas me falloir longtemps pour sécher, une fois à l’abri. L’eau est si pure que je peux voir les étoiles de mer et les coquillages, accrochés à la paroi, sur plusieurs mètres de profondeur. Un peu plus loin, devant moi, la falaise fait une sorte de dos d’âne qui émerge de la végétation humide et dense qui rampe sous le vent léger. Je me remets en marche et cela devient plus pénible sur ce terrain légèrement ascendant, accidenté et glissant, auquel mes pieds nus ont du mal à adhérer.

C’est en progressant sur ce sol humide et dangereux que je réalise tout à coup l’incroyable de ma situation. Quelque cinq heures plus tôt j’étais pris, sans aucune chance de survie, dans une tempête effroyable et je me retrouve maintenant sur la terre ferme, difficile d’en douter encore, grâce à une bande de dauphins dévoués et après des dizaines de milles accroché à leur nageoire dorsale. En fait, je ne sais même pas à quel moment nous sommes sortis de la tempête. Pas plus, d’ailleurs, que je ne sais ce que je vais devenir maintenant que la mort m’a laissé échapper. Je suis là, au milieu du Pacifique, perdu, et pourtant je continue à n’éprouver aucune inquiétude.

Je suis arrivé au sommet du dos d’âne et un bref tour d’horizon me confirme que cette terre est une île. Il ne me sera pas nécessaire de grimper plus haut pour en avoir la preuve. L’ensemble rocheux a la forme d’une immense virgule dont la partie renflée est le piton, au nord, et dont la queue aboutit à la petite crique dans laquelle les dauphins m’ont déposé. Toute la façade est plonge à pic dans l’océan tandis qu’à l’ouest la nature a accolé à cette masse inébranlable un paradis enchanteur sur le modèle des Iles de la Société, agrémenté d’un merveilleux lagon. Si, autour de moi, la végétation est rase, uniformément verte et plaquée au sol, elle grandit en taille à mesure qu’elle escalade les pentes en direction du sommet de l’île. Elle est variée et multicolore partout ailleurs. La virgule de roche semble avoir été placée là dans le dessein de servir de point d’ancrage à l’ensemble et d’abriter cet éden des vents d’est. J’ai comme l’impression d’être posé sur une gigantesque palette de peintre, une palette allongée dont toute la frange droite est couverte de peinture verte, épaisse, tandis que le reste s’habille de touches multicolores et chatoyantes.

Une barrière d’écume provoquée par des récifs entoure l’île, y compris la dure falaise de l’est, pourtant d’apparence difficilement abordable. Elle est seulement interrompue en deux endroits dont l’un a été utilisé par mes sauveteurs pour accéder à la petite crique. Le second se situe juste un peu au-dessus de l’entrée du lagon. Tout cela ressemble à un système naturel de protection.

Ma connaissance de la flore locale est assez limitée et je ne suis capable de discerner dans le paysage que les cocotiers, nombreux évidemment, et les palétuviers et autres flamboyants dont les dominantes rouges font saillie dans le décor. Mais un cacatoès, ça, je suis parfaitement en mesure de le reconnaître lorsque j’en rencontre un. Celui qui vient d’apparaître sur un buisson au pied de mon perchoir m’ausculte d’un œil malicieux comme s’il était heureux de la surprise qu’il me fait. Sa tête est penchée de côté et sa crête jaune, animée d’un mouvement permanent d’avant en arrière, est révélatrice de l’intérêt qu’il me porte. La tache blanche qu’il fait sur son environnement est comme une invite amicale encore accentuée par trois congénères qui arrivent en se dandinant. Je saute de mon rocher et je m’accroupis devant eux. Ils n’ont qu’un très léger mouvement de recul.

-  Vous n’êtes pas vraiment craintifs, les amis. Auriez-vous déjà eu des contacts avec le genre humain ?

Au son de ma voix, ils penchent un peu plus la tête, mais restent là à attendre, tranquilles et attentifs.

Avec la présence de ces petits êtres, je prends conscience de la vie qui règne autour de moi. Des lézards courent sur les rochers, des crabes entrent ou sortent de l’eau et des poissons, des nuées de poissons, lancent des éclairs de couleurs dans toutes les directions. Sérénité, lumière, couleur. Je me surprends à penser que cet endroit doit être le Paradis et que c’est pour cette raison qu’il est protégé de tous côtés et qu’il ne figure pas sur les cartes.

De prime abord, l’île doit être deux fois plus longue que large et son sommet volcanique culmine probablement vers quatre ou cinq cents mètres. J’ai toujours eu un sens inné des proportions et des distances. De profondes vallées découpent la montagne en larges tranches. Au fond de l’une d’elles je devine un tracé argenté qui est certainement un torrent ou plutôt une petite rivière, si je m’en tiens à l’ambiance des lieux. Deux grands aigles planent au-dessus du piton en donnant de loin en loin quelques coups d’ailes.

Les cacatoès m’observent toujours et j’en viens à me demander ce que ces volatiles, qu’un vague savoir me dit originaires du sud de l’Asie, peuvent bien faire ici. Il est vrai que ce n’est jamais qu’un mystère de plus.

Je détaille maintenant la partie la plus accueillante de cette terre providentielle. Elle est en partie couverte de cocotiers, uniformément penchés vers l’ouest, ainsi que d’une végétation luxuriante et colorée qui allie le jaune de minuscules buissons au rouge déjà repéré des flamboyants, en passant par toute la gamme des couleurs. Si ce n’était pas totalement contradictoire je dirais même qu’il y a là des cerisiers et des poiriers, pour ne citer qu’eux parmi les arbres qui me sont familiers.

C’est une large étendue plate qui se relève légèrement aux abords de la masse rocheuse. Elle débute au nord, en partie cachée par le piton, s’arrondit largement à l’ouest, revient en englobant le lagon et se termine par une courbe superbe dans la petite crique de mon arrivée. L’eau du lagon est si limpide que j’en devine le fond depuis ma position. Son accès à l’océan est étroit. Le ruban argenté descendu de la montagne le longe un moment avant de s’y jeter. Cette île est la réunion d’un massif volcanique et d’un atoll avec son lagon et si je dois être le nouveau Robinson, installé là par des dauphins, ce sera dans un lieu enchanteur.

Les quatre psittacidés prennent tout à coup leur essor et filent à tire-d’aile en criaillant à qui mieux mieux.  La dizaine de mètres de dénivellation entre ma position et le lagon, vers quoi ils se dirigent, leur assure un vol tendu. Alors qu’ils deviennent difficiles à distinguer, ils se posent sur la plage aux pieds d’un homme qui vient de surgir d’un bosquet de cocotiers.

J’en reste stupéfait avant de réaliser que je ne suis pas seul et qu’il y a au moins un autre être humain sur cette terre égarée dans les eaux. Malgré la distance, je vois que le personnage me fait de grands signes des deux bras pour m’inviter à venir jusqu’à lui et je me lance aussi vite que mes pieds nus m’en laissent la possibilité. Je ne voudrais pas que ce compagnon imprévu ne soit qu’un mirage.

Il est bien réel et m’accueille avec un large sourire en me tendant une main franche et chaleureuse :

-  Bienvenu sur Edéna, ami Antoine. 

Je prends la main avec empressement avant d’enregistrer qu’il m’a appelé par mon prénom. Je balbutie, essoufflé :

-  Comment pouvez-vous savoir qui je suis !

- Les explications viendront un peu plus tard. En attendant laisse tomber le vous et suis-moi. Je crois qu’il te faut d’abord te remettre de tes émotions, car j’imagine aisément tout ce que tu as dû ressentir depuis ce matin. Je m’appelle Jean-Marc et je sais que tu n’as pas eu le temps de prendre ton petit-déjeuner sur le « Papeete ».

- Alors bonjour Jean-Marc et merci d’être là. Est-ce que je peux savoir qui vous… pardon, qui tu es et quel est cet endroit qui n’existe pas sur les cartes ?

- Tu l’as dit toi-même, tout à l’heure, une sorte de Paradis.

- Tu peux lire en moi ?

- J’étais à l’affût des images émises par ton esprit.

- À l’affût des images !

- Tu comprendras vite. Je te dirai tout dans le détail, mais tu dois d’abord te mettre quelque chose sous la dent et prendre un bain d’eau douce pour éliminer le sel qui a séché sur ton corps.

- Un bain ? Ici ? Je comprends de moins en moins !

- Viens avec moi et tu verras.

Sans plus attendre Jean-Marc se retourne et s’enfonce sous les cocotiers. Je lui emboîte le pas et nous faisons une trentaine de mètres avant d’aboutir à une clairière en forme de cône tronqué penché vers l’ouest du fait des arbres qui l’entourent.

- Voilà, me dit-il, c’est ici que je vis et qu’il te faudra vivre.

D’un geste large, il désigne le décor circulaire. Sur la droite, les cocotiers font une voûte naturelle qui protège un abri aménagé avec des branches entrelacées et de larges feuilles. C’est une sorte de claie vive sous laquelle est installée une vaste couche faite de fourrures étranges, vertes et jaunes, superposées et d’une épaisseur considérable. Au centre de la clairière, directement sous la lumière du ciel, scintille l’eau d’un bassin naturel. De forme vaguement rectangulaire, il est entouré sur trois côtés de petits rochers, tandis que la partie qui nous fait face est une plage en miniature où l’eau clapote. Cette eau est manifestement courante, ce qui ne manque pas de surprendre puisque sans rapport apparent avec la rivière issue de la montagne. Elle est parcourue d’éclairs argentés émis par de petits poissons.

- La baignoire d’eau douce, dit Jean-Marc en montrant le bassin. Il faut la partager avec quelques poissons, mais ils sont plutôt amicaux. Tu devrais t’y plonger maintenant, pendant que j’achève de cuire ton déjeuner. Attention, l’eau est très froide, elle vient de l’intérieur. Le premier contact est difficile.

- Est-ce que tu vas enfin me donner quelques explications ?

- Après le bain, pendant que tu te restaureras.

J’ôte mes vêtements, maintenant raidis par le sel, et je m’avance. Les cacatoès se sont installés sur les rochers du bord et suivent attentivement chacun de mes gestes. Un peu en arrière, un transat est recouvert, lui aussi, d’une fourrure jaune et verte. Des oiseaux de différentes couleurs traversent la clairière en gazouillant tandis que des papillons volettent çà et là. Un parfum indéfinissable flotte dans l’air.

J’entre dans l’eau. Elle est glaciale ! J’hésite un instant, mais le petit œil observateur des cacatoès me décide. J’avance d’un coup et je m’accroupis. C’est terrible, mais cela ne dure que quelques brèves secondes avant que le froid ne cède la place à une voluptueuse sensation de bien être. Je m’immerge pour enlever également le sel de mes cheveux puis m’allonge en posant ma tête sur le sable. Je ferme les yeux et je laisse la vie entrer en moi par tous les pores de ma peau. Car c’est vraiment l’impression que me donne le contact de cette eau.

Le temps d’une pensée, il me revient le souvenir d’une lecture. Les rois de France, dans le passé, se rendaient à Etretat où ils pouvaient accéder secrètement à une rivière souterraine. Ils s’y trempaient pour se régénérer. Cette rivière descendait directement de l’Himalaya. Peut-être suis-je allongé dans une eau possédant les mêmes propriétés ?

- Jean-Marc ?

- Oui ?

- Est-ce que cette eau a des propriétés particulières ?

- Tu es encore plus réceptif que je ne l’imaginais ! L’île agit vite sur toi puisque tu as déjà compris ça. Cette eau a des propriétés remarquables, en effet. Ceux qui la boivent ou s’y baignent deviennent plus forts, plus résistants, ont l’esprit plus délié et peuvent accéder à des formes de pensées inconnues du reste de l’humanité actuelle.

- Elle aurait les mêmes effets que la rivière qui passe sous Etretat ?

- Exact. C’est d’ailleurs peut-être la même.

- Si loin !  Comment est-ce possible ?

- L’eau est le sang de la planète. Il y a sous la surface des terres autant d’eau, mers et océans mis à part, qu’au-dessus. Elle circule dans le corps du globe comme le sang dans notre organisme. Certains courants parcourent des distances fabuleuses en passant même sous les océans. C’est ainsi que de l’or trouvé en Europe peut parfaitement provenir directement des Andes. Le Nil, qui est déjà le fleuve le plus long du monde, ajoute encore considérablement à sa longueur si l’on considère sa partie non visible. C’est une vérité que les géographes apprendront peut-être un jour. Nous aurons l’occasion de parler plus longuement de ce fleuve extraordinaire.

Tout en parlant, Jean-Marc est revenu vers le bassin. Avec lui arrive une agréable odeur de poisson qui me fait saliver. Trop occupé à essayer de comprendre, je n’avais plus pensé à mon estomac qui se réveille brutalement. Il devra cependant attendre encore quelques instants car Jean-Marc vient aussi avec des explications dont je n’ai pas l’intention de perdre un seul mot :

- Il y a trente ans que je suis sur Edéna.  En arrivant j’étais myope et complètement perdu sans mes lunettes. Je n’en porte plus, comme tu peux le voir. Un mois de bains quotidiens et j’avais recouvré ma vue d’adolescent. Remisées au magasin des accessoires, les lunettes ! En fait, j’avais quarante ans et je les ai gardés. C’est tout dire ! Imprègne-toi tout de suite de cette vérité première que le corps humain est fait pour durer cent vingt ans et conserver presque jusqu’au bout la jeunesse de ses cellules. Ce sont les mauvaises habitudes de vie qui conduisent à une décrépitude précoce. L’évolution négative, déjà bien entamée pour moi, a été arrêtée net par un bain d’environ vingt minutes tous les jours pendant ce premier mois. Depuis cette époque, le bain et la vie naturelle à laquelle il n’est pas possible de se soustraire, ont fait de moi un jeune homme de soixante-dix ans. La Nature, avec un grand N, possède ce pouvoir de maintenir l’homme au plus haut de sa forme pratiquement jusqu’aux derniers instants. Et c’est valable aussi bien pour le physique que pour le mental.

- Alors, tu as vraiment soixante-dix ans ?

- Vraiment. Plus quelques mois.

J’ai des difficultés à accepter cette information. À regarder Jean-Marc je n’arrive déjà pas à lui donner quarante ans, alors soixante-dix ! Il est aussi grand que moi, qui mesure un mètre quatre-vingt-cinq, il a des muscles longs et noueux qui lui font une silhouette élancée mais qui dégage une force évidente. Son poil est châtain clair avec des cheveux mi-longs et son visage est couvert d’une courte barbe. Ses yeux, clairs, sont profonds comme l’océan qui nous entoure. Son nez est fort et droit. Pour tout vêtement, il porte un short fleuri qui ne date certainement pas de son arrivée dans l’île. Son corps est doré comme un pain bien cuit. Et si j’ai bien compris, tout cela est dû à l’action de la rivière dans laquelle je suis allongé.

Pour ce qui me concerne, je suis plutôt excessivement bronzé et un tantinet enveloppé par le farniente de ces vacances prolongées. J’ai le cheveu brun et le visage rasé de ce matin. Mon maillot de bain est un slip bleu. Je viens d’avoir trente-cinq ans et je n’ai, évidemment, subi aucun bain de jouvence. Je fais bien mon âge, mais si je reste sur Edéna, à en croire Jean-Marc, cet âge, je le conserverai physiquement et mentalement jusqu’aux environs de cent vingt ans.

La perspective de rester quatre-vingt-cinq ans sur cette île quasiment déserte ne me choque ni ne m’effraye.

Tout à mes réflexions je sors de l’eau et, à la suite de mon hôte qui tient toujours son poisson grillé, me dirige vers le bord ouest de la clairière. Une longue et lourde table est installée sous les premiers arbres. C’est une forte planche vernie posée sur deux gros billots. À côté, trônent une chaise pliante et un fauteuil. Sur la table, il y a des fruits variés et une boule que je sais venir de l’arbre à pain, ainsi que deux grosses pommes de terre, fumantes, posées dans un saladier en bois, sans oublier un cruchon d’eau fraîche.

- J’avais tout préparé pour ton arrivée, me dit Jean-Marc en désignant la chaise pliante. Installe-toi et mange. J’espère que tu vas apprécier ce premier repas sur Edéna.

- Merci pour mon estomac qui commence effectivement à réclamer. Ce n’est pas la première fois que tu fais allusion à mon arrivée préparée et attendue ! Tu veux bien m’expliquer, maintenant ?

- Disons que dans la tranche de vie qui nous concerne, je savais que tu allais tomber à l’eau. C’est la raison pour laquelle je t’ai envoyé les dauphins…

- C’est insensé !

- Pas du tout. Je t’ai envoyé nos amis parce que je savais que tu allais disparaître dans cette tempête.

- Sans les dauphins je n’aurais pas commis l’imprudence de m’avancer !

- C’est vrai, mais il s’agissait de prévenir un autre accident, identique, qui serait survenu quelques minutes plus tard, sans recours.

- Alors, tu peux lire dans l’avenir, commander aux êtres…

- C’est encore bien plus complexe que ça, Antoine. J’étais présent lors de ton sauvetage. Immatériel, mais présent. Tu vas apprendre l’île et bientôt tu comprendras ces mystères qui te maltraitent l’esprit en ce moment. Mais si tu ne te décides pas à manger, ton poisson va être froid ! C’est finalement assez simple, tout ça, tu verras.

- Simple !  Qu’y a-t-il de simple dans ce qui vient de m’arriver ? Je laisse tout tomber pour venir naviguer dans les Mers du Sud, même une amie très chère qui doit se poser, Dieu seul sait quelles questions sur ma décision…

- Si tu le veux, nous pourrons faire en sorte de calmer ses inquiétudes.

- Mais comment donc ! Je disais qu’après avoir tout quitté, je me retrouve sur un bateau pris dans une tempête et que là, stupidement, je tombe à l’eau pour avoir écouté chanter des dauphins. Des dauphins programmés pour me récupérer et me ramener sur une île qui n’existe pas, mais qui est un vrai paradis. Sur cette île, il y a un homme qui connaît l’avenir, se déplace sans son corps, parle aux mammifères marins et se propose de soulager les inquiétudes de ma fiancée, à l’autre bout de la planète. Sans bouger de son morceau de terre. Et en plus il me déclare, sans rire, que je vais bientôt être comme lui. Tout ça est bien naturel, c’est évident !

- Il est parfait, ton résumé.

        Ce disant, il s’installe confortablement dans le fauteuil et ferme les yeux.


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